Archives de janvier 2010

26
Jan
10

Ce qu’on ne dit jamais

Il n’y a qu’un seul sujet que je n’aborde jamais avec mes potes, et qui pourtant nous touche tous directement. On parle de politique, d’animés, de retrogaming, de cinoche, de se barrer de ce pays de con, mais on parle jamais de ce qui nous manque et qui nous rend malheureux, de dépression. Pourtant, c’est pas le fond qui manque. Ceux qui ont un emploi sont en rupture familial, ou incapable d’avoir le plus petit début de vie sociale. Ceux qui sont au chômage galèrent chez leur parents.

On fait ce qu’on peut pour prendre sur nous. Mais honnêtement, on n’y croit plus. Je sais pas, y a comme un truc qui casse quand on arrive sur le marché du travail, un truc bien glauque qu’on sent venir pendant toute l’adolescence et qu’on rejette d’instinct. Je saurai pas le définir précisément. Je crois que ça a beaucoup à voir avec l’idée qu’on se faisait de la vie durant l’enfance, comme quelque chose d’absolue, d’infiniment précieux. Et le travail donne un prix à cette beauté là, et l’économie rend sale et humiliante l’existence.

Oh ! Non pas que le travail soit en soi une torture. Je dirai plutôt que le travail contemporain a perdu son âme, son utilité. On n’y trouve pas de sens. On ne s’y sent pas vivant. « Trouve un travail qui te plaît« , qu’ils disaient. Alors on fait les études qu’il faut, on passe X barrières de sélection, on passe des années de sa vie la tête dans des cahiers. Et on se ramasse comme une buse : le travail en question est merdique. On s’y fait chier. Les gens y sont névrosés, et ils ont tous envie d’autre chose.

Gros lecteur de littérature fantastique et d’anticipation, le réel passe son temps à évoquer, pour moi, des univers comme ceux de 1984, ou du cycle des robots. Tout semble si absurde ! On doit en chier, on doit s’emmerder, on doit souffrir, pour préserver sa petite fiche de paye. La robotisation de l’homme est précisément le processus d’aliénation qui lui ôte de l’esprit toute velléité transcendante, tout désir spirituel, pour se satisfaire uniquement du travail et de la consommation.

On se réveil un matin, on allume son ordi pour regarder, comme d’habitude, un site quelconque en écoutant de la musique. Et puis, vient cette pensée entêtante : la vie ce n’est que ça. Galérer pour se loger, galérer pour travailler, mendier son salaire, se vendre comme une pièce détachée, pour obtenir l’aumône qui permet de survivre encore un peu. Il n’y a que ça.

Ce n’est pas de l’orgueil mal placé : je ne vois pas ce qu’il y a de mal à travailler pour un salaire. En revanche, je ne comprends pas pourquoi il est si difficile de trouver un travail, malgré des années d’études. Je ne parvient pas à accepter que le travail soit devenu si dérisoire, pour les entreprises, qu’elles en suppriment sans arrêt par millions. A quel moment le profit est-il devenu prioritaire sur le bien-être de l’humanité ? A quel tournant tragique de notre histoire avons-nous décidé qu’il était bon de licencier, et mal d’embaucher ?

L’invention du chômage moderne est l’une des plus diabolique créée par l’homme. Condamner des hommes à ne rien faire, à l’inutilité sociale, c’est, je crois, un sort bien pervers et destructeur. Mais dans le même temps, le chômage n’est là que pour dissimuler pire encore : la vacuité du travail moderne. Le chômage est le corollaire indispensable de l’esclavage du travail. Chômage et travail sont les deux faces d’une même soumission, d’un même culte misanthrope : l’argent-roi. Sans chômage, rien ne nous empêcherait de quitter notre travail, pour faire simplement ce qui nous plaît.

Lorsqu’une personne est au chômage, son entourage s’empresse de l’entourer, de la conseiller. Si elle ne trouve pas de contrat, on lui fait bientôt des reproches : « tu as baissé les bras !« , « tu es faignant !« , « tu t’y prend mal !« . On remue beaucoup d’air pour se persuader qu’il y a quelque part un emploi qui ne demande qu’à être occupé, mais qu’on a simplement pas bien cherché.

