Archive pour mars 2009

10
Mar
09

gunbuster: les otaks parlent aux otaks

gunbuster

Gunbuster, pilier fondateur de l’animation nippone, s’est vu offrir une seconde vie, il y a quelques années, avec sa séquelle Diebuster (qui se déroule 12 000 ans après !). Ce petit chef d’oeuvre contient absolument tout ce qui fera l’identité si particulière du studio Gainax : un amour de la science fiction adroitement mêlé à un discours de fond sur la place des otakus/geek dans la société.

Des protagonistes marginalisés

Cela peut échapper à première vue, mais les héros de la saga Gunbuster, à savoir Noriko et Nono, ont tout de l’archétype du geek. Elles sont mises à l’écart et mal considérées par leurs camarades. Noriko est fan d’animés, de maquettes de mecha et joue de la musique. Elle est incapable au premier abord de piloter correctement sa machine, puis victime de colibets parce qu’on l’accuse de népotisme. Nono est considérée comme la débile de service au sein de la Fraternité, parce qu’elle s’accroche à son rêve de devenir Topless à force de travail.

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L’amitié comme vecteur de changement

La relation avec l’autre est le fil conducteur des deux séries. Nos héroïnes commencent par singer les attitudes de leur modèle, un peu comme un nolife pourra singer quelqu’un qui « a réussi » socialement. Elles multiplient les efforts afin de s’améliorer, se faire accepter, et donc avoir une valeur dans les yeux des autres. Pour devenir utile. A un point donné, cependant, ces héroïnes dépassent leur modèle, car elles ont quelque chose en plus. Dans Gunbuster, c’est l’inquiétude et la peur d’Amano de ne pas revoir le coach qui lui sera une faiblesse. Dans Diebuster, c’est le fatalisme de Lal’C, son manque de foi en sa capacité à combattre, ou ses doutes sur la légitimité de son combat. Dans les deux cas, ces modèles de combativité révèlent leur faiblesse morale fondamentale : pourquoi, au fond, se sont-elles ainsi hissées au top ?

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Temps physique ou temps symbolique

L’inexorable écoulement du temps, qui fait perdre leurs pouvoirs aux Topless de Diebuster, fait écho aux sauts temporels de Gunbuster. Le temps, dans la saga Gunbuster, représente moins le phénomène physique  en soi que la lente érosion de l’humanité des protagonistes, confrontés à une guerre absurde et à la découverte de la vacuité de leurs objectifs premiers. Être au top, réussir sa vie socialement, atteindre à la reconnaissance des autres, sont des notions qui partent en lambeaux une fois confronté à la mort de ses amis et à la perspective de sa propre fin. Se pose alors la question, « pour quoi combattre », et, un peu plus profondément : pourquoi vivre ?

La question est très développée dans Diebuster, où la hantise de la fin se confronte sans arrêt au néant de ce qu’on fait du présent. Les jumelles incarne cette absurdité, en se condamnant à manger un truc infâme toute la journée (on les voit la plupart du temps manger) pour ne pas vieillir : quel sens cela a-t-il de prolonger une vie sans saveur ?

noriko

Les deux héroïnes échappent à ce temps symbolique. Noriko par le truchement narratif des voyages dans la Warp zone, et Nono parce qu’elle est une androïde. Ainsi, elles préservent leur humanité, leur foi dans l’inestimable valeur de la vie humaine, et dans le sens fondamental de leur combat pour préserver tout ce qu’elles ont appris à aimer.

Un ennemi naturel

Dans Gunbuster, on comprend peu à peu que les « space monsters » sont une réaction immunitaire de la galaxie pour contrer la démesure nocive de la civilisation humaine. Celle-ci, épuisant les ressources pour son propre intérêt et défigurant la galaxie, apparaît finalement dans le rôle d’un parasite.

Ce que l’homme combat se révèle être les conséquences naturelles de ses propres fautes. C’est encore plus flagrant dans Diebuster, où l’on comprend finalement que ce qu’on prennait d’abord pour des « space monsters » n’était en fait qu’un ancien système de protection de l’humanité. Ce système ayant évolué, tente d’empêcher les jumelles d’exécuter leurs lubies de pouvoir et d’éternité, décelant là une menace pourl’humanité. Au fond, la machine combat l’homme afin de le protéger de ses propres excès autodestructeurs (thème matrixien s’il en est).

nonollLe sens de la victoire

Le facteur victoire, dans la saga Gunbuster, ne dépend jamais de la prouesse technique ou technologique, de la surenchère de folie progressiste.

