26
Jan
10

Ce qu’on ne dit jamais

Il n’y a qu’un seul sujet que je n’aborde jamais avec mes potes, et qui pourtant nous touche tous directement. On parle de politique, d’animés, de retrogaming, de cinoche, de se barrer de ce pays de con, mais on parle jamais de ce qui nous manque et qui nous rend malheureux, de dépression. Pourtant, c’est pas le fond qui manque. Ceux qui ont un emploi sont en rupture familial, ou incapable d’avoir le plus petit début de vie sociale. Ceux qui sont au chômage galèrent chez leur parents.

On fait ce qu’on peut pour prendre sur nous. Mais honnêtement, on n’y croit plus. Je sais pas, y a comme un truc qui casse quand on arrive sur le marché du travail, un truc bien glauque qu’on sent venir pendant toute l’adolescence et qu’on rejette d’instinct. Je saurai pas le définir précisément. Je crois que ça a beaucoup à voir avec l’idée qu’on se faisait de la vie durant l’enfance, comme quelque chose d’absolue, d’infiniment précieux. Et le travail donne un prix à cette beauté là, et l’économie rend sale et humiliante l’existence.

Oh ! Non pas que le travail soit en soi une torture. Je dirai plutôt que le travail contemporain a perdu son âme, son utilité. On n’y trouve pas de sens. On ne s’y sent pas vivant. « Trouve un travail qui te plaît« , qu’ils disaient. Alors on fait les études qu’il faut, on passe X barrières de sélection, on passe des années de sa vie la tête dans des cahiers. Et on se ramasse comme une buse : le travail en question est merdique. On s’y fait chier. Les gens y sont névrosés, et ils ont tous envie d’autre chose.

Gros lecteur de littérature fantastique et d’anticipation, le réel passe son temps à évoquer, pour moi, des univers comme ceux de 1984, ou du cycle des robots. Tout semble si absurde ! On doit en chier, on doit s’emmerder, on doit souffrir, pour préserver sa petite fiche de paye. La robotisation de l’homme est précisément le processus d’aliénation qui lui ôte de l’esprit toute velléité transcendante, tout désir spirituel, pour se satisfaire uniquement du travail et de la consommation.

On se réveil un matin, on allume son ordi pour regarder, comme d’habitude, un site quelconque en écoutant de la musique. Et puis, vient cette pensée entêtante : la vie ce n’est que ça. Galérer pour se loger, galérer pour travailler, mendier son salaire, se vendre comme une pièce détachée, pour obtenir l’aumône qui permet de survivre encore un peu. Il n’y a que ça.

Ce n’est pas de l’orgueil mal placé : je ne vois pas ce qu’il y a de mal à travailler pour un salaire. En revanche, je ne comprends pas pourquoi il est si difficile de trouver un travail, malgré des années d’études. Je ne parvient pas à accepter que le travail soit devenu si dérisoire, pour les entreprises, qu’elles en suppriment sans arrêt par millions. A quel moment le profit est-il devenu prioritaire sur le bien-être de l’humanité ? A quel tournant tragique de notre histoire avons-nous décidé qu’il était bon de licencier, et mal d’embaucher ?

L’invention du chômage moderne est l’une des plus diabolique créée par l’homme. Condamner des hommes à ne rien faire, à l’inutilité sociale, c’est, je crois, un sort bien pervers et destructeur. Mais dans le même temps, le chômage n’est là que pour dissimuler pire encore : la vacuité du travail moderne. Le chômage est le corollaire indispensable de l’esclavage du travail. Chômage et travail sont les deux faces d’une même soumission, d’un même culte misanthrope : l’argent-roi. Sans chômage, rien ne nous empêcherait de quitter notre travail, pour faire simplement ce qui nous plaît.

Lorsqu’une personne est au chômage, son entourage s’empresse de l’entourer, de la conseiller. Si elle ne trouve pas de contrat, on lui fait bientôt des reproches : « tu as baissé les bras !« , « tu es faignant !« , « tu t’y prend mal !« . On remue beaucoup d’air pour se persuader qu’il y a quelque part un emploi qui ne demande qu’à être occupé, mais qu’on a simplement pas bien cherché.

Le mythe de la croissance et du progrès a besoin, pour fonctionner, que chacun croit qu’il a un rôle à jouer dans l’économie, que chacun croit que la croissance n’exclue personne, que le progrès est pour tout le monde. Or, la réalité nous montre bien que ce n’est pas vrai. La misère dans laquelle baigne 80% de la population de cette planète est précisément la condition de l’opulence des 20% restant. La société de consommation n’a besoin que d’un nombre de plus en plus réduit d’agents pour fonctionner.

