Archive for the 'Cinéma' Category

18
Déc
09

Merci, Jim

Je suis allé voir Avatar. Durant 3h, j’ai été mystérieusement transporté sur une planète lointaine, pour suivre les aventures d’un paraplégique qui copine avec une tribu locale. Et j’aurai voulu que ça ne s’arrête jamais. James Cameron n’a pas fait une révolution. Il vient de célébrer dignement la gloire et la magnificence de ce qui reste d’humanité. Il vient de signer le plus féroce et magnifique acte de guerre contre la modernité de ce début de millénaire. Une apothéose humaniste dont la puissance n’a d’égal que le pessimisme qui la sous-tend : l’humanité est en train de mourir.

Quand les tristes sires sont à cour de munition pour dégommer de belles choses, ils s’inventent des arguments de toute pièce. Ainsi, sur la toile, entend-t-on depuis mercredi un refrain aussi lancinant qu’hypocrite : Avatar est prévisible, peu original. Peu importe qui a lancé la chaîne, si l’affirmation est ou non pertinente, tout ce que le web geek comporte de vieux cons aigris plus ou moins précoces, la relaye.

SPOILERS OMNIPRÉSENTS

Une intrigue éternelle

Devant tant de bêtise, difficile de discuter. Car en quoi un scénario absolument parfait, sans défauts, limpide, au déroulement aussi naturel qu’ingénieux, aurait-il à souffrir de la critique qu’on voit dedans comme dans un livre ouvert ? N’est-ce pas là l’un des signes qu’on est en présence d’une écriture brillante ? Quand aux capacités de prédictions de certains … J’aurai aimé les entendre me dire les beautés de Pandora, et la laborieuse conversion de Jake, j’aurais aimé les écouter décrire les atrocités commises par les hommes, et l’obstination téméraire de notre héros. Et puis, j’aurais aimé les voir prédire la fin, moi, à cette bande de goinfres cinéphiles, qui engouffrent sans déguster, et rotent comme des porcs après le festin de monarque concocté par James Cameron. Ce type de vautour-là, au lieu de prendre leur part comme tout le monde, se doivent de répandre à tout instant leur cynisme névrotique.

S’ils désiraient à ce point être surpris par James Cameron, que n’ont-ils pas, comme moi, refusés de voir la seconde partie de la Bande Annonce, et évités les spoilers qui trainaient çà et là ?

Non, l’argument ne tient pas. C’est un scénario à l’ancienne, à la précision minutieuse, et dénué du très à la mode « twist » 20 minutes avant la fin. Avatar est un monolithe dont aucun relief n’est superflus, et où rien ne manque. Comme un conte transmis de génération en génération, affiné par les siècles de transmission successive, et qu’on entendrait de la bouche d’un orateur sans égal. Ce qui donne cet aspect intemporel au film, et sa plus grande force, est précisément sa fidélité aux grands principes de toute mythologie, aux étapes initiatiques et chevaleresques emblématiques que traversent les héros, et qu’ont déjà suivi des films comme Star Wars, Matrix, ou le Seigneur des Anneaux. Pas étonnant qu’Avatar nous évoque aussi bien Miyazaki, que Terrence Malick, ou encore Neill Blomkamp : chacun de ces réalisateurs s’attaque au sujet de la déliquescence de l’humanité, à travers des récits éminemment mythologique. Je voudrais faire comprendre à tous ces blasés que l’histoire elle-même n’est jamais fondamentalement nouvelle, qu’elle ne peut être qu’une réappropriation, une reformulation des vieilles légendes. James Cameron, pourtant au sommet de l’avant-garde cinématographique, nous le rappel ici avec génie. Vouloir s’affranchir de ces mythes pour créer véritablement une nouvelle histoire, revient à sortir soi-même de l’humanité, à ne plus rien partager avec elle.

Encore plus absurde est la critique qui affirme que ce film manque de fond, comme les gueux décervelés qui trainent en nombre sur le forum de Mad osent l’affirmer (on y apprend que ceux qui ont aimé sont « des neuneus », que l’écologie est « le degré zéro de la réflexion humaine », et autres joyeusetés de caniveaux). Alors que j’ai rarement vu une œuvre au contenu aussi abyssal, aussi vertigineux. On s’y perd, tellement les thématiques sont riches et savamment exploitées. On en sort avec le vertige, tant l’évocation mythologique vient chercher loin dans nos consciences pour faire naître le sens et nous remettre en question.

Parler de planète, de nature, de spiritualité, bref, d’écologie, alors que tout le monde le fait, ça fait pas rebelle, ce n’est pas assez bien pour ces petits rois du désert. Est-il nécessaire de préciser que l’ampleur de la crise qui nous touche actuellement, et qui bouleverse chaque jour un peu plus le visage de la Terre et menace jusqu’à notre survie, justifie amplement qu’on en parle abondamment, voir qu’on ne parle que de ça ?

Décidément, une frange grandissante de la communauté geek tend à succomber à la régression mentale générale. Idiocracy paraît chaque jour plus crédible.

Une humanité nihiliste robotisée

Nous commençons le film en admirant un vaisseau spatial, l’ingéniosité scientifique de cette humanité future. Entourés d’écrans holographiques, maîtrisant les techniques de cryogénisation et de voyage spatial longue distance, les humains nous paraissent d’abord évolués et sympathiques. Ils nous sont proches. Nous découvrons Jake Sully, marine paraplégique, qui fait le voyage jusqu’à Pandora pour tout risquer, pour se prouver qu’il n’est pas fini, qu’il peut encore accomplir de grandes choses. Le commandement humain auquel il est confronté présente d’emblée la donne : Jake est ici pour son génome (identique à celui de son frère jumeau décédé) dans lequel la compagnie a déjà beaucoup investit. Le corps de Na’vi artificiel conçu pour son frère, ne convient en effet qu’à son empreinte génétique. Personne d’autre ne peut donc l’utiliser. Le général quand à lui, considère comme une chance d’avoir à sa solde un marine doté d’un corps d’avatar, susceptible d’infiltrer les lignes « ennemies » et de lui apporter des informations cruciales pour les défaire.