D’ailleurs, les moyens monstrueux d’abord utilisés pour aboutir à la victoire finale sont mis en échec. Cette monstruosité, rendue nécessaire parce qu’elle répond à la monstruosité du développement-même de l’humanité, ne suffit pas à racheter l’existence humaine. Dans Gunbuster, il s’agit de détruire le centre de la galaxie, et dans Diebuster, de faire disparaître la Terre. Un officier, discutant avec Amano, souligne l’incroyable folie derrière ces tentatives : « L’humanité a-t- elle le droit d’aller aussi loin pour se préserver elle-même ? Si notre destin est de disparaître, nous ferions mieux de nous coucher et de l’accepter. »

Mais cette réflexion, a priori écologique et légitime (préserver l’Univers), se révèle en fait être la manifestation même de la démesure suicidaire de l’homme, de la prétention humaine de laisser mourir la vie. Finalement, derrière toute nos tentatives de domination universelle et la disparition progressive de toutes limites à nos envies, n’y a-t-il pas le sentiment de la vacuité de nos existences et l’envie sous-jacente d’en finir ?

En fin de compte, comme le dit Amano, l’atroce gaspillage des moyens mis en œuvre pour sauver l’humanité n’a rien de démesurée ou d’arrogant. Il s’agit simplement d’un réflexe de survie.

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Sacrifice

Les héroïnes acceptent progressivement leur amour inconditionnel de la vie, qu’elles prenaient d’abord pour un défaut à cause de la dureté de la société. Leur enthousiasme et leur bonne humeur est sans arrêt confrontée au cynisme glacial des autres protagonistes, qui se sont résignés à leur destin. Nicola, par exemple, accepte de ne plus pouvoir piloter de Buster Machine et devien aigri (après avoir agressé Nono par jalousie). Lal’C, condamnée à ne plus piloter, se fait atavique et dépressive. Ayant perdu la considération de ses pairs et le peu de sens qu’elle trouvait dans la vie, elle n’a plus volonté de rien faire. Les héroïnes incarnent un héroïsme presque surhumain en résistant à cet ambiance morbide, coûte que coûte. Et au coeur du conflit, alors que tout s’écroule, elles se dressent seules contre l’adversité, ce qui leur vaudra l’estime et l’amitié de celles (Amano et Lal’C) qu’elles ont admirées les premières.

Ce qui permet la victoire ultime, c’est avant tout la réconciliation des amies, leur retrouvailles symboliques (l’union de « toutes les humanités ») autour de la conscience indéfectible et inexplicable que la vie vaut la peine d’être vécue, au delà de toutes les cruautés dont font preuve les humains. Une vie si précieuse qu’on l’abandonne soi-même pour qu’elle continue d’exister.

La saga Gunbuster, avec ses deux volets, est l’œuvre culte de la culture otak’, celle qui dit le plus de choses à ces miséreuses petites créatures derrière leur écran. On pourrait regretter qu’elle n’entre pas suffisamment dans la noirceur de la déprime qui se cache derrière la vie d’un anime-fan, à la manière d’un Evangelion. Mais l’objectif n’est pas ici de décrire ou légitimer ce mode de vie. Il s’agit plutôt d’un message d’espoir, qu’un otak a aussi quelque chose à apporter au monde, qu’il n’est pas inutile parce qu’il refuse le productivisme de l’économie moderne.

Gunbuster décrit une humanité cruelle et déprimée, qui détruit en permanence l’essentiel au profit de lubies égoïstes et malsaines. Au milieu de cette absurdité, l’otak peut changer, s’il a foi dans ses propres rêves, s’il accepte de mettre son coeur sur la table, en encaissant la souffrance et la douleur qui vont de pair avec la vie sur Terre.  Il peut se sauver lui-même s’il a l’héroïsme de ne plus avoir peur de tout. Gunbuster est une œuvre éminemment sensible et juste, qui touche du doigt un rêve, l’horizon qu’un otaku n’atteindra jamais mais qu’il regardera de temps à autre, du fond de son quotidien chaotique, pour se rappeler à la flamme qui l’habite, et qui s’éteint peu à peu.

nonoriri

09
Mar
09

Petit lexique des tares de l’internet geek

Les monstruosités de l'internet geek.

