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Août
09

Nolife

unhappy

Voir brandir comme une insulte, sur la toile geek francophone, le fait d’être nolife, m’insupporte au plus haut point. S’éloigner des canons du siècle, se noyer dans une étude, dans la lecture, dans le jeux vidéo, dans le visionnage de films et d’animés, dans un monde imaginaire, à une époque où vivre normalement signifie se détruire, est-ce si incohérent et méprisable ? On voit trop souvent des gens larguer des sentences aussi définitives que superficielles, tel que « donnez-vous un coup de pieds au cul » ou « sortez prendre l’air ».

Mais sortir pourquoi ? Sortir voir qui ? Que reste-t-il à vivre ? Quel espace nos parents nous ont-ils laisser pour exister, au milieu de la dictature de l’homme sur l’homme, en pleine refondation du monde par les conglomérats industriels ? L’ordre économique, la domination de la valeur argent, au-delà même de celle de la vie, balaye de son vent corrupteur toute tentative désintéressé d’être au monde, toute volonté d’arriver à un bonheur qui ne soit pas pur égoïsme.

Qui suis-je, qui sommes nous, pour refuser aux gens l’asile de leur chambre ? Qu’avons-nous de mieux à leur offrir ? Il n’est rien, aucun haut lieu culturel, aucune belle idée, aucune poésie, qui ne soit désormais enterrée loin sous les déchets de la modernité. Sitôt qu’ une oeuvre ou qu’un mot, est reconnu et accepté par l’assemblée des post-humains -que nous nous acharnons à appeler société-, il est aussitôt dénaturé, renversé, bouleversé, vidé de son sens et de sa beauté, de son impact et de sa force. Bientôt, après avoir subit ce mystérieux traitement, il ne reste plus que de la soupe intellectuelle, de la bouillie bien-pensante, que nos médias se feront une joie de dégueuler à l’infini en nos consciences lessivées.

Toute tentative de communication est viciée par les relents polluants de nos machines-nourrices.  Les hommes n’ont plus de langage véritable, de moyen d’exprimer avec conviction le fond de leur pensée, car l’art, cet ultime tentative pour toucher l’autre, a également subit l’odieux formatage industriel. Coincés au sein de la matrice globalisée, enfermés dans nos bulles de protections mentales, nous perdons de vue, chaque jour un peu plus, la flamme qui nous anima dans nos primes années, et qui nous fit trouver la vie si simple et désirable.

Aussi, s’isoler, se cacher, devenir invisible au monde, demeure le moyen le plus sûr de refabriquer un bout de pensée originale, non souillée, signifiante.  La solitude voulue et cultivée devient le seul point de départ envisageable pour une nouvelle aventure humaine, le seul ancrage possible pour nous débarquer enfin de l’utopie progressiste, qui sombre inexorablement. Notre imagination a besoin de respirer loin des émanations des moteurs, pour nous faire voir un peu de lumière. Et notre cœur doit trouver à battre sur un rythme enfin humain, qui n’est pas celui des pistons, pour alimenter la force créatrice qui nous habite. Ce n’est qu’en s’éloignant du monde que nous pouvons découvrir les joies et merveilles que les murs nous cachent. Ce n’est qu’en refusant les normes aliénantes que nous pourront découvrir une manière meilleure de créer et partager, de faire société.

L’appellation de nolife me semble, à moi, très usurpée. Qui a le moins de vie, de celui qui sacrifie prestiges et richesses afin de se réchauffer à la chaleur de son âme d’enfant, ou de l’autre qui piétine ses rêves pour mieux épouser la façon convenue et générale de se réduire à l’état de robot, de zombie sans destin ? Ou serait-ce que l’on évalue désormais la réussite d’une vie au nombre de soirées et de personnes rencontrées, au chiffre qu’indique les relevés de comptes ?