Le héros est donc considéré comme un objet utile pour ses semblables, dont ils peuvent user à leur convenance. Pire, on constate que la planète elle-même n’est colonisé que pour sa richesse minérale, et que les colons sont prêts détruire l’écosystème et à déplacer sauvagement la population autochtone, pour servir la satisfaction exclusive de leur seul besoin maladif de ressources.

Nous découvrons avec horreur cette absence de morale, de conscience, d’humanité, et nous nous rendons comtpe avec un certain malaise, que ce vide spirituel est le nôtre, que nous ne nous conduisons pas autrement. James Cameron nous glisse dans le personnage de Jake Sully, un infirme. Il a fait ce choix judicieux pour signifier notre incapacité à vivre librement, pour nous situer aussi au milieux de nos semblables. Nous ne sommes tous, au fond, que des personnes handicapées et assistées, sans autonomie, sans perspectives d’avenir, qui nous jetons désespérément dans les salles obscurs, comme Jake sur Pandora, dans l’espoir de remplir un peu cette coupe vide intérieure, à la source originelle et spirituelle que nous avons exclu du monde moderne. Nous sommes comme ce nabot sans principe, qui se vend au plus offrant, accepte tous les compromis, du moment que cela lui permet de s’éloigner le plus possible du désert du matérialisme marchand, de trouver un peu de sens pour combler la soif de son cœur asséché.

Dans ce film, l’homme est une créature à l’agonie, rongée de l’intérieure, dévorée par sa propre démesure, consummé d’hybris. Les humains les plus atteints, c’est-à-dire les militaires et le directeur de la station, parlent comme des machines, fixant des objectifs les uns après les autres, prêts à tout pour suivre les ordres, n’ayant aucune considérations pour le mal qu’ils provoquent. Ces personnages rigides et dénués de la moindre sensibilité, font figures de barbares, de gros beaufs impuissants, sans dignité.

« Ils ont tué leur mère », tente d’expliquer Jake au peuple Na’vi. Nous avons coupé le lien, nous avons rompu la filiation, nous avons trahi nos propres intérêts, dans notre tentative folle d’orgueil de nous faire nos propres dieux. Et, non contents d’avoir anéantit nos racines, nous venons encore faire de même sur d’autres planètes, n’hésitant pas à écraser et brûler tout ce qui se trouve sur notre route.

Changer notre regard

Le réveil que nous propose James Cameron à beau passer par la technologie électronique, il n’en a pas moins comme effet de nous en sevrer. Jake Sully, une fois propulsé par la machine dans son nouveau corps, n’a qu’une hâte : se lever et marcher. A nouveau capable de se déplacer, il se débarrasse aussitôt des électrodes, écarte les scientifiques de son passage et défonce la porte qui le sépare du dehors. Alors, on le voit courir, s’élancer, savourer la caresse de l’air sur sa peau et plonger ses pieds dans la terre du potager. De même, le spectateur, au début embarrassé par les lunettes à cristaux liquides auxquelles il n’est pas habitué, oublie tout à fait, durant cette scène, qu’il est en train de vivre une expérience inédite en terme de maîtrise technologique. Pour lui, la seule chose qui importe est de partager la joie de Jake, de redécouvrir avec lui le plaisir simple d’avoir des jambes et de galoper à l’air libre. Cette scène est la vraie profession de foi du film : celle de renouveler notre regard, de nous rééduquer, de nous réapprendre à aimer vivre. Rien que ça.

Qu’importe la prouesse technique, semble nous dire James Cameron, si elle n’est pas avant tout au service de l’homme, de l’élévation de son âme.

La suite du film propose une plongée, de plus en plus intime, dans une nature foisonnante fantasmée, déifiée, métaphysique. Mais si la qualité et la profondeur de l’univers de Pandora n’a pas échappé aux critiques, personne ne semble souligner que les héros de ce film sont des « hommes des cavernes », ce que nous appelons, avec la sinistre morgue qui caractérise notre siècle, des primitifs, des indigènes. James Cameron réussis le défi impressionnant de nous les faire paraître infiniment plus évolués, de nous donner envie d’en être un soi-même. Nous, génération multimédia, droguée dès le berceau aux émanations publicitaires et aux technologies du divertissement, il nous fait miroiter un monde sans électricité, sans écrans, sans consommation. Il nous fait pénétrer les mystères d’un peuple qui vénère un grand arbre et dort dans des hamacs, qui vit de chasse et de cueillette, se balade en haut des branches, porte des colliers d’os, se couvre de peintures de guerre et fait subir des rites initiatiques à ses adolescents, qui ridiculisent les bizutages aujourd’hui interdits. Il nous fait voir par leurs yeux la vie idyllique sur Pandora (qu’on nous présentait jusque là comme un enfer), et les tares de notre propre race. Cette empathie qu’il parvient à susciter, atteint son climax lors de l’abattage de l’arbre-maison qui abrite les Na’vi. On pleure littéralement toutes les larmes de son corps à la vision de ce tronc gigantesque qui s’effondre, dans une évocation majestueuse du crime que nous avons déjà commis sur Terre, contre la nature et notre sang.

En un mot, James Cameron nous montre ce que nous appelons complaisamment des sauvages, cette part d’humanité que nous avons chassé et refoulé, et nous persuade qu’ils disposent d’un savoir que nous ignorons, d’une technique que nous avons oublié, d’un trésor inestimable, essentiel à notre bien-être, que nous avons perdu. A travers un cheminement émotionnel de très haute volée, il réussit le pari de nous montrer que ce sont bel et bien ces misérables automates humanoïdes au comportement absurde, qui ont perdu leurs repères et leur bon sens. C’est nous, qui sommes ignorants de tout.

La nature, seule technologie vraiment humaine

Contrairement à ce qui était suggéré au début du film, la seule apparence physique ne suffit pas à faire de soi un Na’vi. La rencontre de Jake avec ce peuple autochtone révèle, dès les premiers instants ce qui les sépare, et les différencie radicalement des hommes : ils sont à l’écoute de ce qui les entourent, ils font encore parti intégrante du monde dont ils sont issus. A l’image de Neytiri, qui renonce à tuer Jake, alors qu’une graine de l’arbre de vie se dépose sur la flèche qu’elle s’apprêtait à décocher.

