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03
Mar
09

watchmen: la fin des (super) héros

Le Comédien, un héros de guerre comme on les aime.

J’ai lu Watchmen. D’abord parce que tous les geeks parlent de la sortie du film du bien brave Zack Snyder, et que ça me paraît difficile de juger d’une adaptation sans connaître l’œuvre originale, ensuite parce que je n’ai pas eu internet pendant trois jours. Et curieusement, ça a eu la conséquence inverse de celle recherchée : je n’ai absolument plus envie d’aller voir le film.

Première constatation, après lecture des douze chapitres : pourquoi n’ais-je pas entendu parler de cette Bible/chef d’œuvre/illumination geek (au choix) plus tôt, diantre !? Je veux dire, s’il suffisait de lire un comics pour comprendre tous les autres, ce serait celui-là. Le truc digère et résume tous les questionnement et les mythes fondateurs de la culture geek américaine. En cours de lecture, combien de fois je me suis dit : à tiens, ici on a du Wargame, là du Matrix, du 20th Century boys, du Saw, un soupçon d’Akira, de Starship Troopers… Je comprends pourquoi Kevin Smith parle de la bible geek avec les Watchmen.
Deuxième constation : où sont passés tous ces thèmes aujourd’hui ? Pourquoi ne parles-t-on plus aussi frontalement des fabrications médiatiques, de l’empire du virtuel, de l’inhumanité de l’homme moderne ?  Pourquoi a-t-on capitulé la réflexion sur la prolifération nucléaire ? Pourquoi des personnages aussi cohérents et aussi puissamment évocateurs que Rorschach ou le Comédien n’ont pas leur équivalent dans la culture geek contemporaine ? Pourquoi a-t-on perdu ce ton désenchanté, ironique et fataliste qui, pourtant, semble diablement convenir à notre époque, où la guerre pour les ressources ne demande qu’à défigurer la planète ?

Je veux dire, si déjà en 1986 on abordait les limites du mythe des super-héros, prophétisant leur extinction inévitable dans l’imaginaire collectif, qu’est-ce que cela peut vouloir dire de faire des films sur eux aujourd’hui ?

Pour tenter d’y répondre, il faut inspecter un minimum ce vivier vertigineux qu’est Watchmen (spoilers omniprésents).

comhib2Watchmen ne ment pas. L’auteur nous dit d’emblée ce que sont, au fond, les super-héros : des monstres, des créatures torturées, hantées par le fantasme d’une paix qui n’a jamais existé, habitées par la conviction de l’insignifiance de l’ordre en place, qui font tout ce qu’elles peuvent pour quitter la condition de simples êtres humains. Le Dr Manhattan, incarnation de tous les fantasmes de surhomme, image même du demi-dieu que rien ne peut affecter, porte en lui cette problématique : au fond, le pouvoir auquel aspire tous les super-héros n’est-il pas celui d’échapper à sa propre condition, à sa nature, de dépasser les contingences, voir de les supprimer ? Avec tout son pouvoir, ce musclor bleuté choisit finalement de ne plus interférer avec les affaires des hommes, de s’exiler et de créer son propre monde. Après avoir servit les intérêts du gouvernement et avoir été conspué par les médias, le gars a la sagesse de constater l’échec de toute réforme, l’impossible amélioration des choses.

La création d’un univers propre, outre le fait qu’il s’agit du leitmotiv même de toute la communauté geek, part avant tout du constat de l’échec du monde présent à susciter en nous la moindre étincelle de bonheur. C’est le drame fondateur de tout geek, mais aussi celui de tout super-héros, d’être incapable de goûter les plaisirs du commun, de ne trouver dans les mécanismes de la modernité qu’une succession malsaine d’aliénations. Et la lehibou2galerie de détraqués en costume qui nous est ici proposé vient encore enfoncer cette vérité. Pas un de ces personnage ne semble connaître le moindre épanouissement, au contraire, ils collectionnent les tares psychologiques et les traumatismes. Aucun altruisme dans leur démarche, mais plus simplement la volonté d’être autre chose qu’un mouton sombrant dans l’ennui en attendant la fin. Les variantes dans les formes de leur action n’occulte jamais leur véritable motif, ce besoin désespéré d’échapper au quotidien, de trouver un moyen supérieur d’existence. Le Comédien vient, dès le second chapitre, révéler le mensonge de la démarche des protagonistes en disant à l’assemblée de super-héros :

Vous autres êtes une blague. Vous apprenez que Moloch est de retour en ville et vous vous dites : « Rassemblons-nous pour le contrecarrer ! » Vous pensez que cela compte ? Vous pensez que ça va résoudre quoi que ce soit ? »

Ces super-héros là, on peut y croire, parce qu’ils sont humains dans leur volonté de chasser l’humain en eux, et n’ont pas les moyens de sauver la planète. Aucun ne l’a. Watchmen, en ce sens, est une sacrée douche froide pour tous les geeks adorateurs de supers-pouvoirs et autres fétichistes de bals costumés. Avoir du pouvoir, pour quoi faire ? Mettre un costume, dans quel but ? Sauver le monde, de quoi et comment ?

