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Juin
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Le paradoxe otaku

otakuu

Avec l’Epitanime qui vient de s’achever, j’ai pu mener une observation sur une problématique centrale et donc, forcément, ignorée, de la culture otak’ : le rapport étrange qu’entretiennent les otaks avec la société de consommation.

De mon point de vue, la culture visuelle, même d’excellente facture, est un échappatoire, une fuite, une ruée vers le sens, une plongée dans l’imaginaire et le fantasme. Elle n’est en rien une fin, mais un moyen de tromper l’ennuyeux réel de manière à n’avoir pas à le regarder en face, de peur d’y découvrir davantage de chaos que l’on n’en pourrait supporter. L’otakisme est donc une forme de fuite, un divertissement, une diversion, même si, comme toute fuite, il y réside l’espoir de construire un présent meilleur que l’actuel.

Comme je l’avais déjà évoqué dans mon billet sur les geeks, les amateurs de culture visuelle sont des marginaux, des traumatisés du système, des écorchés, et leur passion maladive a valeur d’anti-dépresseur. On connaît actuellement une telle dose de nihilisme mondial, de cruauté institutionnalisée, de déprime généralisée, que le nombre de ceux qui choisissent la voie de la passion, la voie de l’otakisme, explose littéralement. Le temps moderne, le temps des machines, réglé sur les statistiques de rentabilités et les marges de profits escomptés, ne peut plus maintenir l’illusion qu’il accorde à la vie humaine plus de valeur que celle indiquée sur sa fiche de paye. Nous sommes arrivés au point que ce système robotisé dégueule en permanence des flots d’existences auxquels il n’arrive plus à trouver d’utilité, et donc de valeur. Ces nouveaux intouchables se débattent coûte que coûte, au milieu de l’apocalypse financière, pour ne pas sombrer dans un vide social et économique mortel.

J’en suis arrivé moi-même au point qu’une sortie au supermarché pour faire trois courses est une aventure. Les gens me font peur, littéralement. Je ne sais plus de quoi ils sont capables, je ne voie plus les limites qu’ils sont sensés ne pas franchir, les conventions qu’ils devraient, en principe, respecter. Tout semble n’être qu’un combat, une compétition, une baston pour la survie du plus fort, et cette bataille est devenue si intense que les règles de bienséances jadis en vigueur, semblent s’envoler, avec l’illusion que nous partageons plus qu’un type génétique et quelques codes intellectuels.  La crise actuelle, qui n’est que l’effet de balance économique normal et attendu de la mondialisation, ravage les derniers résidus civilisationnels qui demeuraient encore. Plus rien, ou presque, ne fait réellement société. Nous autres, « pantins », robots, rouages, consommateurs, agents économiques formatés, constructions sociologiques, cadavres d’hommes, désastres anthropologiquess ambulants, nous sommes désormais fondamentalement condamnés à la solitude la plus absolue.

La situation est telle que le nombre d’exilés et d’infirmes, de victimes de la guerre industrielle omniprésente, ne cesse d’augmenter. Et ce qui n’avait, au départ, la vocation de n’être qu’un trip désespéré pour suicidaires associés (cf. Otaku No Video), devient en ce moment un phénomène de société participatif du délire consumériste à cause duquel nous sommes des marginaux. Autrement dit : la culture des geeks et otaks’ se fait digérer par le même capitalisme sauvage qui les as martyrisé en premier lieu.

Dans ce contexte horrifiant, les réunions de geeks et d’otakus me paraissent surréalistes. En réalité, elles me terrifient plus encore que le reste de l’économie. Elles ont un caractère de célébration déviante, de décadence finale, de messe des morts. Je sais que mon cerveau décrépit, bourré de THC et de caféine, a la capacité de me jouer de sales tours. Mais enfin, quel sens cela a-t-il, de vouloir recréer un simulacre de société (celle des otak’) autour de la commercialisation des œuvres-mêmes qui sont l’ultime symptôme de la nuisance du capitalisme actuel ? Pourquoi vouloir promouvoir commercialement et dans l’hystérie collective totale, des dessins animés qui ne disent rien d’autre que la souffrance de subir la vie de consommateur ?