Cette non société ne fonctionne que par la peur. Et le rôle du chômage est d’entretenir cette peur : la peur du déclassement, de l’inactivité, de la perte de statut social. L’économie mondialisé n’a pas besoin d’homme, elle a besoin de robots serviles et ignares.

Ma génération préfère souvent se suicider, plutôt que d’en arriver à formuler ces idées. La vérité fait plus peur, que l’acceptation de normes absurdes. La norme est rassurante, même dans ses dimensions les plus odieuses. Mais la vérité, la vérité sur le travail, la vérité sur l’économie, conduit l’homme à la marge.

La crise, par exemple, n’est que la manifestation du désordre économique qui règne, elle n’a rien d’exceptionnelle ou d’imprévue. Elle intervient pour aider la modernité à enfoncer les clous, à mettre de nouvelles chaînes, à construire de nouvelles prisons, sans que cela choque personne. Des figures enfermées dans leur costume décident qu’il est bon de supprimer des emplois, de payer moins, d’endetter les générations futures, d’empirer le travail existant, de tout faire pour préserver le système nihiliste à la tête duquel ils se trouvent. On voit très bien que les choses vont de mal en pis. Mais est-ce que cela conduit quiconque à réagir ? Nous préférons le confort et le cynisme. Nous avons capitulé. Tout ce dont on a la force de faire, c’est oeuvrer à notre salut individuel, tenter de tirer notre épingle du jeu, en attendant la fin.

Le putain de problème, c’est que nous avons quitté notre monde pour le leur. Nous avons accepté leurs règles, leurs lubies, leur tyrannie. Quelque part, sur le chemin, nous avons abandonné, nous sommes remontés à la surface.

Ma génération est peut-être la première à avoir intégré si parfaitement le désespoir, à l’avoir si bien accepté qu’il en est devenu notre projet, notre espérance. Nous sommes confiants que les choses vont continuer ainsi. Nous savons que cela va empirer, et nous sommes convaincus que c’est bien. Moins de travail, plus d’aliénation, plus de consommation, le meurtre des faibles, la jungle. Oui, tout va bien.

Les zombis, les robots, les costumes-cravates, c’est nous maintenant.

C’est marrant. Y a un seul sujet que j’aborde jamais avec mes potes, et qui pourtant nous touche tous

directement. On parle de politique, d’animés, de retrogaming, de cinoche, de se barrer de ce pays de con,

mais on parle jamais de dépression. Pourtant, c’est pas le fond qui manque. Ceux qui ont un emploi sont en

rupture familial, ou incapable d’avoir le plus petit début de vie sociale. Ceux qui sont au chômage

galèrent chez leur parents.

On fait ce qu’on peut pour prendre sur nous. Mais honnêtement, on n’y croit plus. Je sais pas, y a comme

un truc qui pète quand on arrive sur le marché du travail, un truc bien glauque qu’on sent venir pendant

toute l’adolescence et qu’on rejette d’instinct. Je saurai pas le définir précisément. Je crois que ça a

beaucoup à voir avec l’idée qu’on se faisait de la vie durant l’enfance, comme quelque chose d’absolue,

d’infiniment précieux. Et le travail donne un prix à cette beauté là, et l’économie rend sale et

humiliante l’existence.

Oh ! Non pas que le travail soit en soi une torture. Je dirai plutôt que c’est le travail contemporain qui

a perdu son âme. On n’y trouve pas de sens. On ne s’y sent pas vivant. « Trouve un travail qui te plaît »,

qu’ils disaient. Alors on fait les études qu’il faut, on passe X barrières de sélection, on passe des

années de sa vie la tête dans des cahiers. Et on se ramasse comme une buse : le travail en question est

merdique. On s’y fait chier. Les gens y sont névrosés, et ils ont tous envie d’autre chose.

Gros lecteur de littérature fantastique et d’anticipation, le réel passe son temps à évoquer, pour moi,

des univers comme ceux de 1984, ou du cycle des robots. Tout semble si absurde ! On doit en chier, on doit

s’emmerder, on doit souffrir, pour préserver sa petite fiche de paye. La robotisation de l’homme est

précisément le processus d’aliénation qui lui ôte de l’esprit toute velléité transcendante, tout désir

spirituel, pour se satisfaire uniquement du travail et de la consommation.

On se réveil un matin, on allume son ordi pour regarder, comme d’habitude, un site quelconque en écoutant

de la musique. Et puis, vient cette pensée entêtante : la vie ce n’est que ça. Galérer pour se loger,

galérer pour travailler, mendier son salaire, se vendre comme une pièce détachée, pour obtenir l’aumône

qui permet de survivre encore un peu. Il n’y a que ça.