Le costume est là pour mettre une distance avec ce qui est fait, pour signifier aux autres que l’on s’est métamorphosé, que l’on est plus humain, et s’accorder une légitimité nouvelle. Ainsi, en mettant ou en enlevant le costume, on porte ou on abandonne un rôle et une autorité imaginaire. C’est le symbole même du droit que l’on se donne d’outrepasser le droit ordinaire. Cette nouvelle apparence vient bien sûr définir une identité particulière, une manière de percevoir les choses. Et Moore justifie admirablement les différentes identités de ses personnages, qui se font points de vue narratifs, chacun alternativement. Ainsi, le récit entier se construit par l’empilement des histoires de chaque protagoniste, aboutissant à un schéma pyramidal dont le sommet (chapitre 12) clôture les enjeux.

La vraie nature du costume.

Watchmen constate l’impossibilité de protéger les gens d’eux-mêmes, puisque c’est bien l’homme, le vrai problème. Et là, c’est tous les personnages développés à l’écart de l’intrigue principale qui nous intéressent : les gens normaux, le « bon peuple », réuni dans le chapitre onze au moment de l’attroupement à côté du kioske à journaux. Ce sont eux qui nous dépeignent la simple humanité, dans ce qu’elle a de contradictoire, de laid et de beau, de profond et de superficiel. Le drame de cette humanité moderne, c’est l’impossibilité d’entrer en communication, de partager l’essentiel, de se faire comprendre dans un monde où plus aucun repère moral ou idéologique ne semble encore tenir debout. Ainsi, le psychologue n’arrive pas à dire à sa femme sa compassion et son trouble après ses entretiens avec Rorschach. Ainsi, le couple lesbien n’arrive pas à maintenir un semblant d’harmonie. Ainsi, le vendeur de comics n’arrive pas à se lier d’amitié avec son silencieux lecteur, malgré son acharnement.

Les médias, les journaux, quand à eux, ne sont pas perçus comme des phares dans le brouillard d’un monde bipolaire et complexe, mais plutôt comme des agents du chaos, accentuant sans arrêt les antagonismes, semant la peur et la division dans les cœurs, nourrissant les conflits et se nourrissant d’eux.

Watchmen, contrairement à tous les autres comics, va droit au but, enfonce son regard perçant loin dans les entrailles de la bête pour en montrer tout le grotesque. Clairement, Watchmen n’a rien d’une œuvre mainstream : peu d’action, beaucoup de dialogues, des costumes grotesques assumés, un propos final anarchiste et aucune morale pour sauver l’histoire. Les personnages apparaissent avant tout comme des êtres fragiles, moches, vulnérables, pleins de défauts. Des hommes.

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Jusqu’au bout, Watchmen ne nous ment pas. Les super-héros, censés réparer les abus du système, se révèlent finalement partie intégrante de ces abus.  Et la « solution » qui sera adoptée pour faire face à l’imminence de la troisième guerre mondiale, en plus d’être complètement immorale et cynique, ne résous en rien les problématiques soulevées pendant tout le comic. Elle constate plutôt leur insolvabilité. Car c’est le mensonge, la « big joke », qui vient éviter la guerre nucléaire, sous entendant que c’est en trompant l’homme, en l’enfermant dans un monde aux enjeux fictifs et aux limites abstraites, qu’on peut contrôler son agressivité.  Une fin qui renvoie aux thématiques totalitaires et contre-utopiques développées déjà par Georges Orwell.

Certains ont parlé de Watchmen comme une déconstruction du mythe des super-héros, mais cela va au-delà. On peut déconstruire pour analyser, pour comprendre, pour améliorer la mécanique. Watchmen démolit et enterre, réduit en cendre toute la culture comics en en exposant le mensonge. Les comics, à l’origine purs produits des sociétés modernes industrielles, ne résistent pas au regard fondamentalement anti-moderne des auteurs des Watchmen. Ceux-ci diffusent une vision réaliste et sombre de nos sociétés, où dominent le mensonge et la manipulation, le pragmatisme des machines remplaçant toute forme d’éthique (même celle, primaire, de Rorschach). Alan Moore et Dave Gibbons constatent l’absurdité du monde moderne, l’impossibilité d’améliorer les choses unilatéralement et donc, de fait, la fin des héros.