Ou comment mettre des « ismes » à la fin des mots.

Petit post sans prétention autre que de mettre en évidence des défauts très répandus, et qui ont une fâcheuse tendance à être banalisés. Je crois être passé par toutes ces étapes à un moment ou à un autre de mon humble parcours sur la toile, le blogisme mis à part.

Fanboyisme : défense aveugle et acharnée d’une licence ou d’un média, sans nuances, ni tolérance vis à vis d’opinions contraires. Le fanboyisme s’observe surtout parmis les amateurs d’univers cultes, comme Star Trek ou Star Wars. Ceux qui en sont atteint ne souffrent pas qu’on puisse critiquer négativement, voir, dans les cas les plus extrêmes, simplement analyser, tout ce qui a attrait à leur univers fétiches.

Complaisance : stratégie visant à rallier à sa cause un maximum de personnes en usant d’arguments simplistes et en flattant les bas instincts de ses interlocuteurs. On peut aussi parler, en un sens très élargit, de démagogie. Une telle méthode s’observe dans bien des cas dans la défense d’une oeuvre commerciale ou au caractère choquant. Dernièrement, Mad Movie en a usé pour promouvoir le film Watchmen.

Trollisme : méthode primaire de rhétorique visant à court-circuiter le dialogue par des messages agressifs, mal rédigés, à caractère insultant, nuisible et tyrannique. L’objectif du troll est l’inverse de celui de la personne de dialogue : il s’agit ici d’instaurer le chaos et de briser toute tentative de consensus. Ainsi, sourd aux arguments adverses, le troll peut multiplier les messages en se paraphrasant, voir en se contredisant, pourvu qu’il arrive à maintenir un antagonisme. Phénomène né sur les chats et les forums, le trollisme s’exporte désormais massivement sur les blogs.

Blogisme : multiplication de messages à caractère futile et court sur un blog, généralement dans le but de donner l’illusion d’une activité foisonnante. Le blogisme s’observe quand, par exemple, les articles se limitent systématiquement à une photo, vidéo ou lien non ou peu commenté. Peu nuisible isolément, le blogisme à grande échelle entraîne un certain nivellement du niveau d’exigence du contenu mis en ligne.

collection

Consumérisme : attitude matérialiste consistant à exercer ses passions sur le mode exclusif de l’achat. Sur internet, le geek est régulièrement tenté par l’achat d’objets se référant à ses univers favoris ou ses passions, quand bien même ceux-ci soient de qualité discutables ou d’un prix honteusement élevé. Peu nuisible isolément, le phénomène du consumérisme à grande échelle encourage les artistes et les industriels à prendre des gens pour des cons et contribue largement à sacraliser l’acte consommatoire.  Certains se sont fait une spécialité de chroniquer ce qu’il faut bien appeler une hystérie, et youtube regorge de vidéos de déballage de courses.

Agéisme :
discrimination générationnelle. Beaucoup plus fréquent qu’on ne le croit chez les geeks, l’agéisme s’exerce principalement par la raillerie des nouvelles références et pratiques, et dans l’idôlatrie des anciennes (et vice versa). Exemple désormais classique : tourner en dérision les amateurs de la série Naruto, alors que ce manga, il est temps de le rappeler, a un niveau (scénaristique, narratif,…) nettement plus élevé que la saga Dragon Ball qu’on lui oppose (et c’est un fan de Végéta qui vous parle).