La seule explication recevable est l’impératif social. Les otakus éprouvent naturellement le besoin de se rencontrer, de se voir, de jouer ensemble, pour se rassurer eux-mêmes : ils ne sont pas seuls dans cet enfer. Au carrefour d’une convention, il n’est sans doute pas rare d’atteindre à d’authentiques moments de vies, de beaux instants. Mais le prix à payer dépasse ce que je suis prêt à assumer : impossible de supporter la masse d’anonymes excités, les concours de mauvais goût et de ridicule et surtout, le fait de participer pleinement à la fièvre consumériste en nageant dans les produits pseudo culturels auxquels on est sensé livrer un culte.

C’est ce paradoxe qui m’horripilait déjà dans l’obsession de certains de condamner le téléchargement illégal. Comme si télécharger Akira pouvait être contraire en une quelconque manière à l’esprit éminemment transgressif du film. L’obsession de l’achat relève du fétichisme et non pas de la passion proprement dite. Une oeuvre véritable échappe toujours à son auteur, aussi bien esthétiquement, philosophiquement, qu’économiquement. La gratuité, le désintéressement, font depuis la nuit des temps l’inestimable précieuseté du chef-d’oeuvre.

Quand bien même je pourrais me rendre à ces conventions sans angoisser à cause de la foule zombifiée et du brouhaha des machines, je ne saurai pas qu’y faire. Je n’ai rien envie d’y acheter, je n’ai rien envie d’y voir, et les jeux d’arcades y sont pris d’assaut. Sans aucun cynisme, je peux dire que je m’amuses davantage seul devant mon écran. Le véritable objectif des otaks/geeks devrait être de se rapprocher de ce qui fait la grandeur des héros de leur culture (et là, naturellement, je pense à Kaneda, Kamina, Major Kusanagi, Ashitaka, Ginko, Nausicaa…), et non pas de se complaire dans un milieu qui entretient les mêmes tares que l’ensemble de la société matérialiste.

Qu’on me donne une voie de sortie de l’enfer urbain, et je serai le premier à me lever. Mais je suppose qu’une telle opportunité ne se donne pas…

ginko

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9 Responses to “Le paradoxe otaku”


  1. juin 8, 2009 à 00:53

    Fantastique, Brotch est de retour. 🙂
    Et plus désespéré que jamais, en plus. 😐

    C’est vrai qu’une convention rassemble en elle les espoirs d’un milieu social otaku et l’intérêt d’un super-marché discount. On est vacillé entre l’esprit découverte, d’enrichissement personnel et le consumérisme enivré. C’est drôle d’avoir une passion pour s’échapper de la vénalité, de l’injustice et autres rudesses de la réalité, alors qu’elle appartient à des majors, des studio, des éditeurs, des actionnaires et qui donne naissance à des auteurs amateurs, aussi en besoin de denier. Un paradoxe qui s’applique à beaucoup d’autres passions du 21eme siècle en fait.

    J’aimerais mieux valoriser les œuvres sans avoir besoin à faire fonctionner le système de distribution et que le véritable hommage à un artiste réside dans l’appréciation de l’œuvre même, mais comme tu t’en plains, il n’y a que l’argent qui compte. Si je veux apporter mon tribu de façon concrète à un auteur professionnel, je ne peux que lui payer de quoi manger. Et puis il faut aussi payer ceux qui traduisent, publie, édite. Alors je le fais, certains qu’il y a malgré tout un bien fondé. Mais je dois dire que je préfère qu’il en soit autrement.