En maître cinéaste, James Cameron a bien sûr trouvé moyen de montrer cette chose qui nous est étrangère, de la rendre tangible, démonstrative, spectaculaire, afin qu’elle s’imprime aussi bien sur nos rétines que dans nos têtes. Aussi a-t-il doté ses Na’vi, mais aussi bien les animaux et les arbres, de tentacule à l’extrémité sensible, qui se connectent les unes aux autres, et permettent la communication -le Tsaheylu- entre tous les êtres. Ainsi, l’intégralité de la sphère du vivant est en communion, ou du moins en harmonie, chacun trouvant sa place au sein de la forêt, s’il sait la respecter.

Conscient qu’il ne sait rien, qu’il n’est qu’une coupe vide, qu’un enfant insouciant et ignorant, Jake supplie la jolie Na’vi de lui venir en aide, de lui apprendre. Et les grands bleus finiront par consentir à le « guérir de sa folie » d’homme, à lui enseigner absolument tout, de la manière de marcher à la communion avec Eywa, la déesse qui est dans toute vie. Jakesully s’intègre donc, peu à peu, au monde de la forêt, et tisse avec lui une infinité de liens. Contrairement, aux technologies modernes, qui finissent par isoler les individus et leur nuir (exemple : cancers générés par les ondes et les produits chimiques, alzheimer, maladies du coeur, asthme, détérioration de la vue avec les écrans etc…), la nature de Pandora offre un réseau organique qui n’exclu personne, qui guérit et féconde la vie. Le plus remarquable étant le travail de James Cameron pour souligner la synergie sans faille entre les Na’vi et le reste de la biosphère, à contrario de l’enfer technologique moderne dans lequel nous sommes enfermés physiquement et mentalement, et où l’homme ne semble pouvoir exister que par la destruction des autres formes du vivant.

De la virtualité au réel

James Cameron nous amène à comprendre, comme Matrix avant lui, mais de manière plus fine encore, que ce que nous prenons pour la réalité, ce monde grisâtre et sans saveur dont nous nous sommes entourés, n’est qu’un simulacre. L’illusion que nous ne sommes ici que des consommateurs perdus dans un supermarché de la taille d’un Univers, se déchire peu à peu, pour Jake comme pour le spectateur, au fur et à mesure qu’il explore le monde de Pandora. Jake est un nolife, un marginal, un laissé pour compte du système, auquel on offre la chance de s’extraire de sa condition, et de connaître d’autres cieux que ceux, viciés et assombris, de la Terre.

Lui qui n’avait connu que les succédanés de plaisirs que l’on distribue pour de l’argent, va apprendre à s’incarner réellement, à sentir son environnement, à interagir avec lui. La découverte des richesses impressionnantes que recelle en abondance la biosphère de Pandora, a pour but de faire appel à notre propre capacité d’émerveillement, à notre enthousiasme de gosse devant le spectacle du vivant, à notre désir de défendre une cause vraiment juste, de cultiver et protéger ce qui en vaut vraiment la peine.

Tout dans cette longue immersion dans la culture Na’vi, de la découverte du lien charnelle qui les unis aux créatures dont ils font leur compagnon, à celle de l’arbre-vie Yggdrasil, cœur spirituel de Pandora, contribue à raviver en nous l’éclat de la flamme intérieure, étouffée par le bruit de la frénésie consommatoire dans laquelle nous tentons d’exister. Jakesully se découvre des amitiés, comprend peu à peu ce qu’il cherchait jusque là, ce qui a de la valeur et qu’il faut défendre : le cœur spirituel contenant l’essence vivante de la forêt et l’esprit des ancêtres. Le symbole même du tout cosmique auquel nous appartenons.

D’un coups, Jakesully prend conscience qu’il existe vraiment un sens qui dépasse sa petite personne et le lie à tout ce qui est. Il découvre une réalité plus attrayante, parce que plus authentique, moins formatée, moins artificielle. C’est le sens magnifique de l’existence proposée par les Na’vi qui l’attire. Stimulé comme jamais il ne l’a été dans son morne passé terrien, il fonce tête baissée dans chaque défi qu’il rencontre, s’investit bien plus que de raison dans sa mission, qui n’est pour lui qu’un prétexte pour aller au contact d’une société que la follie moderne n’a pas souillée. Le parallèle avec les MMO est évident et pertinent. Car la noyade que beaucoup d’entre nous ont connu et connaissent encore, dans des univers, a priori virtuels, s’explique exactement par ce besoin viscéral d’échapper à l’aliénation permanente infligée par la société de consommation. Avatar interroge ce besoin, et le justifie, l’anoblie, lui donne mille fois raison. Aux côtés de Jake, Icare du futur, nous affrontons la vérité que nous traitions jusque là avec indifférence : nous sommes des esclaves, des êtres à demi-morts, privés non seulement de jambes, mais de ciel vers lequel tourner notre regard et où étendre nos ailes, d’un haut lieu qui nous nourrisse intérieurement.

Ce n’est pas le nolife qui est fou de vouloir se réfugier loin du monde. C’est ce monde qui a perdu de vue l’essentiel, et qui procède par robotisation de l’homme, dévastation des espèces animales et végétales, annihilation des espoirs humains. Il faut être inconscient et cynique pour croire qu’une telle civilisation de terreur et de barbarie puisse donner naissance à un bonheur quelconque. Celui qui vit dans l’illusion est donc moins Jakesully, qui sait ce qui se joue vraiment sur Pandora, que les autres humains, enfermés dans leurs cages de métal, à l’horizon rétrécit.

Renaître

L’aboutissement narratif de l’histoire, sa conclusion géniale et naturelle, est l’incarnation définitive de Jakesully dans le corps d’un Na’vi, sa transformation achevée, sa conversion totale à la spiritualité Na’vi, son intégration au cosmos de Pandora. Cela signifie, non pas qu’il cesse d’être un homme, mais qu’il le devient au contraire pleinement, qu’il entre à nouveau dans le cycle du vivant. Puisque les Na’vi représentent eux-même la véritable humanité, celle que nous avons laissé mourir en nous, cette race supérieure, vraiment évoluée, qui respecte toutes choses vivante. La forme de Na’vi répond davantage aux exigences de sa nature humaine que son corps atrophié, qui ne lui permet ni de savourer l’air de Pandora, ni de partager l’existence des Na’vi. Jakesully a eu besoin de quitter le monde moderne, de fuir l’engourdissement cryogénique dans le rêve d’une autre vie, pour obéir à sa nature profonde d’animal spirituel et conscient, pour répondre au mieux à son désir de vrai, de beau, de réel.