Nostalgisme :
culte idôlatre d’oeuvres et de pratiques passées, associées à son propre vécu. Chaque génération de geek a ses références prétenduemment indétrônables, associées à des instants d’enfance, où tout était tellement plus simple et beau. Le nostalgisme entraîne souvent une défiance, voir une haine systématique du présent, et parasite la vision de celui qui en est atteint, l’empêchant de voir la richesse et la saveur de ce qui existe maintenant. Comme nous l’a dit Alexandre Astier : Ce n’est pas Goldorak qui compte

Whinisme :
critique à outrance d’une oeuvre ou d’une pratique généralement populaire. On peut parler de whinisme (l’ourson!) quand la critique se fait extrêmement pointilleuse et vaine. Exemple : se plaindre des déséquilibres de classes dans WoW (bon en même temps, j’avoue, le DK, le palouf et le druide, c’est cheaté…). Autre exemple : faire un poste pour se plaindre des tares de l’internet geek… ?

07
Mar
09

Qui sauvera la culture ?

pirate

Le combat contre le piratage et la licence libre voit décidément les arguments les plus improbables et scandaleux se dresser contre les téléchargeurs, ces grands ennemis (assumés) de l’exception française et de la bonne conscience collective, de Cali et des gentils chanteurs français que l’on confond tous entre eux. Ainsi, certains vont jusqu’à pleurnicher de la perte de ce fabuleux objet qu’est le boitier CD et de son magnifique livret.

Essayerai-t-on d’ériger le CD ou le DVD au rang d’objets artistiques finis, alors que ces produits étaient copieusement conchiés par les critiques d’il y a vingt ans pour leur vulgarité, leur caractère de produit dérivé, considérant que l’œuvre véritable ne pouvait s’appréhender pleinement qu’en concert ou en salle ?

Non le problème n’a rien de culturel ou d’artistique, il est commercial, marketing, bassement et purement matérialiste. En téléchargeant une œuvre illégalement, nous dit-on, on met à la rue quantité d’artistes… Qui viendra le prouver ? Bien au contraire, des études ont établit que la crise du secteur culturel a débuté dès le milieu des années 90, à un moment où internet n’était qu’un embryon. On ne peut parler d’impact du téléchargement sur ce secteur qu’à partir de 2000-2001, là où la diffusion d’internet était suffisante pour en avoir un.

Le nœud du problème vient donc de l’industrie culturelle elle-même, de la façon dont elle s’est construite à travers les décennies, en multipliant les changements de support, le zonage, les tarifs prohibitifs tout en organisant le formatage des œuvres. En gros, suivre un minimum l’actualité de la culture réclamait un portefeuille de plus en plus garni au fur et à mesure que les productions allaient en se multipliant et en se ressemblant.

Le lent naufrage des circuits de distribution

Croire qu’on est arrivé au téléchargement de masse par pur déterminisme technologique est hypocrite. N’importe quel amateur d’animés ou de films étrangers en VO ayant vécu les années 90 pourra témoigner du désert culturel qu’était cette époque et de la difficulté d’avoir accès à un contenu de qualité pour des prix raisonnables. Encore aujourd’hui, alors que la pression des communautés de fans, qui ont su organiser leur propre système de distribution parallèle, ont contraint les éditeurs et distributeurs à un peu plus de réactivité, l’offre demeure déplorable.

La Fnac ou les Virgin seraient devenus les temples de la nouvelle culture ? Fadaises ! Il suffit de rentrer dans n’importe quel de ces prétendus « lieux de culture » moderne, pour s’apercevoir de la supercherie. Leurs stratégies commerciales sont bien connues et n’ont rien de la promotion culturelle ou de la démarche pédagogique : comme dans n’importe quel supermarché, les nouveautés et les best-sellers sont en têtes de gondoles à des prix scandaleux, tandisque les autres oeuvres sont reléguées, le plus souvent dans un bordel complet, dans des rayons fourre-tout, quand elles ne sont pas purement et simplement absente des rayons. Le dictat de la nouveauté et des modes (par exemple, en ce moment : le cinéma asiatique) prime sur une offre cohérente et de qualité. Ainsi, il est généralement très dure de se procurer une œuvre un peu ancienne. Exemple simple : impossible de mettre la main sur le coffret Ultimate Matrix 10 DVD, réunissant les trois films de la saga, pourtant considéré par les Wachowski comme le produit final de la trilogie. Après avoir visité 3 Fnacs et un Virgin, la seule piste valable est celle d’un vendeur fnac m’ayant renvoyé à leur site. Je m’exécute, par curiosité : et là je tombe sur ça .