    Pourtant, on s’accorde à dire, que l’Homme est animal politique et travailleur, qui prend plaisirs à accomplir des tâches et s’occuper selon sa volonté, et même dans une société sans argent, les gens continuerait à travailler par auto-satisfaction et fierté de contribuer à cette même société. De le même façon, il y aurait toujours des artistes, des auteurs, et des assemblés de techniciens de l’entertainment pour apporter art et divertissement aux publics.
    J’essaie de visualiser l’existence des films, des séries live ou animé et des jeux vidéo dans une société avec un rapport entre le publics et les artistes/auteurs/créateurs semblable à celui du Moyen-âge ou de l’Antiquité. Et je parle des blockbusters et des créations de grandes envergures.
    Serais-ce possible qu’on puisse rassembler des centaines de personnes pour la création d’un grand film par simple ferveur, par la même passion qu’un seul et grand artiste peintre ou sculpteur, avec éventuellement la promesse de dons par des mécènes et d’un public satisfait et aisé? Peut on faire naitre des Lord of Rings, des Titanic, des films à la Spielberg avec un tel système? Aurions-nous autant de mangas sans ce système (n’ayons pas peur des mots) esclavagistes imposés par les grandes boites comme Shogakukan et consort?
    (Vous m’excuserez si c’est stupide comme pensée)

    Il faudrait s’y mettre à plusieurs pour imaginer pareille chose. Peut-être que c’est à ça que devrait servir les conventions de passionné.
    En fait, je serais vraiment curieux de lire ta vision d’un vrai condition otaku idéale, sincère et libre du système. Je suis certains qu’il y aurait de la bonne réflexion en perspective.

    PS: Comme tu sembles pas écrire très souvent, tu voudrais pas faire part de tes réflexions sur Soviet Voice? Tu auras pas à t’occuper régulièrement de ton propre coin de net et tu aurais peut-être plus de lecteurs et d’intervenants pour tes fascinantes réflexions autour des sujets geek et otaku. Tu seras même suivis sur un agrégateur. Parce que sérieusement, c’est ce genre d’écriture que j’aimerais voir mieux mis en avant dans le petit monde de la rédaction anime.

  2. 2 brotch
    juin 8, 2009 à 03:07

    Merci de ton très aimable commentaire.

    Le problème majeur de ce siècle, c’est qu’il ne comprend pas ce qu’est réellement la culture, ou plutôt, ce qu’elle fut avant qu’elle ne soit déformée par les délires de l’ère industrielle. Nous pensons la culture en terme de divertissement plutôt que comme une source d’édification, et nous privilégions la plupart du temps la quantité à la qualité. Nous n’affinons pas nos arts, nous les survolons. Nous ne cherchons plus l’éternité de la perfection, mais seulement l’éphémère étonnement, la satisfaction temporaire, le gain immédiat.

    L’otaku a ceci d’original qu’il est un peu plus exigeant. C’est pour cela, d’après moi, que les geeks occidentaux sont autant happés par la culture japonaise : c’est une culture de la maîtrise des arts et du dépassement de soi. Cette philosophie de l’effort humble, du travail bien accompli, des épreuves surmontées, c’est la base de la plupart des animés/mangas à succès. L’otaku comprend que la culture n’est pas qu’un divertissement, mais que c’est aussi un vecteur d’idées et d’impressions puissantes, susceptibles de changer une personne. C’est pourquoi il fait un mode de vie de cette culture. Il recherche cette puissance, capable de chambouler son existence.

    La question n’est pas de savoir comment continuer à produire des tonnes de mangas/films/animés/CD, mais plutôt comment faire pour ne plus en être dépendant. Autrement dit : comment changer soi-même, et comment changer le monde.