La passion créatrice de l’homme est sa meilleure arme contre l’ennui et le cortège de tentations sécuritaires, qui sont les muses diaboliques de nos contemporains. Il n’est pas désirable de se couper tout à fait des autres, mais moins désirable encore de se perdre dans un conformisme qui oriente nos vie vers le non-sens total, vers le chaos idéologique qui est l’ordre moderne.

alone

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11 Responses to “Nolife”


  1. août 5, 2009 à 23:01

    très beau article, le fond est assez réel 😉

  2. 2 Windspirit
    août 6, 2009 à 19:57

    J’ai envie de commenter ne serait-ce que pour te dire que tu as été lu, mais je n’ai rien à rajouter.

    Ça doit être un gage de qualité de ton article. 🙂

  3. 3 brotch
    août 6, 2009 à 20:01

    Merci 🙂

  4. 4 PLrin
    août 7, 2009 à 13:08

    Encore une fois très bon billet!
    Ça rejoins au moins en grande partie le fond de ma pensée.
    Il est vrai qu’au début quand je ne connaissais pas ce terme, que se faire catégoriser de la sorte était loin de me plaire surtout quand je ne savais pas que j’en étais un…
    Mais avec l’habitude j’ai réussis à dépasser ça en relativisant et en me disant si le sort des « gens normaux ou plutot ordinaires » étaient enviables…Et paradoxalement maintenant je prend cette insulte comme un compliment.
    Je me demande d’ailleurs si on ne né pas « nolife », je me souviens toujours étant petit avoir toujours préférer les activités solitaires que les activités en groupe par manque d’intêret.

  5. 5 Tama
    août 7, 2009 à 15:18

    « Je me demande d’ailleurs si on ne né pas “nolife”, » ==> Je ne sais si on nait Nolife, mais il ya clairement des prédispositions de caractère : plutôt solitaire, et surtout hyper passionné, et ça, ça change toute une vie sociale, car il faut le dire, toute la vie d’un geek s’agence autour de sa/ses passions, ce qui le rend fatalement différent des autres, et le placera en marge…à moins que ce ne soit lui-même qui ne se mette en marge tout seul.

    Au début, je trouvais l’article assez négatif, mais après relecture il est très vrai, c’est juste que ce que le geek/otaku/nolife doit affronter et regarder en face est loin d’être joli joli…

  6. 6 Aer
    août 7, 2009 à 15:43

    J’adore la vidéo.

    Sinon comme Windy.

  7. 7 brotch
    août 7, 2009 à 16:12

    Merci de vos commentaires.

    On est pas forcément prédisposé à devenir « nolife » ou geek. J’ai l’impression qu’on a toujours le choix. J’ai régulièrement des opportunités de réintégrer une vie sociale active et valorisante, mais je n’en ai pas envie. La vie solitaire est un choix, l’expression de notre liberté, qui, j’en suis convaincu, n’est pas de la lâcheté ou de la haine de soi. Pour moi, c’est du domaine de la survie mentale. Dès que mes pas m’emportent sur les chemins mondains ou carriéristes, j’ai la nette sensation de trahir tout ce que j’aime et tout ce qui faisait de ma vie quelque chose de beau et d’appréciable.

    C’est au travers de ses passions que le geek existe et peut réellement, profondément, communiquer avec son entourage. Si je les déserte, ou si je les relègue au second plan de mon existence, c’est moi-même que je renie, c’est mon âme que je met de côté.

    J’assume parfaitement cette position. Je ne veux pas en changer. Je ne veux pas m’intégrer. Je ne veux pas ressembler aux autres. Ce n’est pas de l’anti-conformisme primaire, mais un style de vie.

  8. septembre 7, 2009 à 13:55

    Eh bah ! Je découvre via rominet ton blog, et là, je suis à la fois impressionné d’une telle qualité de rédaction (c’est plutôt rare, de nos jours !) et intrigué par la dureté de ton point de vue.

