Archives de juin 2009

04
Juin
09

Le paradoxe otaku

otakuu

Avec l’Epitanime qui vient de s’achever, j’ai pu mener une observation sur une problématique centrale et donc, forcément, ignorée, de la culture otak’ : le rapport étrange qu’entretiennent les otaks avec la société de consommation.

De mon point de vue, la culture visuelle, même d’excellente facture, est un échappatoire, une fuite, une ruée vers le sens, une plongée dans l’imaginaire et le fantasme. Elle n’est en rien une fin, mais un moyen de tromper l’ennuyeux réel de manière à n’avoir pas à le regarder en face, de peur d’y découvrir davantage de chaos que l’on n’en pourrait supporter. L’otakisme est donc une forme de fuite, un divertissement, une diversion, même si, comme toute fuite, il y réside l’espoir de construire un présent meilleur que l’actuel.

Comme je l’avais déjà évoqué dans mon billet sur les geeks, les amateurs de culture visuelle sont des marginaux, des traumatisés du système, des écorchés, et leur passion maladive a valeur d’anti-dépresseur. On connaît actuellement une telle dose de nihilisme mondial, de cruauté institutionnalisée, de déprime généralisée, que le nombre de ceux qui choisissent la voie de la passion, la voie de l’otakisme, explose littéralement. Le temps moderne, le temps des machines, réglé sur les statistiques de rentabilités et les marges de profits escomptés, ne peut plus maintenir l’illusion qu’il accorde à la vie humaine plus de valeur que celle indiquée sur sa fiche de paye. Nous sommes arrivés au point que ce système robotisé dégueule en permanence des flots d’existences auxquels il n’arrive plus à trouver d’utilité, et donc de valeur. Ces nouveaux intouchables se débattent coûte que coûte, au milieu de l’apocalypse financière, pour ne pas sombrer dans un vide social et économique mortel.

J’en suis arrivé moi-même au point qu’une sortie au supermarché pour faire trois courses est une aventure. Les gens me font peur, littéralement. Je ne sais plus de quoi ils sont capables, je ne voie plus les limites qu’ils sont sensés ne pas franchir, les conventions qu’ils devraient, en principe, respecter. Tout semble n’être qu’un combat, une compétition, une baston pour la survie du plus fort, et cette bataille est devenue si intense que les règles de bienséances jadis en vigueur, semblent s’envoler, avec l’illusion que nous partageons plus qu’un type génétique et quelques codes intellectuels.  La crise actuelle, qui n’est que l’effet de balance économique normal et attendu de la mondialisation, ravage les derniers résidus civilisationnels qui demeuraient encore. Plus rien, ou presque, ne fait réellement société. Nous autres, « pantins », robots, rouages, consommateurs, agents économiques formatés, constructions sociologiques, cadavres d’hommes, désastres anthropologiquess ambulants, nous sommes désormais fondamentalement condamnés à la solitude la plus absolue.

La situation est telle que le nombre d’exilés et d’infirmes, de victimes de la guerre industrielle omniprésente, ne cesse d’augmenter. Et ce qui n’avait, au départ, la vocation de n’être qu’un trip désespéré pour suicidaires associés (cf. Otaku No Video), devient en ce moment un phénomène de société participatif du délire consumériste à cause duquel nous sommes des marginaux. Autrement dit : la culture des geeks et otaks’ se fait digérer par le même capitalisme sauvage qui les as martyrisé en premier lieu.

Dans ce contexte horrifiant, les réunions de geeks et d’otakus me paraissent surréalistes. En réalité, elles me terrifient plus encore que le reste de l’économie. Elles ont un caractère de célébration déviante, de décadence finale, de messe des morts. Je sais que mon cerveau décrépit, bourré de THC et de caféine, a la capacité de me jouer de sales tours. Mais enfin, quel sens cela a-t-il, de vouloir recréer un simulacre de société (celle des otak’) autour de la commercialisation des œuvres-mêmes qui sont l’ultime symptôme de la nuisance du capitalisme actuel ? Pourquoi vouloir promouvoir commercialement et dans l’hystérie collective totale, des dessins animés qui ne disent rien d’autre que la souffrance de subir la vie de consommateur ?

La seule explication recevable est l’impératif social. Les otakus éprouvent naturellement le besoin de se rencontrer, de se voir, de jouer ensemble, pour se rassurer eux-mêmes : ils ne sont pas seuls dans cet enfer. Au carrefour d’une convention, il n’est sans doute pas rare d’atteindre à d’authentiques moments de vies, de beaux instants. Mais le prix à payer dépasse ce que je suis prêt à assumer : impossible de supporter la masse d’anonymes excités, les concours de mauvais goût et de ridicule et surtout, le fait de participer pleinement à la fièvre consumériste en nageant dans les produits pseudo culturels auxquels on est sensé livrer un culte.

C’est ce paradoxe qui m’horripilait déjà dans l’obsession de certains de condamner le téléchargement illégal. Comme si télécharger Akira pouvait être contraire en une quelconque manière à l’esprit éminemment transgressif du film. L’obsession de l’achat relève du fétichisme et non pas de la passion proprement dite. Une oeuvre véritable échappe toujours à son auteur, aussi bien esthétiquement, philosophiquement, qu’économiquement. La gratuité, le désintéressement, font depuis la nuit des temps l’inestimable précieuseté du chef-d’oeuvre.

Quand bien même je pourrais me rendre à ces conventions sans angoisser à cause de la foule zombifiée et du brouhaha des machines, je ne saurai pas qu’y faire. Je n’ai rien envie d’y acheter, je n’ai rien envie d’y voir, et les jeux d’arcades y sont pris d’assaut. Sans aucun cynisme, je peux dire que je m’amuses davantage seul devant mon écran. Le véritable objectif des otaks/geeks devrait être de se rapprocher de ce qui fait la grandeur des héros de leur culture (et là, naturellement, je pense à Kaneda, Kamina, Major Kusanagi, Ashitaka, Ginko, Nausicaa…), et non pas de se complaire dans un milieu qui entretient les mêmes tares que l’ensemble de la société matérialiste.

Qu’on me donne une voie de sortie de l’enfer urbain, et je serai le premier à me lever. Mais je suppose qu’une telle opportunité ne se donne pas…

ginko