    Quand à ma vision de l’ultimate otake/geek… Une chose m’a beaucoup interpellée dernièrement. Dans mes recherches personnelles et professionnelles, j’ai remarqué que les anciens nolife/hikikomori éprouvent souvent le besoin de quitter les villes et les technologies pour vivre simplement. Masanobu Fukuoka, le pionnier de la permaculture, a lui-même accueilli beaucoup de ces anciens otak’. Je crois que c’est vraiment cela, aller au bout de la voie otaku : se saouler jusqu’à overdose de la culture industrielle, d’une vie recluse et surprotégée, et tout larguer pour retourner aux choses les plus simples. C’est quelque chose que je sens en moi aussi, comme un écho d’une impression d’enfance, une réminiscence d’un temps révolu ou la vie était cette chose toute bête, évidente et belle.

    Quand on y réfléchit bien, c’est un déroulement logique. Et les œuvres que je préfère sont celles qui ont ce souffle libérateur en elle, cette soif absolue de liberté et d’existence. L’otak ultime, pour moi, est celui qui a réussi à suivre cette voie de la perfection et de l’éternité, jusqu’au bout.

    Il ne faut pas faire de plans politiques, ni de systèmes. L’époque est à l’anarchie. Les otakus vallent bien plus que les politiciens, et leur tâche est plus importante : ils doivent réformer la société de l’intérieur et en profondeur.

    Je vais trop m’étendre sur le sujet, vu qu’il est plutot l’heure de m’étendre sur mon lit.

    Réponse à ton P.S : Je suis flatté par ta proposition. Pourquoi pas, j’aime bien votre site et le ton de vos articles. Mais je te préviens que je ne prends aucun engagement. En général, j’écris seulement quand quelque chose me taraude le cerveau.

  3. juin 8, 2009 à 05:28

    Merci d’avoir pris le temps de me répondre aussi tard.

    Peut-être que aussi on arrête d’être vraiment otaku ou geek à partir du moment où l’on ne lit/regarde plus de romans, de bd ou de films pour essayer de soigner son malaise, de s’échapper, mais plutôt pour s’armer de courage, affronter les difficultés et se sentir plus à l’aise, plus affirmé. Ou alors, c’est un évolution, du geek/otaku, une version amélioré.

    Maintenant, il y a des gens qui ont des vrais projets, qui semblent tenir des rôles de plus en plus importants (dans le milieu culturel, déjà) et qui se revendiquent ou s’identifient comme étant geek. Ils ont des meilleurs prédispositions pour avoir ce qu’ils veulent et semblent bien confiant, tout en continuant à entretenir leurs passions. Peut-être que c’est un des chemins à prendre avoir d’arriver à un certain idéal. A défaut répondre à l’appel de la nature, il y a sûrement un moyen pour que nous puissions continuer à entretenir notre goût pour la culture et les univers alternatifs, sans avoir à souffrir et dépendre des quelques industriels aliénés. C’est une des choses à faire si, comme tu le pense, on peut vraiment changer notre société de l’intérieur.

    Parce que je ne crois pas vraiment que le geek ou l’otak puisse avoir une overdose. Je crois qu’il n’aura jamais assez de découvrir, de voir et de lire, et qu’il sera plus alerte au fur et ç mesure du temps qui passe. Et justement, si il a envie de revenir à des choses plus simple, en rapport avec son enfance, il ne ferra que constaté à quel point il aime la culture. Après, si par culture industrielle, tu entends par là le pendant superficiel et bas de la passion d’un geek/otak, qui le pousse aux consumérismes, à l’hystérie, à l’inactivité relié à un faux réconfort, alors oui; il y aura un moment il doit en avoir marre et doit revenir à des bases plus saines et voir sa passion en perspective.

    Mais bon, une telle démarche de pensée, un désir ardent inspiré par « la grandeur de nos héros »; n’est elle pas plus aisée au niveau individuel ou avec un groupe réduit que lors d’une convention?
    En fait, selon toi, qu’attendrais tu d’une convention de geek et d’otaku digne de ce nom? Une sorte de séminaire, de rendez-vous centré autour d’un débat intellectuel avec des intervenants et ensuite quelques célébrations et activités pour ceux qui ont répondus au rendez-vous ou quelquechose comme ça?

