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21
Fév
09

this is badass shit

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Les plus grandes claques frappent quand on s’y attend le moins. On mène son petit train intellectuel, la conscience bien posée sur des rails dont on connaît l’origine et dont on imagine la direction. Mais rarement une œuvre nous touche, nous pénètre et nous retourne suffisamment pour nous faire dérailler, pour nous arrêter dans notre ruée vers la bonne conscience, pour nous étourdir et nous faire voir tout ce qu’on a perdu, la laideur de notre intériorité.

Gran Torino est un assaut sauvage et calculé, à l’intelligence lumineuse, contre l’air du temps et ses multiples avatars. Alors que le film n’est pas encore diffusé en France, et que les critiques n’ont pas eu le temps de le déchiqueter (quel que soit le nombre de point qu’ils lui infligeront), il est encore temps pour moi de vanter tout ce qu’il a d’intégral, d’absolu, de beau.

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Clint Eastwood a une intelligence de l’humanité qu’auront du mal à saisir ceux qui s’obstinent à ne voir en lui qu’un comédien de western réac, une « gueule » que ses récentes réalisations (Million dollar Baby ou L’Echange) ont promu au rang de coqueluche de festival. Il campe ici un vétéran américain, Walt Kowalski, veuf, habitant dans une banlieue qu’il a vu se dégrader, désormais peuplée d’étranger et terrorisée par la guerre des gangs. Ce vieux fait figure de loup des steppes, qui ne comprend pas ce qu’est devenu son pays, la manière dont se comportent les gens, l’immoralité des jeunes. Ses deux fils et leur familles vivent loin de chez lui, et lui sont devenus étrangers. Il est le stéréotype de ce qu’on appel un « réac » ou « facho », en France : quelqu’un de fondamentalement intolérant et qui croit encore en une éducation, une morale, une décence.

Durant l’intégralité des presque deux heures que durent le film, Eastwood joue avec ce stéréotype, le démonte, pièce par pièce, en le confrontant à la fois avec la simplicité d’une communauté Hmong (une ethnie chinoise) voisine et la crasse vulgarité de sa propre famille.

Les abrutis diront que c’est un beau film sur la tolérance ou sur les valeurs familiales, alors que ce film ne parle ni de tolérance ni de famille : il parle de l’humanité perdue. Il parle de l’héroïsme d’être un homme debout aujourd’hui. Le personnage incarne un parangon de politiquement incorrect : raciste, vieux, aigri, solitaire, moralisateur. Il marmonne sans cesse des insultes sur les gens qu’il rencontre, engueule quiconque met le pied sur son gason, fusil M-1 braqué sur le malheureux, critique son fils pour avoir acheté une voiture étrangère, traite ses voisins Hmong de barbares… Walt Kowalsky n’est pas sans évoquer la figure d’un Rambo ou d’un Conan, qui ne veut pas d’emmerdes mais qu’il ne faut pas venir faire chier.

Et même si la famille éclatée de Walt détonne par rapport à la communauté unie autour de Tao, c’est bien l’amitié rédemptrice, d’abord avec Sue puis son frère Tao, qui détermine l’issue du film.

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Le sujet n’est donc pas le retour du « facho » dans le giron salvateur de la bonne conscience, mais bien la conversion d’un homme, que la guerre a perdu, à sa propre nature, qu’une autre guerre (celle des gangs) lui donne l’occasion de retrouver. C’est à travers les conflits dans lesquels sont plongés ses voisins qu’il va pouvoir retrouver l’homme qu’il était, celui prêt à se battre, à risquer sa vie pour sauver des innocents.

Avec ce film, Clint Eastwood met une putain de mandale au spectateur, en lui renvoyant à la face tout ce qu’il croit savoir sur le personnage de Walt et sur l’issue du film. Si badass veut dire quelque chose, c’est bien cette attitude de « cow-boy » solitaire, de héros déchu, qui incarne les espoirs et les attentes du petit peuple contre l’oppression omniprésente de la mécanique moderne. Gran Torino nous montre, une fois de plus, que le vrai cinéma n’est ni cette soupe commerciale que les grands studios dégueulent en permanence, ni l’élitisme revendiqué des pseudo réalisateurs parisiens, mais la capacité géniale de mettre de l’humain à l’écran.

L’une des scènes qui m’a le plus impressionné est celle où le fils et la belle fille de Walt viennent discuter avec lui de la possibilité qu’il aille habiter dans une maison de retraite. Alors que son fils développe des arguments, Walt serre silencieusement les poings et le sang lui monte au visage, avec une expression de colère et d’infinie tristesse gravée au burin. Une douleur silencieuse mêlée au sentiment de révolte totale face au scandale de ce cet enfant qui vient dépouiller son père de sa maison et de son honneur. C’est l’image même du regard que porte Eastwood sur le monde moderne et ceux qui l’habitent, qu’il ne comprend plus. Cette scène est un sacré cri de détresse, presque désespéré, contre le néant total de ce que deviennent les gens, qui fait échos à un autre hurlement, poussé par Sidney Lumet dans son excellent Before the devil knows you are dead. Là réside l’inestimable héritage que nous lèguent ces réalisateurs de la vieille école.

Depuis Gran Torino, je garde cette image indescriptiblement puissante gravée dans ma conscience, et je suis sûr d’avoir vécu là un des plus grand moment de cinéma de ma vie.

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