    (dans la suite, j’emploie le tu, souvent pour désigner le nolife en général, pas ta personne en particulier)

    Je suis d’accord avec certains de tes arguments, et pas d’accord du tout avec d’autres. Oui, le geek a des passions qui l’aliennent de son entourage, oui l’appellation de no-life ne signifie rien, et n’est que le vestige finalement d’une vision de la vie très mai-68 (pour faire vite). Oui, toutes les personnes n’ont pas les mêmes buts dans la Vie (pour ceux qui en ont un !). En cela, être no-life donne déjà un sens à ta vie par rapport à ceux qui ne souhaite que suivre la masse, en appelant ça « avoir une vie ».

    Mais par contre, l’association que tu fais entre le nolife et la solitude est tout a fait fausse selon moi. Parce que déjà, on peut carrément être no-life en groupe. Je me revoie à mes 14 ans passer toutes mes après midi avec les deux ou trois mêmes potes, on partageait les mêmes jeux, les mêmes envies, ca nous a pas empêcher d’être des gros no-life à l’époque ! Et internet ouvre des portes aux rapprochements de personnes de mêmes sensibilités dirons nous, comme tu l’as écris dans ton article dernièrement sur les otak. Est on vraiment seul dans cette situation ? Te sens tu seul en lisant ce commentaire qui t’est adressé ?

    Après, tu t’affrontes / t’opposes à la société de consommation, qui doit être détachée de la société « sociale » (pléonasme à moitié !) alors que tu ne PEUX PAS vivre seul, détaché, au dessus. C’est juste impossible. Et tu le sais bien, car sinon, tu ne le bloggerrais pas ! Ok ça t’écoeure, et tu te caches pour éviter la « souffrance » de la betîse extérieure… A moins que ce ne soit parce que finalement, tu n’es pas très fier de ta situation !

    C’est toujours difficile de savoir ou on se situe, mais vu la qualité de ton écriture encore une fois (bon j’ai lu que les 4 derniers articles de ton blog), je me fait pas trop de souci pour toi (et je ne suis de toute façon personne pour juger), mais n’oublie pas que tous les no-lifes n’ont pas ce recul sur la vie. Certains nolife en arrivent là par pure addiction par exemple et sont eux brisés socialement, même dans la seule société qui importe pour eux : leur propre royaume.

    Un dernier /clap pour ton blabla que je suivrais désormais !

    • 9 brotch
      septembre 8, 2009 à 22:55

      Merci pour ce sympathique commentaire d’un warcraftien !

      Les geeks suivent leur intuition, qui leur commande intérieurement, avec force, de renier un monde qui les renie et les aliène. Ils recherchent la chaleur de l’imaginaire et de la création comme d’autre la tiède excitation de la reconnaissance sociale. La vie de nolife est une forme de solitude, qui n’est, je l’agrée, pas absolue. On peut être nolife et multiplier les rencontres et les contacts. Néanmoins, le « nolife », ce geek de l’extrême, s’est coupé du monde commun, s’est isolé du conformisme, s’est marginalisé dans sa recherche même de sens, de beau, d’aventure. Il est seul en ce siècle parce que le monde a prévu partout des barrières pour que ce sens, ce beau, cette aventure, ne puissent pas être vécue à plusieurs.

      Détruire et dépasser ces barrières est le fardeau qui nous incombe, nous oppresse, et que nous fuyons désespérément.

      • septembre 9, 2009 à 07:33

        D’accord, mais ce n’est pas l’apanage des geeks / nolife… Le quadra dépressif, la mère de famille célibataire, le philosophe… par exemples, sont dans la même situation. La différence du nolife, c’est qu’il possède des échappatoires par rapport aux autres.

        A voir : l’extension du domaine de la lutte (adapté de houellbecq), avec un josé garcia surprenant. Attention, si on est pas en forme on se tire une balle avant la fin du film. Je pense que ça devrait te plaire. (http://www.imdb.com/title/tt0211359/ ) Philippe Harel, que je ne connaissais pas, est suprenant et à même des airs de Nicolas Cage…

        Je pourrais aussi citer « le Sens de la Vie » des Monty Pythons, mais ça me décrédibiliserai !


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