Amazon propose la même chose pour moins de trente euros, frais de port inclus. La stratégie de la fnac est simple : vous faire acheter tous les éléments de la saga séparément. Le calcul est vite fait : un peu moins de cinquante euros pour l’intégralité (en période de prix vert!), avec des jaquettes immondes qui ne vont pas ensemble et bien sûr le minimum de bonus. Les petites enseignes en sont exactement au même point : peu de stock, un maximum d’offre au détail très chère, car d’actualité, et des coffrets aux prix gonflés (je constate une différence moyenne de 8 à 10 euros entre les prix du net et ceux en magasin pour les coffrets d’animés). Les marges effectuées sont tout bonnement monstrueuses. Et moi qui ait toujours fréquenté les échoppes DVD/mangas/goodies/jeux vidéos pour faire des découvertes, pour l’échange avec le vendeur et les « bons plans« , j’ai clairement dû tourner la page.

Idem pour les sorties cinéma. Outre le fait que le confort des salles se soit dégradé fortement, il n’est pas rare d’être confronté à une projection de qualité médiocre. Que ce soit le son mal réglé (ou tout bonnement un mauvais matériel audio), l’image poussiéreuse ou des ratés dans les lancements, le métier de projecteur s’est lui aussi industrialisé. A 10 euros l’entrée, l’expérience n’en vaut plus la peine.

Un peu de mise en perspective…

Or, l’accès à la culture, dans quel que civilisation que ce soit, n’a jamais demandé un statut social particulièrement élevé. J’entends bien sûr la culture populaire, non pas l’art aristocratique qui a précisément pour but d’être hermétique à la masse. Le plus pauvre des mendiants, au moyen-âge, était partie intégrante des manifestations culturelles (fêtes agricoles et religieuses, spectacle ambulant, chants…).

De même, la notion d’ « œuvre commerciale« , uniquement conçue à des fins mercantiles, n’est apparue qu’à l’ère industrielle. Comme tous les secteurs industriels, le marché des œuvres est devenu rapidement mondial, ce qui a facilité la prolifération d’oeuvres médiocres, qui n’auraient aucun avenir sur un marché strictement national ou local. Dans cette galaxie d’objets d’arts, le pékin n’a que peu de moyens de s’y retrouver. Il y avait les vendeurs ou le magazine spécialisé (et encore fallait-il que ceux-ci soient cultivés et honnêtes…), désormais, il y a internet. Internet, comme plateforme d’information, de discussion, mais aussi d’expérimentation (téléchargement) et de création, a révolutionné le monde de la culture en renversant les logiques industrielles et en redonnant au pékin que nous sommes les moyens de s’y retrouver et de créer.

Culture vs industrie

Les industriels, qui voient leur tentative de domination hégémonique, sur l’aspect le plus fondamental et profond de la communauté humaine, déjouée par cette nouvelle plateforme, crient au vol et au piratage. Mais qui est lésé dans l’affaire ? Sûrement pas les (vrais) artistes qui n’ont plus à se soumettre à la censure des majors/studios pour se faire connaître et qui vendent leurs œuvres sans problème, quand leur produit ne se fout pas de la gueule du monde.

Les détracteurs du piratage n’ont pas intégré la donnée majeure de la culture contemporaine, qui prend comme point de départ une diffusion exponentielle des œuvres. Toute une scène artistique est née dans le web et se réinvente perpétuellement. On ne comprend plus l’œuvre comme une donnée brute et isolée, mais comme une part d’un courant, d’un mouvement, auquel le fan adhère. L’achat n’intervient plus dans le processus de découverte de l’œuvre, mais plutôt comme une reconnaissance de sa qualité ainsi que comme un acte d’appartenance au mouvement artistique dans lequel elle s’inscrit.

Ainsi, dire que l’échange libre tue la création est complètement erroné. Il n’y a qu’à voir le mouvement des bd blogs, (qui donnent naissance à quantité d’albums de qualité), les sites de promotion comme 8bitpeople ou purée noire, ou les forums de fans (qui vont très très loin dans la recherche des produits à l’étranger, leur critique et leur promotion) pour s’en convaincre. Le net rappel aux industriels que la culture est affaire d’interactions et n’a rien de ce système totalitaire unilatérale qu’ils ont voulu mettre en place, dans lequel ils se donnaient le rôle de restaurateur de soupe populaire où l’homme n’avait que deux choix : consommer ou crever de faim.

