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12
Déc
09

electronic music : is mankind still alive ?

Chaque génération développe, parait-il, une culture propre, une forme nouvelle de transgression, d’émancipation artistique et poétique vis à vis de l’ordre en place. L’exemple du rock et du cortège de mouvements alternatifs qu’il a engendré (hippies et punk, pour les plus connus) vérifie cette théorie.

Pourtant, le mouvement punk portait en lui l’annonce de la fin de l’art, proclamait la disparition de toute poésie, de toute subversion. Les genres musicaux qui l’ont suivis confirmaient cette annihilation culturelle, l’impossibilité d’atteindre à nouveau le sens. A l’image du groupe Nirvana, flamme incandescente du nihilisme vécue, terminant sa course dans le suicide, après avoir gueulé la vacuité de vivre pendant une décennie. La puissante vague rock s’écrase et s’effondre sur ces dunes arrides infranchissables pour l’âme en quête de sens : le désert de la paix économique, le territoire moderne, le supermarché à ciel ouvert, où la transgression n’est tolérée que si elle n’est qu’une façade autorisée du conformisme.

La dépouille du rock remue encore, mais le cœur n’y est plus. Le métal gueule à l’infini la douleur de ne plus rien avoir à dire, de ne plus rien pouvoir exprimer que l’imbécilité de l’existence en ce siècle robotisé. Et la variété, le pop, le rap, le r’n’b et tous ces avatars de la musique beauf et creuse, produisent à l’infini la vision fantasmée d’un monde où l’argent satisfait tous les désirs, et où chacun vit isolément son bonheur individuel, coincé dans sa bulle personnalisée, prisonnier de l’étroitesse de son imagination atrophiée. Quelle culture, quelle musique, pour une génération qui n’a comme ultime projet que l’acquisition du dernier gadget à la mode, comme haut lieu que la réalisation d’un monde de bisounours décervelés, et comme aspiration profonde que la possession du plus grand nombre de choses ? Quelle son reflète la déstructuration des aspirations morales, la déliquescence de tout esprit d’aventure et de désintéressement, la mise à mort, dans un climax audiovisuel, de l’homme en tant que créature spirituelle, poétique et philosophique ?

Les enfants tarés nés durant les 30 dernières années, abreuvés de virtualité, ont avalé à l’excès le dégueuli télévisé, ont digéré une quantité infini de codes issus de la culture marchande et d’univers inventés. Habitués à voyager d’un monde à l’autre, d’une image à la suivante, d’un son rock à une musique de jeux vidéo, leur cerveau malade a commencé à mélanger cette déferlante de produits culturels. Ils se sont emparés de quelques machines plus ou moins expérimentales, où ont eu l’idée de mixer ensemble deux morceaux pour en faire un troisième, et on mis en branle un mouvement sans contours précis, sans limites, sans buts définis, mais qui constitue pourtant l’ultime vestige musical de l’humanité contemporaine.

J’ai personnellement fait la rencontre de cette vague en 1996. J’étais là, à zapper, quand je suis tombé sur le clip « Extra » de Ken Ishii.

Ce sont les images qui m’ont attirés, qui m’ont fasciné, bien plus que le son. Mais mon appétence enfantine pour la violence, et ma fascination pour l’univers de Morimoto, ont aussitôt été associé à cet étrange musique. Il me semblait découvrir un univers parallèle, urbain et nocturne, à la frontière du mien, où les enfants avaient autant de pouvoir que les adultes, où tous mes rêves et mes craintes se réalisaient. Une société dangereuse et excitante, fantasmagorique, qui détournaient les technologies et les produits de consommations de leur finalité, pour en faire un usage plus intéressant, plus subversif.

