Archive pour septembre 2009

25
Sep
09

Economie sans homme

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Notre passion immodérée pour les mondes inexistants et les délires post-modernes qu’enfantent nos imaginaires malades ne nous préservent pas des contingences biologiques et psychologiques communes à notre espèce. Nous éprouvons la sensation de faim et de soif, de fatigue, d’insécurité et d’inconfort. Bref, il nous faut, pour vivre, une situation relativement stable, un revenu pour alimenter cette stabilité, un travail pour produire ce revenu.

Aussi, depuis quelques temps déjà, me suis-je lancé dans le monde professionnel, comme un vautour sur sa proie, comme un gueux avide de quelques miettes, comme un nolife qui va faire sa corvée de frigo quotidienne. Courageusement, je me lève chaque matin avec la conscience que ma journée sera, une nouvelle fois, dédiée à l’accomplissement de tâches objectivement futiles mais financièrement nécessaires. Au bureau, donc, je passe mes jours devant un écran, activité à laquelle je m’adonnait habituellement chez moi, mais de manière non rémunérée. Il est admis que s’abrutir au travail est positif, mais que le faire dans l’intimité est méprisable, car c’est le lieu-entreprise, qui valorise une activité, lui donne du crédit, plutôt que son utilité réelle. Et cette vérité se décline au sein-même de l’entreprise : s’abrutir dans un petit bureau est moins prestigieux et moins rémunérateur, que s’abrutir dans un grand bureau, d’où différences hiérarchiques.

Mécanique de l’aliénation

Le travail aujourd’hui idolâtré, le travail pour lequel on nous somme de conditionner nos existences, pour lequel il est convenu d’abandonner toute mesure, n’est rien d’autre qu’une tâche mécanique et ennuyeuse. Qu’on soit OS (pas one shot, Ouvrier spécialisé), cadre, ou « créatif » (catégorie dans laquelle j’ai du m’insérer), la finalité de notre mission est la même : le crasse et absurde impératif de croissance. Et les méthodes pour y parvenir ne sont pas moins uniformes : plus de ventes, plus de marges, plus de performance. La qualité, comme le savoir faire, comme la dignité de l’homme et la valeur inestimable de son existence, comme le plus élémentaire bon sens, n’ont plus leur place dans les stratégies manageriales.
Nous devenons, peu à peu, des robots, au sens véritable du terme, au sens où l’entendait Asimov. Le mot, issue des langues slaves, signifie esclave ou travailleur dévoué. Il désigne aujourd’hui, pour reprendre l’Oracle Wikipedia,

« un dispositif mécanique accomplissant automatiquement des tâches généralement considérées comme dangereuses, pénibles, répétitives ou impossibles pour les humains ou dans un but d’efficacité supérieure ».

chaplin_mod_times1_smLa mention qui exclue l’humanité de la définition ne doit pas nous faire oublier que l’idée même d’humanité est actuellement profondément remise en question, tant du point de vue éthique que philosophique, voir biologique. Autrement dit, l’économie nouvelle, et les lubies techno-scientistes qu’elle véhicule, soumet les hommes à un traitement aliénant, susceptible, par des manipulations mentales, comportementales et physiques, de modifier sa nature propre. Peu à peu, à force de formatages et de traitements pharmaceutiques, nous abandonnons ce qui nous rend hommes (la conscience de notre mort prochaine, l’usage de nos sens, la recherche du vrai et du beau, la culture de la nature, la vie en société), pour nous enfermer dans un rôle nouveau : celui de travailleur dévoué, obsédé par l’accomplissement de sa tâche et par sa quête de reconnaissance.

Cette idée aide à comprendre la vague de suicides en entreprise, elle-même précédée depuis longtemps d’un tsunami de dépressions chroniques et de crises de nerfs. Elle explique aussi les déclarations d’employés licenciés, sur le mode : « ma vie n’a plus de sens ». La feuille de paye n’est pas un simple bulletin comptable, une facture, mais l’évaluation en argent de notre valeur en tant que robot. Nous en priver revient à nous ôter toute estime de soi, toute dignité, toute finalité. L’entreprise n’a pas besoin d’hommes, ces créatures qui ne tolèrent ni l’enfermement, ni le nihilisme, ni la monotonie, mais d’automates capables de supporter un rythme exponentiel de répétition, de production.

Aussi, pour ceux qui, comme moi, n’envisagent le travail que sous l’angle strictement pratique, et non pas existentiel, la vie en entreprise ressemble à une plongée infernale dans une fiction orwellienne. Et le poids des conventions, exacerbé par la proximité et les pressions manageriales incessantes, fait vaciller les certitudes. Finalement, est-il bien raisonnable de refuser de s’impliquer émotionnellement dans son travail, au point d’en souffrir dans sa chair ? Est-il convenable de ne pas endurer la pression psychologique inhérente aux contraintes impossibles, humainement, à surmonter, et qui sont le lot de tous les salariés ? Est-il normal d’être encore un homme, dans une chaîne de production entièrement technicisé ?