    PS: ça tombe bien, c’est exactement pour ceux qui écrivent quand ça leur chante, sans engagement ni exigence.
    Si tu veux devenir un « camarade » et avoir ta carte du parti, jette un petit coup d’œil sur cette page: http://www.sovietvoice.su/a-propos/

  4. 4 brotch
    juin 8, 2009 à 14:53

    J’ai sans doute beaucoup trop lu de mangas et de bouquins, mais je crois vraiment en une sagesse, une ataraxie, en un état dans lequel on a plus besoin de se gaver d’anime/mangas/JV… Et c’est mon but, le seul qui vaille vraiment le coup, d’après moi.

    L’état d’otaku moyen n’est pas à désirer en soi. La noyade dans les animés, les mangas, le ciné et les JV, c’est un ultime recours, pour des gens qui ne trouvent plus de sens dans leurs quotidiens. Mais ce n’est certainement pas un horizon, un sommet digne de nos efforts. Ce n’est qu’une fuite, un détour, un contournement de notre propre inaptitude à vivre comme on le désire vraiment. Le fait que de plus en plus de personnes éprouvent le besoin d’effectuer ce plongeon est à la fois positif et inquiétant. Positif, parce que cela indique que notre monde arrive à sa limite, que de moins en moins de personnes arrivent à trouver leur compte dans notre économie, et que les choses vont probablement être amené à changer radicalement. Inquiétant, parce que si une majorité de personne trouve normale de n’exister qu’au travers de la surconsommation de produits culturels, le chaos ne cessera pas de grandir, en même temps que le fossé qui sépare les gens. Sans dramatiser, nous sommes tout de même à un carrefour historique. Si nous allons encore plus loin dans la technicisation de l’espèce humaine, nous atteindrons un point de non retour (le fameux « trans-humain » appelé des vœux de Jacques Attali, et qui ressemble en tout point à un cauchemar cyber punk totalitaire).

    Quand à la convention de mes rêves… Ce serait un évènement plus petit, avec aussi bien des jeux d’arcades (mon péché mignon), des jeux d’esprit (ah le go…), des projections, des concerts que des conférences et tables rondes autour de sujets centraux. On pourrait, par exemple, y décortiquer des œuvres comme TTGL ou Lain. Il serait aussi génial d’organiser une LAN géante pendant les nocturnes (c’est un truc que j’adore et qui rapproche vraiment les gens). Il faut que cela reste à échelle humaine, et que cela soit l’initiative de bénévoles. Disons que j’aime les évènements où sont mis en avant les contacts entre les gens, et non pas la consommation.

    Mais, comme tu l’as souligné, un tel évènement ne peut pas avoir pour but de changer les choses, de nous faire ressembler à nos héros (on pourrait évoquer le cas particulier du cosplay), seulement de mettre les gens en contact, de leur faire passer un bon moment et de susciter quelques réflexions, afin de dépasser le stade consommatoire. L’important, c’est que les otakus ne se réduisent pas eux même à n’être que des consommateurs, mais qu’ils perçoivent et partagent le sens profond de leur passion. Si je n’ai que peu d’intérêt pour les grandes conventions de type Japan Expo/Epitanime (même s’il ne fait aucun doute que l’Epitanime est de meilleure facture que JE), c’est que les visiteurs y frayent leur chemin à coup de billet.

    Pour ce qui est d’aller au fond des choses, nous sommes seuls face à nous-même. L’otaku est donc nécessairement, à un certain point, une créature solitaire.

  5. 5 Tama
    juillet 5, 2009 à 19:19

    Salut,

    je viens de lire ton texte (ainsi que d’autres antérieurs à celui-ci), et je l’ai trouvé très juste…mais tu n’as pas, je crois, abordé un point à propos de l’objet que l’otaku achète : sa ré-interprétation.