Dans cette dernière image des paupières qui s’ouvrent, résonne l’injonction ultime du réalisateur : à vous ! Laissant le spectateur partagé entre un émerveillement total, et le désir violent de réformer sa vie.

Beaucoup ont vu dans la colonisation barbare de Pandora par les hommes une référence à l’extermination des natifs américains ou à l’occupation de l’Irak, mais elle se veut plus universelle, plus évocatrice. Le cinéma manipule des mythes, qui eux-même sont ancrés dans la réalité. Que James Cameron ait souhaité aborder le problème de l’invasion économique, ne signifie pas qu’il désire expressément dénoncer un tel fait ponctuel dans l’histoire humaine. Il veut avant tout s’adresser à notre conscience, à notre imaginaire et nous interroger sur notre manière personnelle d’être au monde. Il est plus confortable de dire que le message de ce film s’adresse à des gouvernements, plutôt qu’à nos propres petites personnes.

De même, ceux qui ne voient que la prouesse technique et osent affirmer qu’elle résume à elle seule le message du film, comme ce gus adepte du trans-humain, n’ont pas compris du tout la démarche de James Cameron. Qu’il choisisse de montrer une vision du réel capturé sur pellicule argentique, ou une créée sur ordinateur, le réalisateur ne fait que faire de la fiction, concevoir une représentation subjective. Aussi, quelle différence cela fait-il que nous ayons à l’écran un personnage de synthèse ? Aucune. Dans tous les cas, ils restent des personnages. Ils ne sont pas réels.

Les âmes encore éveillées, les esprits encore capable de respirer à l’air libre, comprendront qu’il s’agit là du premier véritable chef d’œuvre du XXIème siècle, qui porte en lui tous les enjeux nouveaux dans lesquels nous baignons et que nous n’avons, pour certains d’entre eux, même pas encore réussis à formuler. On se sent littéralement submergé par ce monument, tant il est dense, riche, et tant il fait appel à des aspects de notre psyché que nous avons refoulé, tant il évoque des aspirations enfouies, et suscite en nous de profonds bouleversements.

Plus qu’un simple film, Avatar relève de l’expérience mystique. On touche là à la quintessence de l’art, au summum du langage symbolique. Cette œuvre nous fait entrer dans un domaine si vaste que les mots ne suffisent plus à éclairer la route, et à expliquer l’envie furieuse qui naît en nous, de ne plus être ici, dans ce monde de merde.

Il faut allez voir Avatar. Puis, il faut faire la révolution.

Publicités
17
Déc
09

Watch it !

Je n’ai rien de plus important à dire.
Ce devrait être valable pour un bon bout de temps.

16
Déc
09

Vous… ne passerez… PAS !

L’atmosphère est glacée. L’aube est rouge. Plus d’un sera stoppé par le piège de glace, et sur les quais noircis de monde, le sang coulera en flots abondants.

Avatar sort aujourd’hui dans les salles du monde entier. Cet évènement sans précédent aura essuyé sa dose de cynisme médiatique habituel, alors que son aura mystérieuse réveille les morts et inspire le meilleur aux geeks.

Notre pays ne compte qu’une seule salle capable de diffuser Avatar dans les conditions voulues par son auteur. Un unique écran, quelques centaines de sièges seulement, pour soutenir la révolution cinématographique tant attendue.

Mais comme si la rareté des places n’était pas une épreuve suffisante, une nouvelle embuche attend les pèlerins transits de froid. La marée de fans hystériques s’apprête à connaître l’enfer du syndicalisme français. Nombreux sont ceux qui n’atteindront jamais la terre promise, et sombreront dans l’oubli et la déconfiture. Paix à leurs âmes.

Vous avez vos ordres, et votre objectif. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Bonne chance.

21
Juil
09

Bonus: apocalypse, cinéma et bouse française

En regardant le premier épisode de Tokyo Magnitude 8.0, le moment où l’héroïne souhaite la disparition du monde, juste avant le fameux tremblement de terre, j’ai été frappé d’une révélation. Cette fameuse volonté de détruire le monde, de tout voir ravager, les villes mises à sac et les populations détruites, n’est-elle pas aujourd’hui extrêmement présente, au premier plan de l’inconscient collectif mondial ? L’énervement et le désespoir latent de cette société qui n’en est plus une, de nos civilisations mourantes et sans projets, n’a-t-il pas dernièrement atteint des sommets ? Il semble qu’on rencontre les symptômes de cette sourde pulsion apocalyptique, de plus en plus fréquemment.

Qu’on pense aux guerres, aux catastrophes écologiques, aux famines, aux crises économiques, aux émeutes, aux licenciements de masses, à l’empoisonnement industriel que nous subissons tous quotidiennement, il est permis de d’affirmer que l’humanité est dans la merde. Ça fait d’ailleurs depuis des décennies que des gens gueulent à qui veut l’entendre que si on ne change pas radicalement notre mode de vie, on va tous creuver. Des années de jemenfoutisme et de pollution maximales plus tard, on en est sûr : on a tous fait le choix de trépasser collectivement le plus rapidement possible.

L’industrie du cinéma, ces dernières années, reflète à merveille le besoin hystérique d’un armageddon planétaire. Une belle chiée de film findumondistes est venue décorer les toiles du monde entier. Certains sont vraiment pourris (Knowing), d’autres très décevants (The day the earth stood still, I am Legend, The Happening), et puis, dans le reste, on a des perles, de ces films qui resteront comme des témoignages de ce que furent ces années 2000 : Kaïro, Children of Men, 28 days later.

compilaffiches

Autant de films qui portent la fin des temps comme un leitmotiv et en font presque un genre en soit : le world’s end movie est né.

