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Qui sauvera la culture ?

pirate

Le combat contre le piratage et la licence libre voit décidément les arguments les plus improbables et scandaleux se dresser contre les téléchargeurs, ces grands ennemis (assumés) de l’exception française et de la bonne conscience collective, de Cali et des gentils chanteurs français que l’on confond tous entre eux. Ainsi, certains vont jusqu’à pleurnicher de la perte de ce fabuleux objet qu’est le boitier CD et de son magnifique livret.

Essayerai-t-on d’ériger le CD ou le DVD au rang d’objets artistiques finis, alors que ces produits étaient copieusement conchiés par les critiques d’il y a vingt ans pour leur vulgarité, leur caractère de produit dérivé, considérant que l’œuvre véritable ne pouvait s’appréhender pleinement qu’en concert ou en salle ?

Non le problème n’a rien de culturel ou d’artistique, il est commercial, marketing, bassement et purement matérialiste. En téléchargeant une œuvre illégalement, nous dit-on, on met à la rue quantité d’artistes… Qui viendra le prouver ? Bien au contraire, des études ont établit que la crise du secteur culturel a débuté dès le milieu des années 90, à un moment où internet n’était qu’un embryon. On ne peut parler d’impact du téléchargement sur ce secteur qu’à partir de 2000-2001, là où la diffusion d’internet était suffisante pour en avoir un.

Le nœud du problème vient donc de l’industrie culturelle elle-même, de la façon dont elle s’est construite à travers les décennies, en multipliant les changements de support, le zonage, les tarifs prohibitifs tout en organisant le formatage des œuvres. En gros, suivre un minimum l’actualité de la culture réclamait un portefeuille de plus en plus garni au fur et à mesure que les productions allaient en se multipliant et en se ressemblant.

Le lent naufrage des circuits de distribution

Croire qu’on est arrivé au téléchargement de masse par pur déterminisme technologique est hypocrite. N’importe quel amateur d’animés ou de films étrangers en VO ayant vécu les années 90 pourra témoigner du désert culturel qu’était cette époque et de la difficulté d’avoir accès à un contenu de qualité pour des prix raisonnables. Encore aujourd’hui, alors que la pression des communautés de fans, qui ont su organiser leur propre système de distribution parallèle, ont contraint les éditeurs et distributeurs à un peu plus de réactivité, l’offre demeure déplorable.

La Fnac ou les Virgin seraient devenus les temples de la nouvelle culture ? Fadaises ! Il suffit de rentrer dans n’importe quel de ces prétendus « lieux de culture » moderne, pour s’apercevoir de la supercherie. Leurs stratégies commerciales sont bien connues et n’ont rien de la promotion culturelle ou de la démarche pédagogique : comme dans n’importe quel supermarché, les nouveautés et les best-sellers sont en têtes de gondoles à des prix scandaleux, tandisque les autres oeuvres sont reléguées, le plus souvent dans un bordel complet, dans des rayons fourre-tout, quand elles ne sont pas purement et simplement absente des rayons. Le dictat de la nouveauté et des modes (par exemple, en ce moment : le cinéma asiatique) prime sur une offre cohérente et de qualité. Ainsi, il est généralement très dure de se procurer une œuvre un peu ancienne. Exemple simple : impossible de mettre la main sur le coffret Ultimate Matrix 10 DVD, réunissant les trois films de la saga, pourtant considéré par les Wachowski comme le produit final de la trilogie. Après avoir visité 3 Fnacs et un Virgin, la seule piste valable est celle d’un vendeur fnac m’ayant renvoyé à leur site. Je m’exécute, par curiosité : et là je tombe sur ça .