Le mythe de la croissance et du progrès a besoin, pour fonctionner, que chacun croit qu’il a un rôle à jouer dans l’économie, que chacun croit que la croissance n’exclue personne, que le progrès est pour tout le monde. Or, la réalité nous montre bien que ce n’est pas vrai. La misère dans laquelle baigne 80% de la population de cette planète est précisément la condition de l’opulence des 20% restant. La société de consommation n’a besoin que d’un nombre de plus en plus réduit d’agents pour fonctionner.

Cette non société ne fonctionne que par la peur. Et le rôle du chômage est d’entretenir cette peur : la peur du déclassement, de l’inactivité, de la perte de statut social. L’économie mondialisé n’a pas besoin d’homme, elle a besoin de robots serviles et ignares.

Ma génération préfère souvent se suicider, plutôt que d’en arriver à formuler ces idées. La vérité fait plus peur, que l’acceptation de normes absurdes. La norme est rassurante, même dans ses dimensions les plus odieuses. Mais la vérité, la vérité sur le travail, la vérité sur l’économie, conduit l’homme à la marge.

La crise, par exemple, n’est que la manifestation du désordre économique qui règne, elle n’a rien d’exceptionnelle ou d’imprévue. Elle intervient pour aider la modernité à enfoncer les clous, à mettre de nouvelles chaînes, à construire de nouvelles prisons, sans que cela choque personne. Des figures enfermées dans leur costume décident qu’il est bon de supprimer des emplois, de payer moins, d’endetter les générations futures, d’empirer le travail existant, de tout faire pour préserver le système nihiliste à la tête duquel ils se trouvent. On voit très bien que les choses vont de mal en pis. Mais est-ce que cela conduit quiconque à réagir ? Nous préférons le confort et le cynisme. Nous avons capitulé. Tout ce dont on a la force de faire, c’est oeuvrer à notre salut individuel, tenter de tirer notre épingle du jeu, en attendant la fin.

Le putain de problème, c’est que nous avons quitté notre monde pour le leur. Nous avons accepté leurs règles, leurs lubies, leur tyrannie. Quelque part, sur le chemin, nous avons abandonné, nous sommes remontés à la surface.

Ma génération est peut-être la première à avoir intégré si parfaitement le désespoir, à l’avoir si bien accepté qu’il en est devenu notre projet, notre espérance. Nous sommes confiants que les choses vont continuer ainsi. Nous savons que cela va empirer, et nous sommes convaincus que c’est bien. Moins de travail, plus d’aliénation, plus de consommation, le meurtre des faibles, la jungle. Oui, tout va bien.

Les zombis, les robots, les costumes-cravates, c’est nous maintenant.

C’est marrant. Y a un seul sujet que j’aborde jamais avec mes potes, et qui pourtant nous touche tous

directement. On parle de politique, d’animés, de retrogaming, de cinoche, de se barrer de ce pays de con,

mais on parle jamais de dépression. Pourtant, c’est pas le fond qui manque. Ceux qui ont un emploi sont en

rupture familial, ou incapable d’avoir le plus petit début de vie sociale. Ceux qui sont au chômage

galèrent chez leur parents.

On fait ce qu’on peut pour prendre sur nous. Mais honnêtement, on n’y croit plus. Je sais pas, y a comme

un truc qui pète quand on arrive sur le marché du travail, un truc bien glauque qu’on sent venir pendant

toute l’adolescence et qu’on rejette d’instinct. Je saurai pas le définir précisément. Je crois que ça a

beaucoup à voir avec l’idée qu’on se faisait de la vie durant l’enfance, comme quelque chose d’absolue,

d’infiniment précieux. Et le travail donne un prix à cette beauté là, et l’économie rend sale et

humiliante l’existence.

Oh ! Non pas que le travail soit en soi une torture. Je dirai plutôt que c’est le travail contemporain qui

a perdu son âme. On n’y trouve pas de sens. On ne s’y sent pas vivant. « Trouve un travail qui te plaît »,

qu’ils disaient. Alors on fait les études qu’il faut, on passe X barrières de sélection, on passe des

années de sa vie la tête dans des cahiers. Et on se ramasse comme une buse : le travail en question est

merdique. On s’y fait chier. Les gens y sont névrosés, et ils ont tous envie d’autre chose.

