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gunbuster: les otaks parlent aux otaks

gunbuster

Gunbuster, pilier fondateur de l’animation nippone, s’est vu offrir une seconde vie, il y a quelques années, avec sa séquelle Diebuster (qui se déroule 12 000 ans après !). Ce petit chef d’oeuvre contient absolument tout ce qui fera l’identité si particulière du studio Gainax : un amour de la science fiction adroitement mêlé à un discours de fond sur la place des otakus/geek dans la société.

Des protagonistes marginalisés

Cela peut échapper à première vue, mais les héros de la saga Gunbuster, à savoir Noriko et Nono, ont tout de l’archétype du geek. Elles sont mises à l’écart et mal considérées par leurs camarades. Noriko est fan d’animés, de maquettes de mecha et joue de la musique. Elle est incapable au premier abord de piloter correctement sa machine, puis victime de colibets parce qu’on l’accuse de népotisme. Nono est considérée comme la débile de service au sein de la Fraternité, parce qu’elle s’accroche à son rêve de devenir Topless à force de travail.

noriama

L’amitié comme vecteur de changement

La relation avec l’autre est le fil conducteur des deux séries. Nos héroïnes commencent par singer les attitudes de leur modèle, un peu comme un nolife pourra singer quelqu’un qui « a réussi » socialement. Elles multiplient les efforts afin de s’améliorer, se faire accepter, et donc avoir une valeur dans les yeux des autres. Pour devenir utile. A un point donné, cependant, ces héroïnes dépassent leur modèle, car elles ont quelque chose en plus. Dans Gunbuster, c’est l’inquiétude et la peur d’Amano de ne pas revoir le coach qui lui sera une faiblesse. Dans Diebuster, c’est le fatalisme de Lal’C, son manque de foi en sa capacité à combattre, ou ses doutes sur la légitimité de son combat. Dans les deux cas, ces modèles de combativité révèlent leur faiblesse morale fondamentale : pourquoi, au fond, se sont-elles ainsi hissées au top ?

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Temps physique ou temps symbolique

L’inexorable écoulement du temps, qui fait perdre leurs pouvoirs aux Topless de Diebuster, fait écho aux sauts temporels de Gunbuster. Le temps, dans la saga Gunbuster, représente moins le phénomène physique  en soi que la lente érosion de l’humanité des protagonistes, confrontés à une guerre absurde et à la découverte de la vacuité de leurs objectifs premiers. Être au top, réussir sa vie socialement, atteindre à la reconnaissance des autres, sont des notions qui partent en lambeaux une fois confronté à la mort de ses amis et à la perspective de sa propre fin. Se pose alors la question, « pour quoi combattre », et, un peu plus profondément : pourquoi vivre ?

La question est très développée dans Diebuster, où la hantise de la fin se confronte sans arrêt au néant de ce qu’on fait du présent. Les jumelles incarne cette absurdité, en se condamnant à manger un truc infâme toute la journée (on les voit la plupart du temps manger) pour ne pas vieillir : quel sens cela a-t-il de prolonger une vie sans saveur ?

noriko

Les deux héroïnes échappent à ce temps symbolique. Noriko par le truchement narratif des voyages dans la Warp zone, et Nono parce qu’elle est une androïde. Ainsi, elles préservent leur humanité, leur foi dans l’inestimable valeur de la vie humaine, et dans le sens fondamental de leur combat pour préserver tout ce qu’elles ont appris à aimer.

Un ennemi naturel

Dans Gunbuster, on comprend peu à peu que les « space monsters » sont une réaction immunitaire de la galaxie pour contrer la démesure nocive de la civilisation humaine. Celle-ci, épuisant les ressources pour son propre intérêt et défigurant la galaxie, apparaît finalement dans le rôle d’un parasite.

Ce que l’homme combat se révèle être les conséquences naturelles de ses propres fautes. C’est encore plus flagrant dans Diebuster, où l’on comprend finalement que ce qu’on prennait d’abord pour des « space monsters » n’était en fait qu’un ancien système de protection de l’humanité. Ce système ayant évolué, tente d’empêcher les jumelles d’exécuter leurs lubies de pouvoir et d’éternité, décelant là une menace pourl’humanité. Au fond, la machine combat l’homme afin de le protéger de ses propres excès autodestructeurs (thème matrixien s’il en est).

nonollLe sens de la victoire

Le facteur victoire, dans la saga Gunbuster, ne dépend jamais de la prouesse technique ou technologique, de la surenchère de folie progressiste.