L’année suivante, radios et télé ont commencé à passer ça en boucle. Là, j’ai été scotché, et mon oreille définitivement marquée. Non seulement je n’avais jamais entendu un truc aussi dément, aussi déviant, à la fois curieusement sournoi et mélancolique, mais je découvrais que j’adorais ça. Quelque chose en moi se réveillait, résonnait au son de ce synthé torturé, une espèce de déclaration intérieure, d’aveu intime : oui je suis un fou, un cerveau cramé par toute la came audiovisuelle que je m’injecte quotidiennement depuis toujours, et non je n’ai pas de repères dans le brouillard cybernétique dans lequel j’évoluais. Je suis pommé, dépendant, et sans perspectives. A 11 ans, j’en prenais conscience avec peur et délectation : ma vie ne sera qu’une longue errance dans une fiction technologique en perpétuelle création, et dans laquelle il me faudra me battre, me démener de toutes mes forces, pour trouver un peu de sens, de quoi nourrir mon âme.

Plus tard, à 17 ans, happé par cette puissance lame de fond, j’ai commencé à fréquenter des rave. Je découvrais, avec cette même fascination, l’univers hors-la-loi, et en même temps si décadent, de ces longues nuits qui ressemblent moins à des fêtes, qu’à des rassemblements orgiaques de zombis hypnotisés, drogués et lubriques. Croyez-moi, c’est bien plus effrayant que ça en a l’air. C’est un énorme mindfuck collectif, un anéantissement intellectuel de masse.

Dans nos before, on se passait des dessins animés de Walt Disney sur fond de musique techno ou Jungle. On ingurgitait en même temps les cocktails alcoolisés les plus ravageurs et sucrés, tout en fumant dizaines de bédos. En quelques minutes, on devenait hallucinés, on se téléportait dans un monde où tout ce qui est ordinaire prend un sens nouveau, détraqué, dérangeant. On mettait nos cerveaux en orbites à grande renfort de THC et de visions absurdes.

La rave est un effort pour concentrer et faire exploser, le temps d’une nuit, toute l’immondice médiatisé dont la société de consommation nous inonde en permanence. Mais ce qui fait l’étrangeté de cette débauche consommatoire, de cette démesure, c’est que le mélange de tous ces sons mécaniques et bizarroïdes, et d’imagerie publicitaire détournée, forme une purée malsaine et addictive, un genre de liqueur de néant qui vient féconder le cerveau et donner naissance aux trips les plus métaphysiques de surpuissance orgasmique.

Là où une rave est une concentration destructrice, une apogée nihiliste, un auto-débranchement volontaire en forme de grand messe de la débauche, la musique électronique peut aussi donner lieu à des oeuvres plus sensibles, mais non moins barrés. Il y a un humour en électronique, qui lui non plus ne connaît pas vraiment la modération.

Le mystère alchimique de l’électro, c’est la transmutation de la laideur industrielle ultra formatée, en beauté puissante, révolutionnaire. C’est d’assembler des ptits bouts de sons pourris et d’en faire une comptine à l’esthétique émouvante, insaisissable, profondément humaniste. L’électronique est la voix off du cauchemar moderne, le bruit résiduel qui colle au tympan quand on éteint l’écran, la bande originale des spectres obscurs qui nous hantent. C’est l’un des derniers moyens qui nous restent pour raconter notre histoire.

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07
Mar
09

Qui sauvera la culture ?

pirate

Le combat contre le piratage et la licence libre voit décidément les arguments les plus improbables et scandaleux se dresser contre les téléchargeurs, ces grands ennemis (assumés) de l’exception française et de la bonne conscience collective, de Cali et des gentils chanteurs français que l’on confond tous entre eux. Ainsi, certains vont jusqu’à pleurnicher de la perte de ce fabuleux objet qu’est le boitier CD et de son magnifique livret.

Essayerai-t-on d’ériger le CD ou le DVD au rang d’objets artistiques finis, alors que ces produits étaient copieusement conchiés par les critiques d’il y a vingt ans pour leur vulgarité, leur caractère de produit dérivé, considérant que l’œuvre véritable ne pouvait s’appréhender pleinement qu’en concert ou en salle ?