    Je précise, avant cela, que je j’ai jamais foutu les pieds dans aucune convention, que ce soit Japan Expo, Epitanime, etc.

    Le fait est que quand l’otaku achète une DVD box, de son point de vue il n’achète pas un instrument d’assise économique d’une entreprise X ou Y, mais la matérialisation de ses fantasmes. De manière plus générale, un produit crée dans un but X est (presque ?) toujours revu et réinterprété de manière Y.
    Donc, peut-on dire que les otaku qui se réunissent et achètent à une convention, et même ceux qui achètent tout court, participent « à une fièvre consumériste » ? Pour eux ce n’est, j’imagine, que la concrétisation de tout un ensemble de rêves et de souhaits.

    Après, je le redis, mais je ne sais pas comment se déroulent ces conventions, j’ai juste des retours de ceux qui y sont allés, et c’est tout. Je pense comprendre où tu veux en venir avec le côté quelque peu vomitif du fanboy aveugle (pléonasme ?) qui achète sans avoir de recul sur son acte, mais j’ai un doute quand à considérer une convention comme une sorte de temple sacré à la gloire de la consommation (bien que cela rejoigne les analyses de bon nombre de sociologues, notamment Jean Baudrillard dans « La Société de Consommation »…).

  6. juillet 5, 2009 à 20:31

    La consommation n’est pas autre chose que l’illusion de la réalisation instantanée du désir. Consommer est une pratique que notre société a érigé au rang de pseudo-art, et en ce sens, l’otakisme n’est qu’une branche éloignée de la philosophie consumériste. De nos jours, les différentes strates sociales et autres mouvements d’appartenances, ne se distinguent plus que par la manière de consommer, qu’ils croient chacun la meilleure. Mais aucun de ces groupes/classes/communautés ne remet en cause le principe même de la consommation.

    On peut comparer la consommation a un culte polythéiste dans lequel chaque produit est une idole à vénérer. Au sein de ce culte, un clan se forme à chaque fois qu’une nouvelle idole émerge, et travaille à en valoriser la consommation. Le produit en lui-même n’a pas grand intérêt. C’est la manière dont il est consommé qui lui donne son aura. Ainsi, le vin rouge est-t-il devenu un signe prestigieux de distinction sociale, quand la bière est plutôt associé à la masse populaire.

    Tout ça pour dire que la culture est devenue un objet de consommation comme les autres, avec ses clans, dont l’otakisme fait parti. Ces clans/mouvements de consommateurs n’existent pas par défaut, mais parce que la consommation n’a aucun sens en elle-même. Posséder un objet ne parvient pas, en soi, à satisfaire notre besoin de sens. Pour y parvenir, nous éprouvons le besoin de contextualiser l’achat, de dépenser notre argent au sein d’un évènement, ou bien encore de promouvoir notre choix. Notre désir de sens nous pousse à revendiquer nos achats, à en défendre la légitimité, à en faire un signe d’appartenance à quelque chose de plus grand que nous : la religion otaku.

    Si j’achète un DVD d’animé, que je le regarde une fois et que je le range dans un coin, je n’aurai que peu de satisfaction. Mais si je l’achète en public, au sein d’une convention de « passionnés », avec d’autres amis, puis que je le range au sein d’une collection que j’exhibe dans ma chambre, j’aurai la sensation que cet acte me fait exister au sein de la communauté otaku. Tout comme un amateur de bon vin le « déguste » lors de sessions de connoisseurs, l’otaku « déguste » sa passion avec d’autres.

    Les hommes sont des créatures spirituelles. Dès que deux d’entre eux se rencontrent, un culte nouveau ne tarde pas à apparaître. La consommation sert aujourd’hui de support spirituel à l’humanité, et cela a comme résultat une certaine stérilisation de l’humanité. Peu à peu, l’homme s’efface devant l’autel couvert d’idoles, et l’argent devient plus important, dans la pratique du culte consommatoire, que la main qui le crée et qui lui donne sens.