D’une culture commercialisé à outrance, nous revenons à un système coutumier (existant de toute éternité) qui veux que l’on rémunère l’artiste si sa prestation nous a plu et en fonction de nos moyens. Une pratique bien plus saine et humaine, en fin de compte, que celle de l’achat compulsif dans des super-marchés qui n’ont rien à foutre de la culture. Dans cette affaire, la virtualité du net appel radicalement au retour à l’humanisme d’un monde moderne qui voulait vendre le dernier refuge de l’humanité.

« La création artistique est la richesse intérieure, l’âme d’un pays et de son peuple », nous dit Ossiane. Et c’est précisément pour cela qu’elle ne doit pas être qu’une affaire de fric.

03
Mar
09

watchmen: la fin des (super) héros

Le Comédien, un héros de guerre comme on les aime.

J’ai lu Watchmen. D’abord parce que tous les geeks parlent de la sortie du film du bien brave Zack Snyder, et que ça me paraît difficile de juger d’une adaptation sans connaître l’œuvre originale, ensuite parce que je n’ai pas eu internet pendant trois jours. Et curieusement, ça a eu la conséquence inverse de celle recherchée : je n’ai absolument plus envie d’aller voir le film.

Première constatation, après lecture des douze chapitres : pourquoi n’ais-je pas entendu parler de cette Bible/chef d’œuvre/illumination geek (au choix) plus tôt, diantre !? Je veux dire, s’il suffisait de lire un comics pour comprendre tous les autres, ce serait celui-là. Le truc digère et résume tous les questionnement et les mythes fondateurs de la culture geek américaine. En cours de lecture, combien de fois je me suis dit : à tiens, ici on a du Wargame, là du Matrix, du 20th Century boys, du Saw, un soupçon d’Akira, de Starship Troopers… Je comprends pourquoi Kevin Smith parle de la bible geek avec les Watchmen.
Deuxième constation : où sont passés tous ces thèmes aujourd’hui ? Pourquoi ne parles-t-on plus aussi frontalement des fabrications médiatiques, de l’empire du virtuel, de l’inhumanité de l’homme moderne ?  Pourquoi a-t-on capitulé la réflexion sur la prolifération nucléaire ? Pourquoi des personnages aussi cohérents et aussi puissamment évocateurs que Rorschach ou le Comédien n’ont pas leur équivalent dans la culture geek contemporaine ? Pourquoi a-t-on perdu ce ton désenchanté, ironique et fataliste qui, pourtant, semble diablement convenir à notre époque, où la guerre pour les ressources ne demande qu’à défigurer la planète ?

Je veux dire, si déjà en 1986 on abordait les limites du mythe des super-héros, prophétisant leur extinction inévitable dans l’imaginaire collectif, qu’est-ce que cela peut vouloir dire de faire des films sur eux aujourd’hui ?

Pour tenter d’y répondre, il faut inspecter un minimum ce vivier vertigineux qu’est Watchmen (spoilers omniprésents).

comhib2Watchmen ne ment pas. L’auteur nous dit d’emblée ce que sont, au fond, les super-héros : des monstres, des créatures torturées, hantées par le fantasme d’une paix qui n’a jamais existé, habitées par la conviction de l’insignifiance de l’ordre en place, qui font tout ce qu’elles peuvent pour quitter la condition de simples êtres humains. Le Dr Manhattan, incarnation de tous les fantasmes de surhomme, image même du demi-dieu que rien ne peut affecter, porte en lui cette problématique : au fond, le pouvoir auquel aspire tous les super-héros n’est-il pas celui d’échapper à sa propre condition, à sa nature, de dépasser les contingences, voir de les supprimer ? Avec tout son pouvoir, ce musclor bleuté choisit finalement de ne plus interférer avec les affaires des hommes, de s’exiler et de créer son propre monde. Après avoir servit les intérêts du gouvernement et avoir été conspué par les médias, le gars a la sagesse de constater l’échec de toute réforme, l’impossible amélioration des choses.