Amazon propose la même chose pour moins de trente euros, frais de port inclus. La stratégie de la fnac est simple : vous faire acheter tous les éléments de la saga séparément. Le calcul est vite fait : un peu moins de cinquante euros pour l’intégralité (en période de prix vert!), avec des jaquettes immondes qui ne vont pas ensemble et bien sûr le minimum de bonus. Les petites enseignes en sont exactement au même point : peu de stock, un maximum d’offre au détail très chère, car d’actualité, et des coffrets aux prix gonflés (je constate une différence moyenne de 8 à 10 euros entre les prix du net et ceux en magasin pour les coffrets d’animés). Les marges effectuées sont tout bonnement monstrueuses. Et moi qui ait toujours fréquenté les échoppes DVD/mangas/goodies/jeux vidéos pour faire des découvertes, pour l’échange avec le vendeur et les « bons plans« , j’ai clairement dû tourner la page.

Idem pour les sorties cinéma. Outre le fait que le confort des salles se soit dégradé fortement, il n’est pas rare d’être confronté à une projection de qualité médiocre. Que ce soit le son mal réglé (ou tout bonnement un mauvais matériel audio), l’image poussiéreuse ou des ratés dans les lancements, le métier de projecteur s’est lui aussi industrialisé. A 10 euros l’entrée, l’expérience n’en vaut plus la peine.

Un peu de mise en perspective…

Or, l’accès à la culture, dans quel que civilisation que ce soit, n’a jamais demandé un statut social particulièrement élevé. J’entends bien sûr la culture populaire, non pas l’art aristocratique qui a précisément pour but d’être hermétique à la masse. Le plus pauvre des mendiants, au moyen-âge, était partie intégrante des manifestations culturelles (fêtes agricoles et religieuses, spectacle ambulant, chants…).

De même, la notion d’ « œuvre commerciale« , uniquement conçue à des fins mercantiles, n’est apparue qu’à l’ère industrielle. Comme tous les secteurs industriels, le marché des œuvres est devenu rapidement mondial, ce qui a facilité la prolifération d’oeuvres médiocres, qui n’auraient aucun avenir sur un marché strictement national ou local. Dans cette galaxie d’objets d’arts, le pékin n’a que peu de moyens de s’y retrouver. Il y avait les vendeurs ou le magazine spécialisé (et encore fallait-il que ceux-ci soient cultivés et honnêtes…), désormais, il y a internet. Internet, comme plateforme d’information, de discussion, mais aussi d’expérimentation (téléchargement) et de création, a révolutionné le monde de la culture en renversant les logiques industrielles et en redonnant au pékin que nous sommes les moyens de s’y retrouver et de créer.

Culture vs industrie

Les industriels, qui voient leur tentative de domination hégémonique, sur l’aspect le plus fondamental et profond de la communauté humaine, déjouée par cette nouvelle plateforme, crient au vol et au piratage. Mais qui est lésé dans l’affaire ? Sûrement pas les (vrais) artistes qui n’ont plus à se soumettre à la censure des majors/studios pour se faire connaître et qui vendent leurs œuvres sans problème, quand leur produit ne se fout pas de la gueule du monde.

Les détracteurs du piratage n’ont pas intégré la donnée majeure de la culture contemporaine, qui prend comme point de départ une diffusion exponentielle des œuvres. Toute une scène artistique est née dans le web et se réinvente perpétuellement. On ne comprend plus l’œuvre comme une donnée brute et isolée, mais comme une part d’un courant, d’un mouvement, auquel le fan adhère. L’achat n’intervient plus dans le processus de découverte de l’œuvre, mais plutôt comme une reconnaissance de sa qualité ainsi que comme un acte d’appartenance au mouvement artistique dans lequel elle s’inscrit.

Ainsi, dire que l’échange libre tue la création est complètement erroné. Il n’y a qu’à voir le mouvement des bd blogs, (qui donnent naissance à quantité d’albums de qualité), les sites de promotion comme 8bitpeople ou purée noire, ou les forums de fans (qui vont très très loin dans la recherche des produits à l’étranger, leur critique et leur promotion) pour s’en convaincre. Le net rappel aux industriels que la culture est affaire d’interactions et n’a rien de ce système totalitaire unilatérale qu’ils ont voulu mettre en place, dans lequel ils se donnaient le rôle de restaurateur de soupe populaire où l’homme n’avait que deux choix : consommer ou crever de faim.