    La question n’est pas de savoir si l’otakisme est un mouvement de consommateur -ça l’est sans aucun doute possible- mais de savoir si les otakus n’ont pas davantage à échanger et à transmettre que des pratiques de supermarché.

  7. 7 Alvp
    juillet 9, 2009 à 19:38

    Bonsoir !

    Les conventions ressemblent quand même beaucoup à des supermarchés.

    Un des problèmes de la « communauté » otaku (je parle pour la France et les périphéries francophones, je ne connais l’étranger) c’est qu’elle est assez stérile.
    Elle ingurgite beaucoup de mangas et de dessins-animés mais au final, il n’en ressort rien, c’est assez passif. Quasiment pas de création originales.

    J’ai du mal a exprimer ma pensée par écrit alors je m’arrêterai là.
    J’ai surement dû vous paraphraser, toi, Sonocle Ujedex et Tama, mais j’avais envie d’écrire un petit quelque chose, de faire part d’une partie de ma vision des choses.

    Et pour reprendre le premier commentaire : « Parce que sérieusement, c’est ce genre d’écriture que j’aimerais voir mieux mis en avant dans le petit monde de la rédaction anime. »

    Alvp.

  8. 8 Aer
    juillet 10, 2009 à 14:43

    Bonjour brotch.

    Tombé par ici suite à votre petit commentaire, et je vois qu’il y a des textes très intéressants.

    Globalement, sur celui-ci qui m’a fait réagir en premier, j’approuverais.

    1/ Sur le point du fétichisme et du désir de possession, un exemple simple qui me revient en tête : devisant avec un ami sur le sujet, il m’a sortit une phrase très simple « Tu te construis une bibliothèque ». Cette personne est un fervent partisan de la dématérialisation des œuvres, et nous avons longuement débattus sur le sujet. Arrivé à ce point de la « bibliothèque » m’a paru intéressant, et ce pour plusieurs raisons : explication simple et clair du désir de possession, désir d’avoir un objet-témoin ; possibilité d’exposition et, surtout, de prêt (d’où le terme finement trouvé), double valorisation de la personne et transfert de savoir ; simple retour aux origines parentales. Ma « passion » pour la sous-culture, dite aujourd’hui consumériste, vient de mes parents, qui m’ont toujours offert la possibilité et l’envie de me plonger dedans. Je ne sais pas si il y a des dispositions quelconques à l’appréciation de ce genre d’œuvres (je ne pense pas, dans le fond), mais avoir un père qui vous dit « Tiens fils, lit donc le seigneur des anneaux » cela aide grandement. Avoir une possibilité, une ouverture, est quelque chose de rare et précieux de nos jours.

    2/ Sur le point des conventions, avec ma maigre expérience, je ne peux qu’approuver. J’ai participé à une « petite » convention. Un peu plus de 3000 personnes sur deux jours, une ambiance bon enfant et sympathique. Je savais, par recherche, un peu à quoi j’allais m’attendre, mais il est vrai que j’avais de grandes espérances. Outre le fun indu et l’aspect communautaire dégagé (j’ai rencontré un groupe complet, intrus parmi eux), la découverte réelle des activités diverses et variées d’une convention, je n’ai, en tout est pour tout, qu’un seul exemple marquant d’apport offert par le déplacement : une mini expo photo-texte sur des quartiers Tokyoïtes, avec une discussion avec la personne responsable. Un moment sympathique, mais qui n’aura pas prit plus d’une demi heure sur une vingtaine d’heures de convention. Ou étaient les débats ? Les discussions ? Les découvertes ? Je ne sais, je n’étais peut être pas dans le meilleur des milieux dans le fond, mais la convention en elle même n’apportait pas d’elle même la matière.
    Le côté réduit m’a permis d’échapper globalement à un effet supermarket qui me semble prégnant et étouffant pour ce qui est des grosses conventions parisiennes.