Gros lecteur de littérature fantastique et d’anticipation, le réel passe son temps à évoquer, pour moi,

des univers comme ceux de 1984, ou du cycle des robots. Tout semble si absurde ! On doit en chier, on doit

s’emmerder, on doit souffrir, pour préserver sa petite fiche de paye. La robotisation de l’homme est

précisément le processus d’aliénation qui lui ôte de l’esprit toute velléité transcendante, tout désir

spirituel, pour se satisfaire uniquement du travail et de la consommation.

On se réveil un matin, on allume son ordi pour regarder, comme d’habitude, un site quelconque en écoutant

de la musique. Et puis, vient cette pensée entêtante : la vie ce n’est que ça. Galérer pour se loger,

galérer pour travailler, mendier son salaire, se vendre comme une pièce détachée, pour obtenir l’aumône

qui permet de survivre encore un peu. Il n’y a que ça.

Ce n’est pas de l’orgueil mal placé : je ne vois pas ce qu’il y a de mal à travailler pour un salaire. En

revanche, je ne comprends pas pourquoi il est si difficile de trouver un travail, malgré des années

d’études. Je ne parvient pas à accepter que le travail soit devenu si dérisoire, pour les entreprises,

qu’elles en suppriment sans arrêt par millions. A quel moment le profit est-il devenu prioritaire sur le

bien-être de l’humanité ? A quel tournant tragique de notre histoire avons-nous décidé qu’il était bon de

licencier, et mal d’embaucher ?

L’invention du chômage moderne est l’une des plus diabolique créée par l’homme. Condamner des hommes à ne

rien faire, à l’inutilité sociale, c’est, je crois, un sort bien pervers et destructeur. Mais dans le même

temps, le chômage n’est là que pour dissimuler pire encore : la vacuité du travail moderne. Le chômage est

le corollaire indispensable de l’esclavage du travail. Chômage et travail sont les deux faces d’une même

soumission, d’un même culte misanthrope : l’argent-roi. Sans chômage, rien ne nous empêcherait de quitter

notre travail, pour faire simplement ce qui nous plaît.

Ma génération préfère souvent se suicider, plutôt que d’en arriver à formuler ces idées. La vérité fait

plus peur, que l’acceptation de normes absurdes. La norme est rassurante, même dans ses dimensions les

plus odieuses. Mais la vérité, la vérité sur le travail, la vérité sur l’économie, conduit l’homme à la

marge.

La crise, par exemple, n’est que la manifestation du désordre économique qui règne, elle n’a rien

d’exceptionnelle ou d’imprévue. Elle intervient pour aider la modernité à enfoncer les clous, à mettre de

nouvelles chaînes, à construire de nouvelles prisons, sans que cela choque personne. Des figures enfermées

dans leur costume décident qu’il est bon de supprimer des emplois, de payer moins, d’endetter les

générations futures, d’empirer le travail existant, de tout faire pour préserver le système nihiliste à la

tête duquel ils se trouvent. On voit très bien que les choses vont de mal en pis. Mais est-ce que cela

conduit quiconque à réagir ? Nous préférons le confort et le cynisme. Nous avons capitulé. Tout ce dont on

a la force de faire, c’est oeuvrer à notre salut individuel, tenter de tirer notre épingle du jeu, en

attendant la fin.

Le putain de problème, c’est que nous avons quitté notre monde pour le leur. Nous avons accepté leurs

règles, leurs lubies, leur tyrannie. Quelque part, sur le chemin, nous avons abandonné, nous sommes

remontés à la surface.

Ma génération est peut-être la première à avoir intégré si parfaitement le désespoir, à l’avoir si bien

accepté qu’il en est devenu notre projet, notre espérance. Nous sommes confiants que les choses vont

continuer ainsi. Nous savons que cela va empirer, et nous sommes convaincus que c’est bien. Moins de

travail, plus d’aliénation, plus de consommation, le meurtre des faibles, la jungle. Oui, tout va bien.

Les zombis, les robots, les costumes-cravates, c’est nous maintenant.