Comme s’il y avait besoin d’en rajouter, je suis atteint de jeunesse, une maladie grave dans le monde de l’entreprise française. Cette peste me met d’office au salaire minimum et à la quarantaine. Je suis rémunéré au SMIC pour un travail (maketing) que des sociétés indépendantes feraient payer des dizaines de milliers d’euros. On me place dans un coin du bureau des secrétaires. Et bien sûr, on ne m’adresse la parole que pour demander si je suis dans les temps. Je sens d’ailleurs que je suis sensé m’estimer heureux : contrairement à la plupart des gens de mon âge, je ne dois pas travailler bénévolement et je ne suis pas au chômage.

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La vie anti moderne

Plutôt que de laisser cet inéluctable processus d’aliénation me torturer davantage, j’aspire à un ouvrage simple, où l’on attend rien de moi, ou si peu, et où je puis m’assurer d’être étranger à toute forme de responsabilité professionnelle. Je suis un looser, au sens marketing du terme, car je refuse de me perdre dans les victoires de mon entreprise. Aux autres la gloire des grands chiffres et des beaux CV, à moi la juste subsistance et la liberté de penser. Je fais mienne l’absence d’ambitions socio-professionnelles des personnages de Kevin Smith (Clerks) ou d’Edgar Wright (Spaced), parce que je n’ai besoin que d’un toit et d’une connexion internet. Je ne cherche du travail que quand j’arrive au bout de mes réserves. Je ne veux pas me mettre en couple, parce que les relations hommes-femmes sont scénarisées, sources d’angoisses et qu’elles exigent qu’on travail davantage. Je me contente de lire, de me cultiver, d’écrire, de jouer. Je mange peu, boit peu, sort pas, et j’achète mes fringues dans les supermarché.

J’apprends, en écrivant ce billet, qu’il y a un mot, au Japon, pour désigner cet état d’esprit : herbivore. Plusieurs caractéristiques définissent cette nouvelle étiquette sociologique (apparue en 2006 sous la plume de Maki Fukasawa), les plus importantes étant l’absence d’ambition professionnelle, une consommation réduite au minimum, ainsi qu’un désintérêt total pour les relations de couple. On aurait tendance à appeler cela de la résignation, ou de la faiblesse, quand il s’agit davantage, selon moi, de résistance culturelle et philosophique contre l’ère du temps.

Je suis un herbivore, l’anti-thèse du winner d’aujourd’hui, du requin, du carnivore agressif dressé en école de commerce pour marcher sur la gueule des autres. Je n’éprouve pas le besoin de me battre pour réussir et m’approprier le gâteau. La plus petite part a le meilleur goût, parce qu’elle ne prive pas mon voisin, parce qu’elle n’ a pas l’acidité de la culpabilité ni l’arrière goût de la honte. La plus petite part a la saveur de la simplicité et de la juste mesure, et elle comble celui qui sait l’apprécier, de bien meilleure façon que les portions gargantuesques qu’on nous apprend à envier, contre toute raison. Et quel intérêt a la vie de couple, si elle implique toujours davantage de travail, de frénésie, d’accumulation ? Si fonder un foyer doit se faire au détriment de ma liberté, de mon loisir, de mes passions et d’une certaine tranquillité quotidienne, alors je m’en passerai bien.

J’ai vu nombre de mes amis, au collège, au lycée et durant mes études, dépendants aux anti-dépresseurs, à l’alcool ou au shit, faire des tentatives de suicides ou finir en hôpital psychiatrique. Ce n’était pas des marginaux, au contraire : la plupart étaient des personnes intelligentes et cultivées, qui avaient d’excellents parcours, mais ne supportaient plus le cynisme auquel on les confrontaient. Je refuse cet ordre malsain, qui correspond à une certaine vision des choses commune aux générations précédantes : la vie doit être dure. On doit crever au travail, manquer de sommeil, avoir peur du lendemain, être en constant manque de temps, sacrifier l’essentiel, pour être reconnu et admiré comme un « travailleur ». Celui qui quitte un instant cet état de stress intense est aussitôt placardé comme un imposteur et un tire-au-flanc illégitime. Aussi, dans les entreprises, rivalise-t-on de superlatifs et d’effets de scène pour persuader qu’on est au maximum, qu’on est débordé, qu’on est « mort ». « Stresse un peu ! Soit plus agressif !« , répète mon père depuis quinze ans. Ça ne m’intéresse pas.

Ce monde économique, ce monde qui n’est qu’économie, peut bien plonger dans la faillite la plus noire. Sa faillite humaine est, elle, depuis longtemps déclarée.

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