    3/ Pour le coté du retour aux sources, il s’agit d’un effet assez logique et profond, qui ne date pas d’hier. Que l’on parle de la forêt de Walden (http://fr.wikipedia.org/wiki/Walden_ou_la_vie_dans_les_bois) ou de Rabelais (http://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Rabelais), les textes ont toujours été la, sur des hommes et des femmes qui prennent sur eux de changer drastiquement leur mode de vie, de voir d’autres horizons. Il y a, là aussi, un effet pervers visible du « je m’écarte de la société pour arriver à plus de « vérité », mais dans le fond je ne fais que m’occuper ». Un effet qui se retrouve dans tout groupe et toute culture. Le faite que les fans se retrouvent entre eux pour parler et échanger ne date pas d’hier, et se comprend dans un sens de dialogue propre à l’homme. Je ne vois pas ça comme une manière de se rassurer sur son propre point de vue, mais tout simplement d’avoir la possibilité d’aller plus loin, de faire de nouvelles rencontres. D’autant plus à cause d’internet, qui offre un champ vaste mais autant d’envie de rencontres et de découvertes (le nombre de personnes que j’ai pu faire chier avec des « on se voit irl alllllleeeeeezzzzzz !!! »).

    Globalement, j’approuve donc, mais je vous trouve aussi très torturé, et en recherche de réponses, sur ce que vous appréciez et sur vous même.

    Pour le point que vous soulevez dans votre dernier commentaire, je dirais que plutôt que de ranger le dvd dans un coin poussiéreux -> se valoriser en l’achetant avec des connaisseurs, ne serait il tout simplement pas mieux d’en faire profiter les autres. J’ai, personnellement, un peu de mal à prêter facilement ce genre de produits (peur des casses, déchirures ou autres), mais je le fais quand même, par simple envie. Avoir des amis, qui ne connaissent absolument pas, qui viennent me voir et me demandent de leur présenter cet univers, est un plaisir doux et savoureux.

    Alvp : C’est très vrai, mais c’est aussi un fait avéré que la grande majorité des fans de ce genre de produits est encore jeune. Je pense que dans dix ans, avec plus de maturité et d’envie, il pourra y avoir plus de créations et de recherches en ce sens, de mélange entre deux médium fort éloignés. Personnellement, je vais m’engager dans une voie à priori bien éloignée de cet univers, mais je compte bien me servir par la suite de tout ces acquis pour joindre les deux bouts, concilier vie professionnelle et personnelle.

    EDIT: désolé, Aer, de pas avoir publié ton com plus tôt ! Il a été bloqué, je ne sais pourquoi, par WordPress.

    • 9 brotch
      juillet 21, 2009 à 13:18

      Coucou Aer,

      Point par point :

      1. Oui, acheter un produit permet sa transmission. Mais pour ma part, je préfère partager mes trouvailles par le truchement simple d’un mail et de quelques liens, ou, plus idéalement, d’une soirée DivX/pizza-bière/bomberman avec projecteur et enceintes dolby digital X-tronik Surround 10.1. Pour ces deux options que je pratique couramment, nul besoin d’achat. Le support matériel ne se justifie que pour les livres/mangas.

      2. Agree

      3. Il ne s’agit pas de s’écarter de la société, mais de faire société, justement. Pour mettre l’homme à la première place, il faut accepter de reléguer à l’arrière plan les technologies, qui sinon finissent par nous étouffer, voir nous tuer. Internet a tendance à vouloir tout résumer par le virtuel, en digérant chaque expérience, sans pour autant donner beaucoup d’occasions d’en vivre d’autre. Comme je l’ai expliqué dans mon dernier post, l’époque actuelle souffre d’un cruel manque de communication véritable, d’interactions réelles et profondes. Plus ça va, et plus on se recroqueville dans de petits cercles, sans vivre grand chose.


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