Non le problème n’a rien de culturel ou d’artistique, il est commercial, marketing, bassement et purement matérialiste. En téléchargeant une œuvre illégalement, nous dit-on, on met à la rue quantité d’artistes… Qui viendra le prouver ? Bien au contraire, des études ont établit que la crise du secteur culturel a débuté dès le milieu des années 90, à un moment où internet n’était qu’un embryon. On ne peut parler d’impact du téléchargement sur ce secteur qu’à partir de 2000-2001, là où la diffusion d’internet était suffisante pour en avoir un.

Le nœud du problème vient donc de l’industrie culturelle elle-même, de la façon dont elle s’est construite à travers les décennies, en multipliant les changements de support, le zonage, les tarifs prohibitifs tout en organisant le formatage des œuvres. En gros, suivre un minimum l’actualité de la culture réclamait un portefeuille de plus en plus garni au fur et à mesure que les productions allaient en se multipliant et en se ressemblant.

Le lent naufrage des circuits de distribution

Croire qu’on est arrivé au téléchargement de masse par pur déterminisme technologique est hypocrite. N’importe quel amateur d’animés ou de films étrangers en VO ayant vécu les années 90 pourra témoigner du désert culturel qu’était cette époque et de la difficulté d’avoir accès à un contenu de qualité pour des prix raisonnables. Encore aujourd’hui, alors que la pression des communautés de fans, qui ont su organiser leur propre système de distribution parallèle, ont contraint les éditeurs et distributeurs à un peu plus de réactivité, l’offre demeure déplorable.

La Fnac ou les Virgin seraient devenus les temples de la nouvelle culture ? Fadaises ! Il suffit de rentrer dans n’importe quel de ces prétendus « lieux de culture » moderne, pour s’apercevoir de la supercherie. Leurs stratégies commerciales sont bien connues et n’ont rien de la promotion culturelle ou de la démarche pédagogique : comme dans n’importe quel supermarché, les nouveautés et les best-sellers sont en têtes de gondoles à des prix scandaleux, tandisque les autres oeuvres sont reléguées, le plus souvent dans un bordel complet, dans des rayons fourre-tout, quand elles ne sont pas purement et simplement absente des rayons. Le dictat de la nouveauté et des modes (par exemple, en ce moment : le cinéma asiatique) prime sur une offre cohérente et de qualité. Ainsi, il est généralement très dure de se procurer une œuvre un peu ancienne. Exemple simple : impossible de mettre la main sur le coffret Ultimate Matrix 10 DVD, réunissant les trois films de la saga, pourtant considéré par les Wachowski comme le produit final de la trilogie. Après avoir visité 3 Fnacs et un Virgin, la seule piste valable est celle d’un vendeur fnac m’ayant renvoyé à leur site. Je m’exécute, par curiosité : et là je tombe sur ça .

Amazon propose la même chose pour moins de trente euros, frais de port inclus. La stratégie de la fnac est simple : vous faire acheter tous les éléments de la saga séparément. Le calcul est vite fait : un peu moins de cinquante euros pour l’intégralité (en période de prix vert!), avec des jaquettes immondes qui ne vont pas ensemble et bien sûr le minimum de bonus. Les petites enseignes en sont exactement au même point : peu de stock, un maximum d’offre au détail très chère, car d’actualité, et des coffrets aux prix gonflés (je constate une différence moyenne de 8 à 10 euros entre les prix du net et ceux en magasin pour les coffrets d’animés). Les marges effectuées sont tout bonnement monstrueuses. Et moi qui ait toujours fréquenté les échoppes DVD/mangas/goodies/jeux vidéos pour faire des découvertes, pour l’échange avec le vendeur et les « bons plans« , j’ai clairement dû tourner la page.

Idem pour les sorties cinéma. Outre le fait que le confort des salles se soit dégradé fortement, il n’est pas rare d’être confronté à une projection de qualité médiocre. Que ce soit le son mal réglé (ou tout bonnement un mauvais matériel audio), l’image poussiéreuse ou des ratés dans les lancements, le métier de projecteur s’est lui aussi industrialisé. A 10 euros l’entrée, l’expérience n’en vaut plus la peine.

