Archives de août 2009

03
Août
09

Nolife

unhappy

Voir brandir comme une insulte, sur la toile geek francophone, le fait d’être nolife, m’insupporte au plus haut point. S’éloigner des canons du siècle, se noyer dans une étude, dans la lecture, dans le jeux vidéo, dans le visionnage de films et d’animés, dans un monde imaginaire, à une époque où vivre normalement signifie se détruire, est-ce si incohérent et méprisable ? On voit trop souvent des gens larguer des sentences aussi définitives que superficielles, tel que « donnez-vous un coup de pieds au cul » ou « sortez prendre l’air ».

Mais sortir pourquoi ? Sortir voir qui ? Que reste-t-il à vivre ? Quel espace nos parents nous ont-ils laisser pour exister, au milieu de la dictature de l’homme sur l’homme, en pleine refondation du monde par les conglomérats industriels ? L’ordre économique, la domination de la valeur argent, au-delà même de celle de la vie, balaye de son vent corrupteur toute tentative désintéressé d’être au monde, toute volonté d’arriver à un bonheur qui ne soit pas pur égoïsme.

Qui suis-je, qui sommes nous, pour refuser aux gens l’asile de leur chambre ? Qu’avons-nous de mieux à leur offrir ? Il n’est rien, aucun haut lieu culturel, aucune belle idée, aucune poésie, qui ne soit désormais enterrée loin sous les déchets de la modernité. Sitôt qu’ une oeuvre ou qu’un mot, est reconnu et accepté par l’assemblée des post-humains -que nous nous acharnons à appeler société-, il est aussitôt dénaturé, renversé, bouleversé, vidé de son sens et de sa beauté, de son impact et de sa force. Bientôt, après avoir subit ce mystérieux traitement, il ne reste plus que de la soupe intellectuelle, de la bouillie bien-pensante, que nos médias se feront une joie de dégueuler à l’infini en nos consciences lessivées.

Toute tentative de communication est viciée par les relents polluants de nos machines-nourrices.  Les hommes n’ont plus de langage véritable, de moyen d’exprimer avec conviction le fond de leur pensée, car l’art, cet ultime tentative pour toucher l’autre, a également subit l’odieux formatage industriel. Coincés au sein de la matrice globalisée, enfermés dans nos bulles de protections mentales, nous perdons de vue, chaque jour un peu plus, la flamme qui nous anima dans nos primes années, et qui nous fit trouver la vie si simple et désirable.

Aussi, s’isoler, se cacher, devenir invisible au monde, demeure le moyen le plus sûr de refabriquer un bout de pensée originale, non souillée, signifiante.  La solitude voulue et cultivée devient le seul point de départ envisageable pour une nouvelle aventure humaine, le seul ancrage possible pour nous débarquer enfin de l’utopie progressiste, qui sombre inexorablement. Notre imagination a besoin de respirer loin des émanations des moteurs, pour nous faire voir un peu de lumière. Et notre cœur doit trouver à battre sur un rythme enfin humain, qui n’est pas celui des pistons, pour alimenter la force créatrice qui nous habite. Ce n’est qu’en s’éloignant du monde que nous pouvons découvrir les joies et merveilles que les murs nous cachent. Ce n’est qu’en refusant les normes aliénantes que nous pourront découvrir une manière meilleure de créer et partager, de faire société.

L’appellation de nolife me semble, à moi, très usurpée. Qui a le moins de vie, de celui qui sacrifie prestiges et richesses afin de se réchauffer à la chaleur de son âme d’enfant, ou de l’autre qui piétine ses rêves pour mieux épouser la façon convenue et générale de se réduire à l’état de robot, de zombie sans destin ? Ou serait-ce que l’on évalue désormais la réussite d’une vie au nombre de soirées et de personnes rencontrées, au chiffre qu’indique les relevés de comptes ?

La passion créatrice de l’homme est sa meilleure arme contre l’ennui et le cortège de tentations sécuritaires, qui sont les muses diaboliques de nos contemporains. Il n’est pas désirable de se couper tout à fait des autres, mais moins désirable encore de se perdre dans un conformisme qui oriente nos vie vers le non-sens total, vers le chaos idéologique qui est l’ordre moderne.

alone