Posts Tagged ‘yannick dahan

20
Fév
09

g33k

Image tirée du docu Suck my geek

A l’heure de toutes les récupérations mercantiles et de tous les foutages de gueules cyniques, qui ne sont souvent qu’une seule et même chose, il faudrait peut être comprendre la notion de geek dans ses fondements. Car ce n’est pas parce qu’une bande de binoclards coincés et accrocs aux sciences se baladent devant la caméra qu’il faut parler d’œuvre geek.

Loin de moi l’idée de me faire porte parole des geeks ou de me permettre de poser une définition définitive de ce terme. Mais lorsque des aberrations racoleuses à la Big Band Theory se multiplient et que les licences d’univers geeks sont dévastées par centaines, l’heure est à la mise au point.

Quand on consulte l’Oracle Wikipedia, on a droit à de la sociologie bien superficielle comme on l’aime :

Un geek (terme anglais) se prononçant [giːk] (« guik ») est un stéréotype décrivant une personne passionnée, voire obsédée, par un domaine précis.

Éclairant.

La vérité, c’est que ce terme, lui-même dérivé de « freaks », est tellement subjectif qu’il est impossible de le définir à la manière d’un dictionnaire. Voilà pourquoi je me suis intéressé dernièrement à la démarche de Laurent Suply, auteur du blog « Suivez le geek ». Celui-ci se propose d’interroger une poignée de « geeks » plus ou moins réputés pour leur demander leur vision de la chose. Je lui laisse le soin de synthétiser les 13 interviews intitulées « T’es geek toi ? », mais me permet tout de même quelques observations.

astier

Il ne faut pas confondre le geek avec sa passion et ses attitudes. Ce n’est pas parce que énormément de geeks aiment les jeux vidéo, l’informatique, ou les mangas que quelqu’un qui a aussi ces loisirs est un geek. Alexandre Astier, interviewé dans le docu « Suck my geek », affirme assez justement : « Ce n’est pas Goldorak qui compte, c’est ce que je bouffais pendant, c’est les gens qu’il y avait dans la maison, pour certains aujourd’hui disparus…  » On ne devient pas geek du jour au lendemain, c’est quelque chose qu’on a toute sa vie. Comme le dit Yannick Dahan, « il y a un drame fondateur » chez le geek. Une douleur qui s’étale sur des années.

Un geek aura eu une scolarité difficile, un drame familial ou un accident. La rencontre avec le monde, avec les impératifs absurdes de la modernité, avec le cynisme des adultes, est violente et destructrice. Il découvre que la morale et l’héroïsme (que les contes et les dessins animés lui avaient appris à aimer), n’existent plus en grandissant.

Mais le geek aura fait un choix, celui de se réfugier dans ses passions, dans l’imaginaire, dans un domaine où l’inhumanité, l’incroyable dureté de la modernité, n’aura pas prise sur lui. Quel que soit la définition, le geek est quelqu’un qui a un rapport étroit avec son enfance. Il est hors de question pour lui de la chasser, ou d’oublier des rêves, des sensations, peut-être une certaine manière naturelle et fluide d’être au monde, qui s’est altéré avec le temps.

De ce point de vue, le geek est quelqu’un qui est en conflit avec le monde des hommes. Il en a peur. On peut considérer que les hikikomori ou nolife sont un stade ultime (avant le suicide) dans le stéréotype du geek qui refuse les codes sociaux. Souvent, les mauvais analystes de ces types de comportement parlent de « refus du réel », quand il s’agit d’un refus de la norme.

J’adhère complètement à la définition donnée par Alexandre Astier :

« Un geek est une personne qui ne parvient pas à trouver une raison satisfaisante de devenir adulte. »

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Non pas que le geek soit un « éternel enfant », mais quelqu’un qui refuse ce qu’implique « devenir adulte ». Il ne veut pas marchander sa conscience ou la soumettre aux impératifs carriéristes, il a besoin d’authenticité, de vérité. Le refus de devenir adulte n’a donc rien à voir avec le refus de prendre ses responsabilités. C’est avant tout la volonté de ne pas être absurde, de ne pas obéir, par défaut, à la pression sociale, de ne pas adhérer à une pensée unique dangereuse.

Le geek se caractérise par un rejet de l’infantilisation qui est la règle dans « le monde adulte ». Il conteste le manque d’alternative qui lui est offert, l’obligation de prendre La voie. Il ne perçoit finalement le monde que comme une gigantesque garderie pour vieux, qui fournit, de la naissance à la mort, de quoi s’employer, de quoi se distraire. N’arrivant pas à satisfaire sa soif de vérité et de liberté dans ce « monde adulte », il choisit de s’évader dans la fiction. En ce sens, être un geek signifie lutter contre une certaine idée consensuelle et nihiliste de ce qu’est la « réussite » sociale.

Le geek est donc une créature fondamentalement obscure, ténébreuse, ayant grandit dans l’incompréhension des canons du siècle et dans une lutte perpétuelle pour conserver en soi la passion du jeu, de l’invention, de la liberté de penser et d’aimer. C’est un conflit existentiel qui fait naître le geek : son choix de ne pas adhérer au commun, mais d’entretenir la flamme de l’esprit d’enfance, un désir d’absolu.  Dès lors, on voit mal ce que signifie que le geek soit devenu tendance et accepté par tous : la société a-t-elle changé radicalement vers davantage d’humanisme et de simplicité ? Ou n’est-ce pas simplement l’effet secondaire de la commercialisation massive d’oeuvres geeks, qui les transformerai en petits princes de la consommation ?

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