D’ailleurs, les moyens monstrueux d’abord utilisés pour aboutir à la victoire finale sont mis en échec. Cette monstruosité, rendue nécessaire parce qu’elle répond à la monstruosité du développement-même de l’humanité, ne suffit pas à racheter l’existence humaine. Dans Gunbuster, il s’agit de détruire le centre de la galaxie, et dans Diebuster, de faire disparaître la Terre. Un officier, discutant avec Amano, souligne l’incroyable folie derrière ces tentatives : « L’humanité a-t- elle le droit d’aller aussi loin pour se préserver elle-même ? Si notre destin est de disparaître, nous ferions mieux de nous coucher et de l’accepter. »

Mais cette réflexion, a priori écologique et légitime (préserver l’Univers), se révèle en fait être la manifestation même de la démesure suicidaire de l’homme, de la prétention humaine de laisser mourir la vie. Finalement, derrière toute nos tentatives de domination universelle et la disparition progressive de toutes limites à nos envies, n’y a-t-il pas le sentiment de la vacuité de nos existences et l’envie sous-jacente d’en finir ?

En fin de compte, comme le dit Amano, l’atroce gaspillage des moyens mis en œuvre pour sauver l’humanité n’a rien de démesurée ou d’arrogant. Il s’agit simplement d’un réflexe de survie.

gunbuster21

Sacrifice

Les héroïnes acceptent progressivement leur amour inconditionnel de la vie, qu’elles prenaient d’abord pour un défaut à cause de la dureté de la société. Leur enthousiasme et leur bonne humeur est sans arrêt confrontée au cynisme glacial des autres protagonistes, qui se sont résignés à leur destin. Nicola, par exemple, accepte de ne plus pouvoir piloter de Buster Machine et devien aigri (après avoir agressé Nono par jalousie). Lal’C, condamnée à ne plus piloter, se fait atavique et dépressive. Ayant perdu la considération de ses pairs et le peu de sens qu’elle trouvait dans la vie, elle n’a plus volonté de rien faire. Les héroïnes incarnent un héroïsme presque surhumain en résistant à cet ambiance morbide, coûte que coûte. Et au coeur du conflit, alors que tout s’écroule, elles se dressent seules contre l’adversité, ce qui leur vaudra l’estime et l’amitié de celles (Amano et Lal’C) qu’elles ont admirées les premières.

Ce qui permet la victoire ultime, c’est avant tout la réconciliation des amies, leur retrouvailles symboliques (l’union de « toutes les humanités ») autour de la conscience indéfectible et inexplicable que la vie vaut la peine d’être vécue, au delà de toutes les cruautés dont font preuve les humains. Une vie si précieuse qu’on l’abandonne soi-même pour qu’elle continue d’exister.

La saga Gunbuster, avec ses deux volets, est l’œuvre culte de la culture otak’, celle qui dit le plus de choses à ces miséreuses petites créatures derrière leur écran. On pourrait regretter qu’elle n’entre pas suffisamment dans la noirceur de la déprime qui se cache derrière la vie d’un anime-fan, à la manière d’un Evangelion. Mais l’objectif n’est pas ici de décrire ou légitimer ce mode de vie. Il s’agit plutôt d’un message d’espoir, qu’un otak a aussi quelque chose à apporter au monde, qu’il n’est pas inutile parce qu’il refuse le productivisme de l’économie moderne.