Un peu de mise en perspective…

Or, l’accès à la culture, dans quel que civilisation que ce soit, n’a jamais demandé un statut social particulièrement élevé. J’entends bien sûr la culture populaire, non pas l’art aristocratique qui a précisément pour but d’être hermétique à la masse. Le plus pauvre des mendiants, au moyen-âge, était partie intégrante des manifestations culturelles (fêtes agricoles et religieuses, spectacle ambulant, chants…).

De même, la notion d’ « œuvre commerciale« , uniquement conçue à des fins mercantiles, n’est apparue qu’à l’ère industrielle. Comme tous les secteurs industriels, le marché des œuvres est devenu rapidement mondial, ce qui a facilité la prolifération d’oeuvres médiocres, qui n’auraient aucun avenir sur un marché strictement national ou local. Dans cette galaxie d’objets d’arts, le pékin n’a que peu de moyens de s’y retrouver. Il y avait les vendeurs ou le magazine spécialisé (et encore fallait-il que ceux-ci soient cultivés et honnêtes…), désormais, il y a internet. Internet, comme plateforme d’information, de discussion, mais aussi d’expérimentation (téléchargement) et de création, a révolutionné le monde de la culture en renversant les logiques industrielles et en redonnant au pékin que nous sommes les moyens de s’y retrouver et de créer.

Culture vs industrie

Les industriels, qui voient leur tentative de domination hégémonique, sur l’aspect le plus fondamental et profond de la communauté humaine, déjouée par cette nouvelle plateforme, crient au vol et au piratage. Mais qui est lésé dans l’affaire ? Sûrement pas les (vrais) artistes qui n’ont plus à se soumettre à la censure des majors/studios pour se faire connaître et qui vendent leurs œuvres sans problème, quand leur produit ne se fout pas de la gueule du monde.

Les détracteurs du piratage n’ont pas intégré la donnée majeure de la culture contemporaine, qui prend comme point de départ une diffusion exponentielle des œuvres. Toute une scène artistique est née dans le web et se réinvente perpétuellement. On ne comprend plus l’œuvre comme une donnée brute et isolée, mais comme une part d’un courant, d’un mouvement, auquel le fan adhère. L’achat n’intervient plus dans le processus de découverte de l’œuvre, mais plutôt comme une reconnaissance de sa qualité ainsi que comme un acte d’appartenance au mouvement artistique dans lequel elle s’inscrit.

Ainsi, dire que l’échange libre tue la création est complètement erroné. Il n’y a qu’à voir le mouvement des bd blogs, (qui donnent naissance à quantité d’albums de qualité), les sites de promotion comme 8bitpeople ou purée noire, ou les forums de fans (qui vont très très loin dans la recherche des produits à l’étranger, leur critique et leur promotion) pour s’en convaincre. Le net rappel aux industriels que la culture est affaire d’interactions et n’a rien de ce système totalitaire unilatérale qu’ils ont voulu mettre en place, dans lequel ils se donnaient le rôle de restaurateur de soupe populaire où l’homme n’avait que deux choix : consommer ou crever de faim.

D’une culture commercialisé à outrance, nous revenons à un système coutumier (existant de toute éternité) qui veux que l’on rémunère l’artiste si sa prestation nous a plu et en fonction de nos moyens. Une pratique bien plus saine et humaine, en fin de compte, que celle de l’achat compulsif dans des super-marchés qui n’ont rien à foutre de la culture. Dans cette affaire, la virtualité du net appel radicalement au retour à l’humanisme d’un monde moderne qui voulait vendre le dernier refuge de l’humanité.

« La création artistique est la richesse intérieure, l’âme d’un pays et de son peuple », nous dit Ossiane. Et c’est précisément pour cela qu’elle ne doit pas être qu’une affaire de fric.