La création d’un univers propre, outre le fait qu’il s’agit du leitmotiv même de toute la communauté geek, part avant tout du constat de l’échec du monde présent à susciter en nous la moindre étincelle de bonheur. C’est le drame fondateur de tout geek, mais aussi celui de tout super-héros, d’être incapable de goûter les plaisirs du commun, de ne trouver dans les mécanismes de la modernité qu’une succession malsaine d’aliénations. Et la lehibou2galerie de détraqués en costume qui nous est ici proposé vient encore enfoncer cette vérité. Pas un de ces personnage ne semble connaître le moindre épanouissement, au contraire, ils collectionnent les tares psychologiques et les traumatismes. Aucun altruisme dans leur démarche, mais plus simplement la volonté d’être autre chose qu’un mouton sombrant dans l’ennui en attendant la fin. Les variantes dans les formes de leur action n’occulte jamais leur véritable motif, ce besoin désespéré d’échapper au quotidien, de trouver un moyen supérieur d’existence. Le Comédien vient, dès le second chapitre, révéler le mensonge de la démarche des protagonistes en disant à l’assemblée de super-héros :

Vous autres êtes une blague. Vous apprenez que Moloch est de retour en ville et vous vous dites : « Rassemblons-nous pour le contrecarrer ! » Vous pensez que cela compte ? Vous pensez que ça va résoudre quoi que ce soit ? »

Ces super-héros là, on peut y croire, parce qu’ils sont humains dans leur volonté de chasser l’humain en eux, et n’ont pas les moyens de sauver la planète. Aucun ne l’a. Watchmen, en ce sens, est une sacrée douche froide pour tous les geeks adorateurs de supers-pouvoirs et autres fétichistes de bals costumés. Avoir du pouvoir, pour quoi faire ? Mettre un costume, dans quel but ? Sauver le monde, de quoi et comment ?

Le costume est là pour mettre une distance avec ce qui est fait, pour signifier aux autres que l’on s’est métamorphosé, que l’on est plus humain, et s’accorder une légitimité nouvelle. Ainsi, en mettant ou en enlevant le costume, on porte ou on abandonne un rôle et une autorité imaginaire. C’est le symbole même du droit que l’on se donne d’outrepasser le droit ordinaire. Cette nouvelle apparence vient bien sûr définir une identité particulière, une manière de percevoir les choses. Et Moore justifie admirablement les différentes identités de ses personnages, qui se font points de vue narratifs, chacun alternativement. Ainsi, le récit entier se construit par l’empilement des histoires de chaque protagoniste, aboutissant à un schéma pyramidal dont le sommet (chapitre 12) clôture les enjeux.

La vraie nature du costume.

Watchmen constate l’impossibilité de protéger les gens d’eux-mêmes, puisque c’est bien l’homme, le vrai problème. Et là, c’est tous les personnages développés à l’écart de l’intrigue principale qui nous intéressent : les gens normaux, le « bon peuple », réuni dans le chapitre onze au moment de l’attroupement à côté du kioske à journaux. Ce sont eux qui nous dépeignent la simple humanité, dans ce qu’elle a de contradictoire, de laid et de beau, de profond et de superficiel. Le drame de cette humanité moderne, c’est l’impossibilité d’entrer en communication, de partager l’essentiel, de se faire comprendre dans un monde où plus aucun repère moral ou idéologique ne semble encore tenir debout. Ainsi, le psychologue n’arrive pas à dire à sa femme sa compassion et son trouble après ses entretiens avec Rorschach. Ainsi, le couple lesbien n’arrive pas à maintenir un semblant d’harmonie. Ainsi, le vendeur de comics n’arrive pas à se lier d’amitié avec son silencieux lecteur, malgré son acharnement.

Les médias, les journaux, quand à eux, ne sont pas perçus comme des phares dans le brouillard d’un monde bipolaire et complexe, mais plutôt comme des agents du chaos, accentuant sans arrêt les antagonismes, semant la peur et la division dans les cœurs, nourrissant les conflits et se nourrissant d’eux.