Gunbuster décrit une humanité cruelle et déprimée, qui détruit en permanence l’essentiel au profit de lubies égoïstes et malsaines. Au milieu de cette absurdité, l’otak peut changer, s’il a foi dans ses propres rêves, s’il accepte de mettre son coeur sur la table, en encaissant la souffrance et la douleur qui vont de pair avec la vie sur Terre.  Il peut se sauver lui-même s’il a l’héroïsme de ne plus avoir peur de tout. Gunbuster est une œuvre éminemment sensible et juste, qui touche du doigt un rêve, l’horizon qu’un otaku n’atteindra jamais mais qu’il regardera de temps à autre, du fond de son quotidien chaotique, pour se rappeler à la flamme qui l’habite, et qui s’éteint peu à peu.

nonoriri

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8 Responses to “gunbuster: les otaks parlent aux otaks”


  1. mars 10, 2009 à 19:54

    On rajoute à cela le fait que les gars de la Gainax sont tous à l’origine des otaks pur jus, et on en vient à constater que non, Gunbuster n’est pas culte que parceque c’est un festival de truc supercool que les otaks aiment voir dans la sf. Enfin peut-être pour Gunbuster, mais j’en connais beaucoup qui considère que Diebuster est la version « kikoo-sfx » de Gunbuster. Pourtant, il y avait bel et bien des thématiques à développer en prolongement de l’opus original.

    Bon dossier. Vive les analyses et commentaires composés pointus d’anime \o/

  2. 2 brotch
    mars 10, 2009 à 23:54

    Les gens qui crachent sur les réalisations récentes de Gainax et font les nostalgiques de Nadia, je les trouves passablement hypocrites. Diebuster dit au moins autant de choses que Gunbuster, en reformulant les thématiques, voir en allant plus loin (notamment en terme de métaphysique, sur le sens de la vie humaine). La fin de Diebuster est l’une des plus magnifique et poignante qu’il m’ait été donné de voir dans un animé. Whiner sur le fanservice dans un anime, c’est comme dire qu’il y a trop d’action dans un film d’action. D’autant que le fanservice dans Gunbuster est très loin d’être gratuit, du moins il l’est moins que dans Gurren Lagann.

    Les gens qui disent que Gainax se commercialise ou tombe dans la complaisance, je les laisse troller sur les forums. Moi je retourne chialer devant leurs animés.

  3. mars 11, 2009 à 01:38

    Article intéressant. Je fais partie de ceux qui estiment presque autant Gunbuster 2 que Gunbuster. Voir quelqu’un qui a plus ou moins la même opinion est assez plaisant et suffisamment rare pour être signalé 🙂
    Ceci dit là ou la première série d’OAV bouleversait, la seconde ne fait qu’impressionner. Sur le fond, Gunbuster 2 est à des années lumières de Gunbuster même si comme le dit Sonocle Ujedex, il y a bel et bien « des thématiques en prolongement de l’opus original ».

    « Les gens qui disent que Gainax se commercialise ou tombe dans la complaisance, je les laisse troller sur les forums. »
    Je te trouve bien radical. Gainax ne produisait pas d’animes sur commande alors qu’il lui arrive de le faire désormais. Mahoromatic, He is my Master et surtout le mauvais Kono Minikuku Mo Utsukushii Sekai… c’est de l’anime sur commande dont le but est visiblement de faire du chiffre. Si la patte Gainax est malgré tout présente avec une animation qui force toujours le respect, l’intérêt de ces productions me semble tout à fait discutable.
    Donc oui, à mon sens Gainax « se commercialise ». Mais on ne peut lui en vouloir si c’est pour assurer sa santé financière et lui permettre de nous proposer régulièrement des animes du calibre de Gunbuster 2 ou TTGL. Ce studio a besoin de prendre son temps, de faire mariner ses projets pour les inscrire dans la continuité de ses meilleurs titres. TTGL en est le meilleur exemple.
    Dire que Gainax n’a fait que de bons animes c’est comme dire que Gonzo n’a fait que de la merde.

    J’ai trollé?

  4. 4 brotch
    mars 11, 2009 à 02:10

    Diyo, on dit la même chose (donc non, tu ne trolles pas). Pour moi, les animés « de commandes » de la Gainax ne sont que des sides project et je n’y prête pas d’attention. Pour moi Gainax n’est pas un studio commercial, parce que les stratégies commerciales que développe ce studio sont toujours au service de la réalisation de perles bouleversantes et révolutionnaires, dont la ribambelle semble résumer tout ce que l’animation nippone télévisuelle a produit de meilleur. Un fan doit toujours faire la part des choses. Donc il me semble faux de dire que Gainax « se commercialise », dans le sens que ce studio ne se soumet pas davantage que par le passé aux impératifs commerciaux et ne déforme pas ses œuvres par esprit de commerce.