Et là, c’est le drame…

L’industrie du cinéma français, engloutie depuis longtemps dans son délire post-soixantehuitard échangiste, aigri & cynique, n’a habituellement que faire de ce genre de demande populaire. Mais là, deux réalisateurs brillants se sont dit :derniersjours« Ah! mais la fin du monde, ça peut passer si on met des post-soixantehuitards aigris, cyniques et échangistes dedans ». Quel génie, quel bon goût !

Le simple visionnage de la BA de cette horreure filmique m’a retourné l’estomac. On est là devant du très très haut niveau de chaos audiovisuel, du concentré de nihilisme cinéphilique. Le principe, c’est de réussir à rendre chiante, bourgeoise et orgiaque la fin du monde. Inutile de chercher des scènes spectaculaires, des enjeux narratifs forts, du suspens, une critique de la société matérialiste, un jeu d’acteur, … Non, là en fait le message c’est que comme les gens meurent (alors là on sent que les mecs on pioché une idée de catastrophe au hasard, et qu’ils s’en foutent complètement), on peut être encore plus monomaniaques, blasés et obsédés qu’avant. C’est un peu la fête des bobos quoi.

Dans la BA on apprend qu’une fin du monde :

  1. c’est super pour draguer
  2. ça donne envie de baiser avec tout le monde
  3. c’est super pour fucker où on veut et même partouzer
  4. c’est comme passer Noël en famille
  5. c’est super parce qu’on peut se balader à poil
  6. ça rajeunit
  7. c’est super

La méthode des frères Larrieu, où comment prendre l’un des thèmes d’anticipation les plus cool et pertinent de notre époque, et en faire la bouse la plus monstrueuse, honteuse et hors-sujet de l’année (ce que ça sera certainement). Donc, la France va avoir droit à son apocalypse sur grand écran, même si la dite apocalypse se situera plus certainement dans le cul des actrices et dans le cerveaux des spectateurs que dans le film en question. Et le mieux dans l’histoire, c’est que cet excrément infâme a dû coûter au minimum 8 à 10 millions d’euros (à vue d’oeil), pioché dans les caisses de l’Etat, pendant que des réalisateurs un tantinet respectueux des spectateurs, galèrent avec deux millions pour faire un film de zombie qui dépote.

double-facepalm

Et maintenant, un peu d’anticipation IRL : à la radio, les gens déblatèrent beaucoup sur la pandémie de grippe A(H1N1), ils s’excitent et se préparent avec impatience à vivre enfin un film catastrophe grandeur nature. Ils s’entraînent à mettre à jour rapidement le bilan des morts, à trouver des experts pour imaginer les pires sénarios possibles et à recommander aux gens d’ostraciser, voir de tirer, sur tous ceux qui montreront des symptômes. J’ai quand même appris deux-trois trucs : les écoles et les crèches seront fermées, les personnes cloîtrées chez elles, certaines entreprises ne fonctionneront plus, les patinoires seront réquisitionnées pour faire des morgues, … on va bien se marrer à la rentrée. Préparez les provisions, les appareils photos et repérez les magasins à piller en priorité !

Mais bon, trépignez pas trop non plus, je suis sûr que ce sera pas aussi bien qu’on l’espère.

03
Mar
09

watchmen: la fin des (super) héros

Le Comédien, un héros de guerre comme on les aime.

J’ai lu Watchmen. D’abord parce que tous les geeks parlent de la sortie du film du bien brave Zack Snyder, et que ça me paraît difficile de juger d’une adaptation sans connaître l’œuvre originale, ensuite parce que je n’ai pas eu internet pendant trois jours. Et curieusement, ça a eu la conséquence inverse de celle recherchée : je n’ai absolument plus envie d’aller voir le film.

Première constatation, après lecture des douze chapitres : pourquoi n’ais-je pas entendu parler de cette Bible/chef d’œuvre/illumination geek (au choix) plus tôt, diantre !? Je veux dire, s’il suffisait de lire un comics pour comprendre tous les autres, ce serait celui-là. Le truc digère et résume tous les questionnement et les mythes fondateurs de la culture geek américaine. En cours de lecture, combien de fois je me suis dit : à tiens, ici on a du Wargame, là du Matrix, du 20th Century boys, du Saw, un soupçon d’Akira, de Starship Troopers… Je comprends pourquoi Kevin Smith parle de la bible geek avec les Watchmen.
Deuxième constation : où sont passés tous ces thèmes aujourd’hui ? Pourquoi ne parles-t-on plus aussi frontalement des fabrications médiatiques, de l’empire du virtuel, de l’inhumanité de l’homme moderne ?  Pourquoi a-t-on capitulé la réflexion sur la prolifération nucléaire ? Pourquoi des personnages aussi cohérents et aussi puissamment évocateurs que Rorschach ou le Comédien n’ont pas leur équivalent dans la culture geek contemporaine ? Pourquoi a-t-on perdu ce ton désenchanté, ironique et fataliste qui, pourtant, semble diablement convenir à notre époque, où la guerre pour les ressources ne demande qu’à défigurer la planète ?

Je veux dire, si déjà en 1986 on abordait les limites du mythe des super-héros, prophétisant leur extinction inévitable dans l’imaginaire collectif, qu’est-ce que cela peut vouloir dire de faire des films sur eux aujourd’hui ?

Pour tenter d’y répondre, il faut inspecter un minimum ce vivier vertigineux qu’est Watchmen (spoilers omniprésents).

comhib2Watchmen ne ment pas. L’auteur nous dit d’emblée ce que sont, au fond, les super-héros : des monstres, des créatures torturées, hantées par le fantasme d’une paix qui n’a jamais existé, habitées par la conviction de l’insignifiance de l’ordre en place, qui font tout ce qu’elles peuvent pour quitter la condition de simples êtres humains. Le Dr Manhattan, incarnation de tous les fantasmes de surhomme, image même du demi-dieu que rien ne peut affecter, porte en lui cette problématique : au fond, le pouvoir auquel aspire tous les super-héros n’est-il pas celui d’échapper à sa propre condition, à sa nature, de dépasser les contingences, voir de les supprimer ? Avec tout son pouvoir, ce musclor bleuté choisit finalement de ne plus interférer avec les affaires des hommes, de s’exiler et de créer son propre monde. Après avoir servit les intérêts du gouvernement et avoir été conspué par les médias, le gars a la sagesse de constater l’échec de toute réforme, l’impossible amélioration des choses.