Depuis ce bilan glacial, le postmodernisme a su s’organiser et la résistance se répandre à travers une culture geek toujours underground. Pour autant, Hollywood et sa récente frénésie nécromancienne de déterrage de licences, semble avoir 30 ans de retard sur le monde des comics. Le super-héros est encore présenté comme un sauveur, un gars cool qui kick des ass par centaines sans se fatiguer. Et à voir les bandes annonces bien photoshopées du Watchmen de Zack Snyder, à mille lieues de l’imagerie cradingue du comics, on se demande vraiment si le gars a lu l’original. Parce que oser transformer Watchmen en clip publicitaire léché, avec des perso sexy comme des gravures de modes et des ralentis à gogo, c’est plus que trahir l’esprit du livre, c’est en dénaturer totalement le message.

Ce que m’évoques la vision hollywoodienne des super héros, c’est une volonté de faire encore perdurer le modernisme des premiers comics, d’entretenir le rêve qu’une action unilatérale (sous-entendu, bien sûr, celle des USA) peut améliorer les choses, que les citoyens lambdas sont des victimes innocentes et que le patriotisme a encore une raison d’être. Watchmen dit absolument tout le contraire : impuissance devant la marche du monde, responsabilité des citoyens lambdas dans le chaos actuel, déliquescence des nations. Pour nuancer mon propos, je tiens tout de même à saluer des films comme Hellboy 2 et The Dark Knight, qui tranchent avec cette vision. Dans Hellboy 2, l’humanité est présenté comme responsable de la destruction du monde et Hellboy finit par démissionner de l’agence gouvernementale qui l’employait, ce qui annonce un troisième film bien plus sombre. Dans The Dark Knight, Batman se noye dans le doute sur son propre rôle et sa légitimité, mais une fin à l’optimisme vulgaire vient malheureusement le rétablir sur son piédestal.

Alors que l’industrie culturelle éprouve bien des difficultés à sortir la tête du saut à fric, souhaitons que des films s’inspirent vraiment de Watchmen -le comics-, et viennent renverser les canons d’un cinéma populaire manichéen et partisan.

Rorschach, un modèle moral.

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25
Fév
09

le futur à coups de griffes

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Généralement, c’est l’occident qui vient pomper inspiration et licences à la culture japonaise. Alors quand un des artistes de l’avant-garde du manga revisite un monstre sacré du comics américain, on est sûr de tomber sur une oeuvre originale et digne d’intérêt. Véritable déclaration d’amour au héro velu et ovni graphique sans précédant, le Wolverine: Snikt! de Tsutomu Nihei est un stand alone comme on aimerait en voir plus souvent dans nos librairies.

L’univers de Tsutomu Nihei est à la fois cohérent et multiforme, puisqu’il le développe dans chacune de ses oeuvres, mais chaque fois d’une façon différente. Snikt! n’échappe pas à la règle, et l’auteur n’hésite pas à transposer Logan dans son cauchemar urbain. Les petits malins repèreront des références à Blame! (dont une notable apparition de Killy), au glauquissime Testuo, à Matrix (les écrans, les tunnels de navigations…), aux BD d’Enki Bilal ou encore au Dune de David Lynch (les bad guy me font toujours un peu penser aux Harkonnen).

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Techniquement irréprochable, même si les plus exigeants maugréeront que la colorisation est trop américaine et ne correspond pas tout à fait à l’univers blafard et morbide de Nihei, ce Snikt! est un véritable art book. Chaque page éblouit le lecteur et l’on se perd volontiers dans la contemplation des planches. On n’a pas finit de s’ébaudir devant la finesse du style de ce jeune dessinateur.

Comme d’habitude avec le très sobre Tsutomu Nihei, le pitch tient en peu de lignes : Wolverine est contacté par une gamine qui, aussitôt après lui avoir demandé d’aider les siens, le « transfert » à son époque, en 2058. Une fois là-bas, il doit combattre une horde de bestioles mutantes dont le dessinateur a le secret. Probablement suite à la demande de Marvel, le chapitre 3 (sur les 5 qui constitue Snikt!) vient éclaircir un peu tout ça, mais on s’en serai franchement passé, comme on s’en passe durant les 10 tomes de Blame!. Dans les œuvres de Tsutomu Nihei, le contenu n’est pas dans le script. Ce qui est intéressant, c’est la vision du futur qu’il nous communique.