Ce n’est pas de l’orgueil mal placé : je ne vois pas ce qu’il y a de mal à travailler pour un salaire. En

revanche, je ne comprends pas pourquoi il est si difficile de trouver un travail, malgré des années

d’études. Je ne parvient pas à accepter que le travail soit devenu si dérisoire, pour les entreprises,

qu’elles en suppriment sans arrêt par millions. A quel moment le profit est-il devenu prioritaire sur le

bien-être de l’humanité ? A quel tournant tragique de notre histoire avons-nous décidé qu’il était bon de

licencier, et mal d’embaucher ?

L’invention du chômage moderne est l’une des plus diabolique créée par l’homme. Condamner des hommes à ne

rien faire, à l’inutilité sociale, c’est, je crois, un sort bien pervers et destructeur. Mais dans le même

temps, le chômage n’est là que pour dissimuler pire encore : la vacuité du travail moderne. Le chômage est

le corollaire indispensable de l’esclavage du travail. Chômage et travail sont les deux faces d’une même

soumission, d’un même culte misanthrope : l’argent-roi. Sans chômage, rien ne nous empêcherait de quitter

notre travail, pour faire simplement ce qui nous plaît.

Ma génération préfère souvent se suicider, plutôt que d’en arriver à formuler ces idées. La vérité fait

plus peur, que l’acceptation de normes absurdes. La norme est rassurante, même dans ses dimensions les

plus odieuses. Mais la vérité, la vérité sur le travail, la vérité sur l’économie, conduit l’homme à la

marge.

La crise, par exemple, n’est que la manifestation du désordre économique qui règne, elle n’a rien

d’exceptionnelle ou d’imprévue. Elle intervient pour aider la modernité à enfoncer les clous, à mettre de

nouvelles chaînes, à construire de nouvelles prisons, sans que cela choque personne. Des figures enfermées

dans leur costume décident qu’il est bon de supprimer des emplois, de payer moins, d’endetter les

générations futures, d’empirer le travail existant, de tout faire pour préserver le système nihiliste à la

tête duquel ils se trouvent. On voit très bien que les choses vont de mal en pis. Mais est-ce que cela

conduit quiconque à réagir ? Nous préférons le confort et le cynisme. Nous avons capitulé. Tout ce dont on

a la force de faire, c’est oeuvrer à notre salut individuel, tenter de tirer notre épingle du jeu, en

attendant la fin.

Le putain de problème, c’est que nous avons quitté notre monde pour le leur. Nous avons accepté leurs

règles, leurs lubies, leur tyrannie. Quelque part, sur le chemin, nous avons abandonné, nous sommes

remontés à la surface.

Ma génération est peut-être la première à avoir intégré si parfaitement le désespoir, à l’avoir si bien

accepté qu’il en est devenu notre projet, notre espérance. Nous sommes confiants que les choses vont

continuer ainsi. Nous savons que cela va empirer, et nous sommes convaincus que c’est bien. Moins de

travail, plus d’aliénation, plus de consommation, le meurtre des faibles, la jungle. Oui, tout va bien.

Les zombis, les robots, les costumes-cravates, c’est nous maintenant.

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8 Responses to “Ce qu’on ne dit jamais”


  1. janvier 26, 2010 à 17:53

    Bof, personnellement, je suis parti du principe que je ferai un métier qui de toute façon ne me plaira pas, alors j’ai pris un truc qui rapporte sans que j’ai besoin de voir trop de gens. Là, j’avais pris un boulot en plus de mes études, ils me niquaient sur le contrat de travail avec des trucs illégaux – ils me renouvelaient pour des périodes de une à deux semaines le temps que l’arrêt maladie de la personne que je remplaçais arrive, et une fois qu’il est arrivé ils ont continué leur système – alors je me suis contenté de mettre ce dont j’avais besoin de côté, puis un jour, juste avant un pic d’activité, ils ont une nouvelle fois « oublié » de me faire signer mon contrat après la fin du précédent, alors je ne suis tout simplement pas venu, et ils ont été dans une merde monstre. Et cela m’a fait plaisir, mais d’une force ! Entre la responsable irresponsable, et celle qui faisait exprès de hurler au lieu de parler pour se faire arrêter pour dépression nerveuse (sa spécialité), j’espère qu’elles ont eu de bonnes raisons de râler ^^
    Alors je peux le faire car ma situation me le permet, ce ne sera probablement plus le cas une fois mes études terminées, mais qu’est-ce que ça fait du bien ! Comme j’ai actuellement une équivalence pour un métier demandé, j’ai le luxe de choisir mon employeur ; mais mon employeur ne l’avait pas compris, tant pis pour lui 😛 Si ce boulot était plus rémunérateur et intéressant que celui que je ferai plus tard, ce serait trop beau 😛

    • 2 brotch
      janvier 26, 2010 à 19:32

      Perso, je suis en recheche d’emploi en ce moment. J’ai un super boulot de lecture de scénarios, mais ça fait pas vivre. Y reste plus grand chose une fois le loyer payé… Enfin, le but du billet était de tenter d’expliquer deux choses :

      1/ Pourquoi on vivra moins bien que nos parents (et de moins en moins bien).