La création d’un univers propre, outre le fait qu’il s’agit du leitmotiv même de toute la communauté geek, part avant tout du constat de l’échec du monde présent à susciter en nous la moindre étincelle de bonheur. C’est le drame fondateur de tout geek, mais aussi celui de tout super-héros, d’être incapable de goûter les plaisirs du commun, de ne trouver dans les mécanismes de la modernité qu’une succession malsaine d’aliénations. Et la lehibou2galerie de détraqués en costume qui nous est ici proposé vient encore enfoncer cette vérité. Pas un de ces personnage ne semble connaître le moindre épanouissement, au contraire, ils collectionnent les tares psychologiques et les traumatismes. Aucun altruisme dans leur démarche, mais plus simplement la volonté d’être autre chose qu’un mouton sombrant dans l’ennui en attendant la fin. Les variantes dans les formes de leur action n’occulte jamais leur véritable motif, ce besoin désespéré d’échapper au quotidien, de trouver un moyen supérieur d’existence. Le Comédien vient, dès le second chapitre, révéler le mensonge de la démarche des protagonistes en disant à l’assemblée de super-héros :

Vous autres êtes une blague. Vous apprenez que Moloch est de retour en ville et vous vous dites : « Rassemblons-nous pour le contrecarrer ! » Vous pensez que cela compte ? Vous pensez que ça va résoudre quoi que ce soit ? »

Ces super-héros là, on peut y croire, parce qu’ils sont humains dans leur volonté de chasser l’humain en eux, et n’ont pas les moyens de sauver la planète. Aucun ne l’a. Watchmen, en ce sens, est une sacrée douche froide pour tous les geeks adorateurs de supers-pouvoirs et autres fétichistes de bals costumés. Avoir du pouvoir, pour quoi faire ? Mettre un costume, dans quel but ? Sauver le monde, de quoi et comment ?

Le costume est là pour mettre une distance avec ce qui est fait, pour signifier aux autres que l’on s’est métamorphosé, que l’on est plus humain, et s’accorder une légitimité nouvelle. Ainsi, en mettant ou en enlevant le costume, on porte ou on abandonne un rôle et une autorité imaginaire. C’est le symbole même du droit que l’on se donne d’outrepasser le droit ordinaire. Cette nouvelle apparence vient bien sûr définir une identité particulière, une manière de percevoir les choses. Et Moore justifie admirablement les différentes identités de ses personnages, qui se font points de vue narratifs, chacun alternativement. Ainsi, le récit entier se construit par l’empilement des histoires de chaque protagoniste, aboutissant à un schéma pyramidal dont le sommet (chapitre 12) clôture les enjeux.

La vraie nature du costume.

Watchmen constate l’impossibilité de protéger les gens d’eux-mêmes, puisque c’est bien l’homme, le vrai problème. Et là, c’est tous les personnages développés à l’écart de l’intrigue principale qui nous intéressent : les gens normaux, le « bon peuple », réuni dans le chapitre onze au moment de l’attroupement à côté du kioske à journaux. Ce sont eux qui nous dépeignent la simple humanité, dans ce qu’elle a de contradictoire, de laid et de beau, de profond et de superficiel. Le drame de cette humanité moderne, c’est l’impossibilité d’entrer en communication, de partager l’essentiel, de se faire comprendre dans un monde où plus aucun repère moral ou idéologique ne semble encore tenir debout. Ainsi, le psychologue n’arrive pas à dire à sa femme sa compassion et son trouble après ses entretiens avec Rorschach. Ainsi, le couple lesbien n’arrive pas à maintenir un semblant d’harmonie. Ainsi, le vendeur de comics n’arrive pas à se lier d’amitié avec son silencieux lecteur, malgré son acharnement.

Les médias, les journaux, quand à eux, ne sont pas perçus comme des phares dans le brouillard d’un monde bipolaire et complexe, mais plutôt comme des agents du chaos, accentuant sans arrêt les antagonismes, semant la peur et la division dans les cœurs, nourrissant les conflits et se nourrissant d’eux.

Watchmen, contrairement à tous les autres comics, va droit au but, enfonce son regard perçant loin dans les entrailles de la bête pour en montrer tout le grotesque. Clairement, Watchmen n’a rien d’une œuvre mainstream : peu d’action, beaucoup de dialogues, des costumes grotesques assumés, un propos final anarchiste et aucune morale pour sauver l’histoire. Les personnages apparaissent avant tout comme des êtres fragiles, moches, vulnérables, pleins de défauts. Des hommes.

paper2

Jusqu’au bout, Watchmen ne nous ment pas. Les super-héros, censés réparer les abus du système, se révèlent finalement partie intégrante de ces abus.  Et la « solution » qui sera adoptée pour faire face à l’imminence de la troisième guerre mondiale, en plus d’être complètement immorale et cynique, ne résous en rien les problématiques soulevées pendant tout le comic. Elle constate plutôt leur insolvabilité. Car c’est le mensonge, la « big joke », qui vient éviter la guerre nucléaire, sous entendant que c’est en trompant l’homme, en l’enfermant dans un monde aux enjeux fictifs et aux limites abstraites, qu’on peut contrôler son agressivité.  Une fin qui renvoie aux thématiques totalitaires et contre-utopiques développées déjà par Georges Orwell.

Certains ont parlé de Watchmen comme une déconstruction du mythe des super-héros, mais cela va au-delà. On peut déconstruire pour analyser, pour comprendre, pour améliorer la mécanique. Watchmen démolit et enterre, réduit en cendre toute la culture comics en en exposant le mensonge. Les comics, à l’origine purs produits des sociétés modernes industrielles, ne résistent pas au regard fondamentalement anti-moderne des auteurs des Watchmen. Ceux-ci diffusent une vision réaliste et sombre de nos sociétés, où dominent le mensonge et la manipulation, le pragmatisme des machines remplaçant toute forme d’éthique (même celle, primaire, de Rorschach). Alan Moore et Dave Gibbons constatent l’absurdité du monde moderne, l’impossibilité d’améliorer les choses unilatéralement et donc, de fait, la fin des héros.