    J’ai été un peu virulent notamment par réaction à certains propos blasés qui ont tendance à m’horripiler sur des forums de « fans ». Mon objectif n’est absolument pas de condamner toute critique.

    En ce qui concerne le fond des deux Gunbusters, il est pour moi le même. C’est d’ailleurs ce que j’ai voulu, en parti, exprimer dans cet article. Diebuster parvient à réinterpréter et réactualiser les thématiques de Gunbuster sans les paraphraser, c’est-à-dire en étant une œuvre en soi, indépendante de sa préquelle. Que ce soit l’amitié, le changement de soi, la recherche de la reconnaissance, le sacrifice comme sublimation de ce qui nous rend vivant,… on est sensiblement sur le même terrain. Mais je pense que Diebuster, en bien des points, sublime et dépasse les thématiques de son prédécesseur.

  5. juillet 15, 2009 à 18:06

    Je passe toujours à côté de ce genre de message… Ce qui m’importe, c’est le plaisir du moment, plus rarement la réflexion que j’ai pu développer ensuite. Par exemple, pour Evangelion, je l’ai vu bien avant de savoir ce qu’était un otak, difficile de voir un message qui leur serait lié à partir de là ^^’

  6. 6 brotch
    juillet 16, 2009 à 08:55

    Bien sûr, au premier visionnage, je ne me questionne pas trop. Mais, à force de regarder, et surtout en comparant avec ce qui a été fait avec DieBuster, je ne pense pas trop me tromper dans ma petite analyse. Avec Evangelion et FLCL (pour moi les trois chefs-d’oeuvres de Gainax, TTGL mis à part), Gunbuster a différent niveaux de lectures. Le plus profondément que j’ai pu lire dans ces œuvres, j’y ai vu l’expression d’une volonté farouche de rentrer dans la réalité, de dépasser les souffrances et les peurs qui nous paralysent pour « percer les cieux », ou du moins agir pour ce que nous croyons juste.

    De mon point de vue d’amateur de culture visuel, et en prenant en compte l’identité et l’histoire très otak’ de Gainax, j’en déduit que je ne suis pas trop loin de la réalité en affirmant que Gunbuster est une fable pour marginaux, une métaphore poético-scientifique de l’idéal d’émancipation que nous devrions rechercher.

    P.S. Regarde l’image de la chambre de Noriko que j’ai inséré dans l’article. Avec toutes les références otak’ qu’on y trouve, on peut envisager que Gainax veut faire de Noriko une émissaire de la culture Otaku (comme tous leurs héros d’ailleurs).

    • juillet 21, 2009 à 09:42

      Pour moi, les références otak dans sa chambre sont plus des clins d’oeil à l’époque et à l’auteur qu’autre chose : Anno a travaillé sur Nausicaä de la Vallée du Vent, adore Uchû Senkan Yamato (il suffit de voir Nadia et le Secret de l’Eau Bleue pour s’en persuader), et Totoro est sorti juste avant Top wo Nerae, je ne suis pas allé voir plus loin. Même le nom et la trame narrative de ces OAV sont des références ^^’

      • 8 brotch
        juillet 21, 2009 à 13:29

        S’il ne s’agissait que de clins d’œil, ils ne seraient pas autant centralisés dans la chambre de Noriko. Et puis, on peut même la voir construire une maquette de Gundam à un moment. Si on développe un peu l’idée que les héros de Gainax sont des représentations de l’Otaku, il suffit de considérer les personnalités des héros de leurs autres succès :

        Shinji : renfermé, névrosé au possible, complexé par la figure de son père, coupé du monde, incapable de mener une vie sociale correcte, écouteurs sur les oreilles…

        Simon : gamin solitaire, à l’hygiène douteuse, ignoré et méprisé de tous, qui se noie dans son travail de forrage …

        Naota : gamin blasé et cynique, déteste sa famille, amoureux de l’admiratrice de son grand frère, ne poursuit aucun rêve, se plaint que rien n’arrive dans sa vie, …

        De mon point de vue, ces trois héros issus des autres grands animés de Gainax (on pourrait aussi parler de Jean, l’obsédé des machines et des sciences…) sont tous des déclinaisons de la figure du geek, ou du moins du marginal, de l’inadapté à qui rien ne réussis.


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