Le mangaka ne nous prévoit clairement pas un avenir radieu. Terre ravagée, appauvrie, couverte de bâtiments gigantesques plus ou moins en ruine, peuplée de saloperies en tous genre, d’IA détraquées et de quelques humains apeurés réunis en tribus : pas de quoi fantasmer. Chez Tsutomu Nihei, ancien étudiant en architecture, l’environnement est encore davantage qu’un personnage, c’est le vecteur privilégié par lequel il nous fait passer tout ce qu’il a à dire. Des pages entières montrent ses personnages évoluer entre différents niveaux, escalader des tuyaux titanesques, des escaliers escheriens, découvrir de nouveaux passages et de nouvelles tribues. Il conçoit sa métropole comme un labyrinthe et les péripéties de ses personnages comme une immense métaphore.
snikt8L’absurdité et l’implacable ironie des situations qui piègent les protagonistes nous renvoient aux thèmes de la SF la plus dure. L’humanité se retrouve mise en danger par les solutions technologiques qu’elle avait elle-même mise en oeuvre. Dans Snikt!, les ennemis (les Mandate) sont les fruits d’une bactérie créée afin de digérer les déchets, et qui finit par prendre possession de corps humains en les infectants.

Les bastons sont l’affaire de fractions de secondes et font donc preuve d’une rare nervosité. La vivacité du trait et l’inventivité des plans donnent une vision glaciale et furieuse de ces combats du futur. Le bestiaire y est pour beaucoup, puisqu’ici les mandate évoluent et mutent en permanence, contrairement à une humanité « figée » dans ses gênes. En assimilant des composants extérieurs, les corps de ces post-terminators peuvent varier à la fois en taille et en armements, ou même se faire pousser des ailes. Le « boss » que devra anéantir Wolverine fait d’ailleurs plusieurs centaines de mètres de haut, et notre héros ira jusqu’à se perdre dans ses entrailles.

Face à ces créatures, l’humanité apparaît comme un reliquat de l’ancien monde, des êtres primitifs et effrayés qui survivent in extrémis dans un dédale urbain où tout leur est hostile. Perdu au milieu d’immenses perspectives, l’homme n’a plus de place et s’efforce de s’adapter à un environnement qu’il a créé et fonctionne désormais sans lui. L’horreur de cet univers, c’est la prise de conscience que l’existence de l’homme est devenue futile, qu’il n’y a plus aucun sens à sa présence sur le terre. Il ne répond plus aux exigences de l’économie nouvelle, ultra-rapide, entièrement technicisé, qui ne supporte ni la lenteur, ni les erreurs, et encore moins le caractère nuisible de l’homme.

Chaque fois qu’un être humain apparaît, c’est en soldat d’une résistance désespéré, ou comme un être corrompu bourré d’implants. Quand on lui demande où est l’espoir dans son travail, Tsutomu Nihei répond (source: Catsuka) :

Au départ je n’ai jamais pensé à l’espoir, pour moi ça n’existe pas.

snikt9Tsutomu Nihei est clairement un auteur nihiliste, qui perçoit notre avenir à l’aune de l’hystérie techno-économique caractéristique de l’époque moderne. Il interroge le monde que nous construisons : où est la place de l’être humain, au sein de la matrice bétonnée et cablée qu’il a conçu ?

Au milieu de ce post-modernisme déprimant, le caractère taciturne et téméraire de Wolverine s’intègre parfaitement. Il incarne une espérance, un dynamisme que ces gens du futur ont perdu, ainsi qu’un certain pragmatisme. C’est lui qui fait entrer dans l’action la tribu de survivants qui l’ont appelé, dont la moitié ne sont plus que des loques zombifiées. Sa sauvagerie fait merveille face à un ennemi surpuissant: ça fait plaisir de voir un Wolverine déchaîné affronter seul une armée de mutants sans pitié.

Snikt! se révèle une excellente porte d’entrée dans l’univers obscur de Tsutomu Nihei, tant en terme de narration (ici plus accessible que dans Blame!) que de la chronologie (puisqu’on est au début du chaos). C’est l’œuvre la moins hermétique de Tsutomu Nihei, et avant tout un genre de crossover commercial. Mais le plan final vient nous rappeler que ce que nous dit Nihei, même à travers le divertissement d’un comics, nous concerne directement. La silhouette de Wolverine, de retour à son époque, est écrasée par les buildings de New York, évoquant l’inexorable digestion de la fiction par le réel.

Au moment où des scientifiques nous avertissent de la mauvaise influence de la ville sur le cerveau humain, le prophétisme de Nihei laisse un arrière goût de malaise.

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