      2/ Pourquoi le simple fait que l’on obéisse au marché du travail et à ses contraintes particulières, nous conditionne à nous opposer, d’une certaine manière, à ce que nous étions plus jeunes. Quand je re-regarde mes films d’enfance (Les Goonies, L’histoire sans fin, …), j’ai la désagréable impression de me sentir plus proche des « méchants », de la figure de l’huissier ou du père raisonnable. On ne se pose pas de questions. Les choses sont comme elles sont, on fait chacun notre travail.

      Mais quelque part dans le processus, j’ai le sentiment qu’on perd quelque chose d’important.

  2. 5 rush
    janvier 27, 2010 à 02:58

    Monsieur Brotch, si je peux me permettre, ce n’est pas d’un emploi dont vous avez le plus besoin mais plutôt d’une gentille petite copine qui vous rendra un peu plus jovial.

    Non parce que faut bien reconnaitre que ce n’est pas très drôle tout ce que vous nous racontez dans vos billets hein… (chaque-fois que j’ai fini d’en lire un faut que j’me prenne du prozac).

    Alors certes, vous allez sans doute me répondre que vous n’êtes que le reflet d’une société qui, selon vous, se désagrège de jour en jour et que si ça ne me plait pas je n’ai qu’à ne pas vous lire mais bon, comme un certain Dark Vador, je sens qu’il y’a encore du bon en vous (j’ai un 6ème sens pour sentir ces choses là), et ça me ferait plaisir de savoir que vous puissiez trouver un peu de cette paix que nous cherchons tous, et que si peu d’entre nous trouvent…

    Amicalement,

    Rush

    • 6 brotch
      janvier 27, 2010 à 10:10

      Le bonheur réside dans notre capacité d’abstraction, dans notre aptitude à orienter notre perception du réel pour qu’il corresponde à nos attentes. Dieu sait pourquoi, je suis complètement dénué de cette capacité : je ne vois que ce qui est, ou, dirons les mauvaises langues, que ce qui s’oppose à mes attentes. En découle un sentiment d’oppression générale, avec pour conséquence une incapacité à faire confiance à quiconque.

      Une petite amie est donc hors de question. J’ai déjà du mal à travailler.

      Mais rassure-toi, je suis encore capable de bonheur. Simplement, je n’oublie jamais que le temps dans lequel je vis est profondément décadent, et que l’espèce dont je fais parti se dirige lentement vers sa propre destruction.

      Je sais que le ton de mon blog est résolument pesant. Mais je crois que la légèreté se paye à ce prix. Qui n’a pas traîné ses guenilles dans les bas-fonds de la pensée, dans les égoûts de la psyché humaine, ne savourera jamais vraiment l’air libre. Et puis, si l’on trouve aisément de quoi se distraire ou passer le temps, internet donne peu, comparativement, en matière de franc-parlé.

      Si internet a un intérêt, c’est celui de pouvoir exprimer les sous-entendus, les non-dits du réel. Si je formulais un quart de ce que je dis ici IRL, je perdrais illico boulot et contacts…

      La paix, se sera pour plus tard. La paix vient bien assez tôt, et n’oublie personne.

      • 7 Joris Facnan
        avril 19, 2012 à 07:54

        « Qui n’a pas traîné ses guenilles dans les bas-fonds de la pensée, dans les égoûts de la psyché humaine, ne savourera jamais vraiment l’air libre. »

        Un article concis, clair et dense. Je suis heureux d’avoir pu lire ça par hasard aujourd’hui, parce que cette analyse juste et précise d’une modernité sombre, autant que je puisse en juger, reflète la détermination de rechercher quelque chose de lumineux, et la volonté de lutter contre l’inertie de ce quotidien. J’y trouve l’écho de mes propres préoccupations, et j’espère que cette brève réponse pourra constituer un encouragement.

  3. 8 treztrez
    novembre 29, 2015 à 22:45

    la belle ironie c’est que vous lisez des scénarios irréels eux. Dieu est un triste sire qui a trop joué de l’humanité, c’est peut-être ça la réalité !


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