Depuis ce bilan glacial, le postmodernisme a su s’organiser et la résistance se répandre à travers une culture geek toujours underground. Pour autant, Hollywood et sa récente frénésie nécromancienne de déterrage de licences, semble avoir 30 ans de retard sur le monde des comics. Le super-héros est encore présenté comme un sauveur, un gars cool qui kick des ass par centaines sans se fatiguer. Et à voir les bandes annonces bien photoshopées du Watchmen de Zack Snyder, à mille lieues de l’imagerie cradingue du comics, on se demande vraiment si le gars a lu l’original. Parce que oser transformer Watchmen en clip publicitaire léché, avec des perso sexy comme des gravures de modes et des ralentis à gogo, c’est plus que trahir l’esprit du livre, c’est en dénaturer totalement le message.

Ce que m’évoques la vision hollywoodienne des super héros, c’est une volonté de faire encore perdurer le modernisme des premiers comics, d’entretenir le rêve qu’une action unilatérale (sous-entendu, bien sûr, celle des USA) peut améliorer les choses, que les citoyens lambdas sont des victimes innocentes et que le patriotisme a encore une raison d’être. Watchmen dit absolument tout le contraire : impuissance devant la marche du monde, responsabilité des citoyens lambdas dans le chaos actuel, déliquescence des nations. Pour nuancer mon propos, je tiens tout de même à saluer des films comme Hellboy 2 et The Dark Knight, qui tranchent avec cette vision. Dans Hellboy 2, l’humanité est présenté comme responsable de la destruction du monde et Hellboy finit par démissionner de l’agence gouvernementale qui l’employait, ce qui annonce un troisième film bien plus sombre. Dans The Dark Knight, Batman se noye dans le doute sur son propre rôle et sa légitimité, mais une fin à l’optimisme vulgaire vient malheureusement le rétablir sur son piédestal.

Alors que l’industrie culturelle éprouve bien des difficultés à sortir la tête du saut à fric, souhaitons que des films s’inspirent vraiment de Watchmen -le comics-, et viennent renverser les canons d’un cinéma populaire manichéen et partisan.

Rorschach, un modèle moral.

21
Fév
09

Why so evil ?

20080717-220950-pic-74740495
On a pas mal parlé de The Dark Knight, dernier film de Batman en date, sorti en salle en aout 2008. Il en a réjoui beaucoup par sa noirceur, son ambiance glauque et malade qui rend enfin justice à l’idée que se font les fans de l’univers de la chauve souris milliardaire. Personnellement, j’ai été moins séduit par le film dans son ensemble (qui pêche par une mise en scène trop sobre) que par le charisme et le charme invraisemblable du Joker. Ce taré crève à tel point l’écran qu’il m’en a fait oublié Batman, et qu’en regardant le générique je me suis posé la question : pourquoi ce film ne s’appelle-t-il pas Rise of the Joker ?

En règle général dans le cinéma, le méchant est perçu comme l’anti-thèse du héro, comme son contraire. Il intervient dans le film à la fois pour donner au héro l’occasion de se valoriser et pour montrer que le bien l’emporte. Trop rarement, le bad guy est un personnage à part entière, traité de manière cohérente et complète. Trop souvent, on ne lui attribue que des « circonstances atténuantes » pour justifier ses actes, et non pas une véritable philosophie.

Le Joker de Heath Ledger est un génie. Vrai monstre, véritable enfant pourri de la modernité, ce gars-là a tout compris de la société dans laquelle il vit, a su démonter et inspecter chaque aspect du monde moderne. Il a si bien apprit ses mécanismes qu’il s’y insinue et les manipule avec une aisance prodigieuse, naturelle.

Du début à la fin, c’est ce clown psychopate aux allures de dandy toxico qui mène la danse, qui prend tous les risques. Et alors que son adversaire est surentraîné et bardé de gadgets technologiques, ce gogo n’a que son costume psychédélique et son intelligence corrompue pour arriver à ses fins.

Le rapport qu’il entretien avec le Batman est, lui aussi, plus nuancé et pertinent que la routine habituelle. Le Joker ne dit pas au héro « nous sommes pareils », mais « tu me complètes ». Il lui explique que la lutte du bien contre le mal, scénarisée par les médias, est une plaisanterie, et que le vrai drame est la manière dont les « gens civilisés » s’entre-dévorent pour de la sécurité, de la gloire ou des richesses. Le nihilisme du Joker a un goût d’authenticité, parce qu’il a admis l’absurdité des normes, ces codes qui ne sont là, bien souvent, que pour masquer l’insupportable difformité de l’homme-consommateur.

ellindioL’objectif du Joker est de faire éclater la vérité, de rendre public le chaos du monde moderne, son immoralité fondamentale. Le but du Batman est de préserver l’idée de la justice. Tous deux ne croient pas en l’ordre établit, et le défient, parce qu’ils savent que cet ordre est infecté, illusoire, mafieux. L’un espère pouvoir un jour le rétablir, l’autre veut que cesse la mascarade.

Le Joker confronte son relativisme intégral et désespéré avec la morgue schizophrénique de Batman, personnage torturé, qui n’assume pas ses propres principes ni sa richesse, ne cesse de douter de sa légitimité et éprouve le besoin de se dissimuler derrière un masque. Au contraire, le Joker n’obéit à aucune règle, il ne veut ni argent, ni responsabilité, ni contrôle. Il incarne le parfait agent du chaos. Au moins, affirme-t-il à un Harvey Dante défiguré, ce chaos est « fair », équitable, par rapport à un système mensonger qui ne laisse aucune chance à ceux d’en bas.