D’une culture commercialisé à outrance, nous revenons à un système coutumier (existant de toute éternité) qui veux que l’on rémunère l’artiste si sa prestation nous a plu et en fonction de nos moyens. Une pratique bien plus saine et humaine, en fin de compte, que celle de l’achat compulsif dans des super-marchés qui n’ont rien à foutre de la culture. Dans cette affaire, la virtualité du net appel radicalement au retour à l’humanisme d’un monde moderne qui voulait vendre le dernier refuge de l’humanité.

« La création artistique est la richesse intérieure, l’âme d’un pays et de son peuple », nous dit Ossiane. Et c’est précisément pour cela qu’elle ne doit pas être qu’une affaire de fric.

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5 Responses to “Qui sauvera la culture ?”


  1. mars 7, 2009 à 18:08

    Les majors ont trop longtemps pressé le consommateur comme une bonne poire. La preuve : la compilation, ce CD vendu 120 Francs environ à l’époque, reposait sur les derniers tubes du moment pour se vendre, mais ne comprenait réellement que 4/5 morceaux connus, et une vingtaine de bouses qui ne coutent rien à l’éditeur. C’était nous prendre pour des cons.
    Après, ils se plaignent que les gens préfèrent récupérer juste les deux musiques qui les intéressaient vraiment en les téléchargeant, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes.

  2. 2 brotch
    mars 7, 2009 à 18:22

    Oui, la campagne anti licence libre n’est qu’une lutte vaine, un spasme venant d’une industrie culturelle mise en échec par ses propres stratégies. A force de truster et de monnayer tous les processus de création artistique et de diffusion, la culture « officielle », cad commerciale, n’a plus intéressé les gens. Tous les bons réalisateurs d’aujourd’hui se sont formés loin de ces circuits mainstream, pour ne pas dire contre eux.

    Aujourd’hui, internet nourri largement la production d’oeuvre commerciale. Si internet disparaissait, je crois même que c’est tout le secteur culturel qui se casserait la gueule en l’espace de quelques mois.

  3. juin 20, 2009 à 17:35

    Bonjour, c’est un très bon article, j’aime beaucoup. C’est la première fois que je vois cette idée exprimée et ça se tient.

    Juste pour la forme, il reste des fautes, par exemple la conjugaison des verbes appeler et rappeler au présent de l’indicatif.

    Bonne journée

  4. 4 brotch
    juin 25, 2009 à 09:10

    Merci, maître, de vos compliments. Pour les fautes, j’en suis désolé, je suis une victime de la méthode globale qui essaye de se soigner par la lecture, mais j’ai encore pas mal de progrès à faire.

  5. 5 Dragon
    juillet 5, 2009 à 22:30

    « L’achat n’intervient plus dans le processus de découverte de l’œuvre, mais plutôt comme une reconnaissance de sa qualité ainsi que comme un acte d’appartenance au mouvement artistique dans lequel elle s’inscrit. »

    C’est sûr que le téléchargement permet d’éviter d’avoir en sa possession de nombreuses bouses… vu qu’on teste l’oeuvre avant de voir si elle mérite l’achat.
    Par contre j’aime bien les CDs, parce qu’au moins j’ai le support, et si mon ordinateur/iPod a un problème, je peux tout de suite avoir une musique de bonne qualité ; les livrets aussi, mais seulement quand il y a les paroles, car sinon à part scanner la pochette pour ne pas en avoir une minuscule ça sert à rien. Si je paie c’est pour rémunérer l’auteur (bon, même si, il ne faut pas se voiler la face, quand on achète des groupes connus, ils roulent déjà sur l’or), mais aussi pour avoir quelque chose de concret. C’est pour ça que je préfère le livre au .pdf et le CD au .mp3 seul, et que je n’aime pas acheter de la musique en ligne (iTunes Store, etc.) parce qu’on a beau payer on a rien que l’on n’aurait pas pu avoir par le téléchargement.


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