Watchmen, contrairement à tous les autres comics, va droit au but, enfonce son regard perçant loin dans les entrailles de la bête pour en montrer tout le grotesque. Clairement, Watchmen n’a rien d’une œuvre mainstream : peu d’action, beaucoup de dialogues, des costumes grotesques assumés, un propos final anarchiste et aucune morale pour sauver l’histoire. Les personnages apparaissent avant tout comme des êtres fragiles, moches, vulnérables, pleins de défauts. Des hommes.

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Jusqu’au bout, Watchmen ne nous ment pas. Les super-héros, censés réparer les abus du système, se révèlent finalement partie intégrante de ces abus.  Et la « solution » qui sera adoptée pour faire face à l’imminence de la troisième guerre mondiale, en plus d’être complètement immorale et cynique, ne résous en rien les problématiques soulevées pendant tout le comic. Elle constate plutôt leur insolvabilité. Car c’est le mensonge, la « big joke », qui vient éviter la guerre nucléaire, sous entendant que c’est en trompant l’homme, en l’enfermant dans un monde aux enjeux fictifs et aux limites abstraites, qu’on peut contrôler son agressivité.  Une fin qui renvoie aux thématiques totalitaires et contre-utopiques développées déjà par Georges Orwell.

Certains ont parlé de Watchmen comme une déconstruction du mythe des super-héros, mais cela va au-delà. On peut déconstruire pour analyser, pour comprendre, pour améliorer la mécanique. Watchmen démolit et enterre, réduit en cendre toute la culture comics en en exposant le mensonge. Les comics, à l’origine purs produits des sociétés modernes industrielles, ne résistent pas au regard fondamentalement anti-moderne des auteurs des Watchmen. Ceux-ci diffusent une vision réaliste et sombre de nos sociétés, où dominent le mensonge et la manipulation, le pragmatisme des machines remplaçant toute forme d’éthique (même celle, primaire, de Rorschach). Alan Moore et Dave Gibbons constatent l’absurdité du monde moderne, l’impossibilité d’améliorer les choses unilatéralement et donc, de fait, la fin des héros.

Depuis ce bilan glacial, le postmodernisme a su s’organiser et la résistance se répandre à travers une culture geek toujours underground. Pour autant, Hollywood et sa récente frénésie nécromancienne de déterrage de licences, semble avoir 30 ans de retard sur le monde des comics. Le super-héros est encore présenté comme un sauveur, un gars cool qui kick des ass par centaines sans se fatiguer. Et à voir les bandes annonces bien photoshopées du Watchmen de Zack Snyder, à mille lieues de l’imagerie cradingue du comics, on se demande vraiment si le gars a lu l’original. Parce que oser transformer Watchmen en clip publicitaire léché, avec des perso sexy comme des gravures de modes et des ralentis à gogo, c’est plus que trahir l’esprit du livre, c’est en dénaturer totalement le message.

Ce que m’évoques la vision hollywoodienne des super héros, c’est une volonté de faire encore perdurer le modernisme des premiers comics, d’entretenir le rêve qu’une action unilatérale (sous-entendu, bien sûr, celle des USA) peut améliorer les choses, que les citoyens lambdas sont des victimes innocentes et que le patriotisme a encore une raison d’être. Watchmen dit absolument tout le contraire : impuissance devant la marche du monde, responsabilité des citoyens lambdas dans le chaos actuel, déliquescence des nations. Pour nuancer mon propos, je tiens tout de même à saluer des films comme Hellboy 2 et The Dark Knight, qui tranchent avec cette vision. Dans Hellboy 2, l’humanité est présenté comme responsable de la destruction du monde et Hellboy finit par démissionner de l’agence gouvernementale qui l’employait, ce qui annonce un troisième film bien plus sombre. Dans The Dark Knight, Batman se noye dans le doute sur son propre rôle et sa légitimité, mais une fin à l’optimisme vulgaire vient malheureusement le rétablir sur son piédestal.

Alors que l’industrie culturelle éprouve bien des difficultés à sortir la tête du saut à fric, souhaitons que des films s’inspirent vraiment de Watchmen -le comics-, et viennent renverser les canons d’un cinéma populaire manichéen et partisan.

Rorschach, un modèle moral.