De mémoire, il n’y a que le personnage de El Indio (Per qualche dollari di piu, Sergio Leone, 1965) qui soutienne la comparaison. Il apparaît d’ailleurs dans le seul film de la trilogie des dollars où Clint Eastwood semble en retrait, presque éclipsé. Dans de tels films, on sent que le réalisateur lui-même est en lutte avec son personnage, avec ce qu’il représente. Que ce soit El Indio ou le Joker, ces caractères rapetissent l’ordre en place, et nous donnent une furieuse envie de briser nos propres règles, parce que leur liberté ridiculise ce que nous prenons pour une morale et qui se révèle, à leur contact, n’être qu’un vernis d’humanisme sur un fond absurde et animal.

Alors que l’histoire récente nous montre que les pays prétendument « développés » mijotent, par leur impensable égoïsme, une catastrophe humaine et environnementale mondialisé, l’anarchisme déjanté et fascinant du Joker paraît, finalement, pas si disproportionné que ça. Et ce n’est pas l’optimisme outrancier venu « sauver » la fin du film, qui nous en dissuadera.

joker

21
Fév
09

this is badass shit

eastwood2

Les plus grandes claques frappent quand on s’y attend le moins. On mène son petit train intellectuel, la conscience bien posée sur des rails dont on connaît l’origine et dont on imagine la direction. Mais rarement une œuvre nous touche, nous pénètre et nous retourne suffisamment pour nous faire dérailler, pour nous arrêter dans notre ruée vers la bonne conscience, pour nous étourdir et nous faire voir tout ce qu’on a perdu, la laideur de notre intériorité.

Gran Torino est un assaut sauvage et calculé, à l’intelligence lumineuse, contre l’air du temps et ses multiples avatars. Alors que le film n’est pas encore diffusé en France, et que les critiques n’ont pas eu le temps de le déchiqueter (quel que soit le nombre de point qu’ils lui infligeront), il est encore temps pour moi de vanter tout ce qu’il a d’intégral, d’absolu, de beau.

gran-torino-teaser-poster

Clint Eastwood a une intelligence de l’humanité qu’auront du mal à saisir ceux qui s’obstinent à ne voir en lui qu’un comédien de western réac, une « gueule » que ses récentes réalisations (Million dollar Baby ou L’Echange) ont promu au rang de coqueluche de festival. Il campe ici un vétéran américain, Walt Kowalski, veuf, habitant dans une banlieue qu’il a vu se dégrader, désormais peuplée d’étranger et terrorisée par la guerre des gangs. Ce vieux fait figure de loup des steppes, qui ne comprend pas ce qu’est devenu son pays, la manière dont se comportent les gens, l’immoralité des jeunes. Ses deux fils et leur familles vivent loin de chez lui, et lui sont devenus étrangers. Il est le stéréotype de ce qu’on appel un « réac » ou « facho », en France : quelqu’un de fondamentalement intolérant et qui croit encore en une éducation, une morale, une décence.

Durant l’intégralité des presque deux heures que durent le film, Eastwood joue avec ce stéréotype, le démonte, pièce par pièce, en le confrontant à la fois avec la simplicité d’une communauté Hmong (une ethnie chinoise) voisine et la crasse vulgarité de sa propre famille.

Les abrutis diront que c’est un beau film sur la tolérance ou sur les valeurs familiales, alors que ce film ne parle ni de tolérance ni de famille : il parle de l’humanité perdue. Il parle de l’héroïsme d’être un homme debout aujourd’hui. Le personnage incarne un parangon de politiquement incorrect : raciste, vieux, aigri, solitaire, moralisateur. Il marmonne sans cesse des insultes sur les gens qu’il rencontre, engueule quiconque met le pied sur son gason, fusil M-1 braqué sur le malheureux, critique son fils pour avoir acheté une voiture étrangère, traite ses voisins Hmong de barbares… Walt Kowalsky n’est pas sans évoquer la figure d’un Rambo ou d’un Conan, qui ne veut pas d’emmerdes mais qu’il ne faut pas venir faire chier.

Et même si la famille éclatée de Walt détonne par rapport à la communauté unie autour de Tao, c’est bien l’amitié rédemptrice, d’abord avec Sue puis son frère Tao, qui détermine l’issue du film.

gran

Le sujet n’est donc pas le retour du « facho » dans le giron salvateur de la bonne conscience, mais bien la conversion d’un homme, que la guerre a perdu, à sa propre nature, qu’une autre guerre (celle des gangs) lui donne l’occasion de retrouver. C’est à travers les conflits dans lesquels sont plongés ses voisins qu’il va pouvoir retrouver l’homme qu’il était, celui prêt à se battre, à risquer sa vie pour sauver des innocents.

Avec ce film, Clint Eastwood met une putain de mandale au spectateur, en lui renvoyant à la face tout ce qu’il croit savoir sur le personnage de Walt et sur l’issue du film. Si badass veut dire quelque chose, c’est bien cette attitude de « cow-boy » solitaire, de héros déchu, qui incarne les espoirs et les attentes du petit peuple contre l’oppression omniprésente de la mécanique moderne. Gran Torino nous montre, une fois de plus, que le vrai cinéma n’est ni cette soupe commerciale que les grands studios dégueulent en permanence, ni l’élitisme revendiqué des pseudo réalisateurs parisiens, mais la capacité géniale de mettre de l’humain à l’écran.

L’une des scènes qui m’a le plus impressionné est celle où le fils et la belle fille de Walt viennent discuter avec lui de la possibilité qu’il aille habiter dans une maison de retraite. Alors que son fils développe des arguments, Walt serre silencieusement les poings et le sang lui monte au visage, avec une expression de colère et d’infinie tristesse gravée au burin. Une douleur silencieuse mêlée au sentiment de révolte totale face au scandale de ce cet enfant qui vient dépouiller son père de sa maison et de son honneur. C’est l’image même du regard que porte Eastwood sur le monde moderne et ceux qui l’habitent, qu’il ne comprend plus. Cette scène est un sacré cri de détresse, presque désespéré, contre le néant total de ce que deviennent les gens, qui fait échos à un autre hurlement, poussé par Sidney Lumet dans son excellent Before the devil knows you are dead. Là réside l’inestimable héritage que nous lèguent ces réalisateurs de la vieille école.

Depuis Gran Torino, je garde cette image indescriptiblement puissante gravée dans ma conscience, et je suis sûr d’avoir vécu là un des plus grand moment de cinéma de ma vie.

gran-torino-clint-eastwood