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Fév
09

éloge d’un guerrier clodo

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Vagabond, pour les incultes, est un manga dessiné par le maestro du trait, Takehiko Inoue, dont le premier chapitre fut publié en 1998, et que je lis fiévreusement depuis bientôt dix ans. Il reprend la vie d’un des héros de la tradition japonaise du XVIIème siècle, le ronin Miyamoto Musashi.

Ceux qui connaissent déjà l’excellent Musahi d’Eiji Yoshikawa, publié en France en deux livres (La pierre et le sabre et La parfaite lumière), seront surpris de constater que le manga d’Inoue s’éloigne très sensiblement de l’histoire et prend de grandes liberté avec le déroulement des évènements. La différence la plus frappante est le personnage de Sasaki Kojirô, rival de Musashi, métamorphosé en un dandy sourd et romantique absolument magnifique.

Takehiko Inoue adopte un style de dessin et de narration absolument unique en son genre. Son trait superbe est assez réaliste et précis. Les faciès des personnages sont incroyables par leur diversité et leur humanité. On est loin ici d’une galerie de perso uniquement différenciés par des coupes de cheveux, leur corpulence ou leur look. Le dessinateur a la capacité de créer de vrais « gueules » de cinéma, de les faire évoluer dans le temps, et de leur donner, par des procédés de pure mise en scène, une présence hallucinante pour de simples dessins en noir et blanc.

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Son style narratif est d’ailleurs, lui aussi, très inspiré du cinéma. Il n’hésite pas à étaler une scène d’action sur des volumes entiers, à multiplier les plans ou à nous faire pénétrer la conscience des personnages par des procédés graphiques ingénieux (du simple flashback à la discussion fantasmé entre les spectres de ses différents maîtres, venus critiquer le style du personnage). Cela donne à l’ensemble de l’histoire un rythme lent, très progressif, mais jamais lourd. Car l’auteur ne s’égare pas, ne digresse pas, se concentre tout entier sur la maturation de ses personnages.

Ce qui nous amène au véritable sujet que prétend traiter Vagabond. Ici, il n’est pas question d’une fresque biographique ou historique, et encore moins d’un shonen d’inspiration historique. Vagabond est un seinen d’initiation, narrant la fantastique progression de Takezo Shinmen, alias Miyamoto Musashi, dans le domaine du sabre. Ce personnage de quasi-orphelin, nourrissant depuis toujours la volonté de surpasser son père, bretteur renommé et figure tyrannique, est l’incarnation même du guerrier téméraire, prêt à toutes les folies pour rencontrer et terrasser les meilleurs combattants du pays. Ainsi, en revenant de la bataille de Sekigahara, notre héro pénètre le dojo du clan Yoshioka, considérés comme les plus redoutables, et provoque en duel leur maître, Soijiro Yoshioka.

Tel le dernier des clochards, ce sabreur intrépide voyage sans aucune richesse, comptant sur sa propre débrouillardise et d’heureuses rencontres pour se nourrir et se loger, quand il ne jeûne pas en dormant à la belle étoile. Hors de question pour lui de trouver un travail ou de s’installer quelque part. Seul importe le perfectionnement de son art. Cet absolu désir de progression, pour lequel il sacrifie autant sa vie affective que sociale, l’amènera à remettre en question jusqu’à la finalité même de son désir de combat.

Au contact de mentors spirituels et philosophiques comme le « bonze de merde » Takuan, le sage Sekishusai Yagyu, le vénérable Hōzōin In’ei ou le très généreux Honami Kōetsu, Miyamoto Musashi va progressivement abandonner ses illusions de pouvoirs (« être le meilleur »), son aggressivité aveugle d’animal blessé, pour nevaga21 chercher dans le duel qu’un moment d’existence. Ses combats, comme autant de jalons sur la route vers la perfection, l’amènent à se confronter à ses propres peurs, à se débarrasser des spectres qui l’encombrent, à accepter complètement l’idée qu’il pourrait mourir la seconde qui suit. Enfin, le lien étroit qu’il a noué avec la nature (qu’il reconnaît comme son seul maître) l’entraîne dans une perpétuelle contemplation du monde et des considérations métaphysiques d’une profondeur extraordinaire.

Pour mettre encore plus en valeur cette exigence d’absolu, l’auteur développe un autre personnage : Matahachi Hon’iden, ami d’enfance de Miyamoto Musashi. Esprit incertain, en proie aux remords et à la nostalgie, succombant aux tentations de la chair, de le gloire ou de la richesse, il incarne la faiblesse de caractère et le manque de détermination. Cette faiblesse le rend désagréablement proche de nous, nous renvoyant à nos propres défauts, aux excuses que l’on s’invente pour justifier notre inertie.

Pour autant, Miyamoto Musashi n’est pas un héro invincible, sans défauts. Et toute la volonté de l’auteur est justement de démontrer que l’excellence est à la porté de tous, pourvu qu’on s’y consacre vraiment. Au final, quel que soit l’art que l’on veut maîtriser, c’est soi-même que l’on a besoin de changer, de façonner, d’épurer, pour atteindre à la paix. Vagabond est un appel furieux et salvateur à remettre en question nos existences, à réhausser sensiblement la valeur que nous accordons à nos vies et à déblayer en profondeur nos intelligences embrumées. Ce manga cible en permanence l’essentiel, l’humain apeuré et sauvage qui nous habite, l’exhortant à sortir de sa réserve, à renverser le décorum conformiste qui le masque, et à partir, pieds nus et sans le sous, en quête d’absolu.

Un tel humanisme acharné, à une époque où le summum de l’accomplissement est d’être riche et égoïste, ne saurait être boudé.

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2 Responses to “éloge d’un guerrier clodo”


  1. 1 Orbas Redath
    septembre 12, 2009 à 08:27

    Bon.
    Et bien si le but de cet article était de créer un désir de lecture c’est réussi, et avec brio, je me jetterai dessus dès que j’en aurai l’occasion…

    Je ne m’attendai vraiment pas à trouver une richesse de fond de cette pureté de la part un blog de la sphère otaku, je suis scié par la justesse de tes propos et par la qualité de ton expression…

    Félicitations, vraiment, je m’empresse de classer brotch.wordpress.com au coté du blog du créateur de l’ouvreuse.;)

  2. septembre 18, 2009 à 13:10

    Merci de ces compliments. Comme tu peux le constater, je ne met pas à jour mon blog très souvent, n’ayant pas nécessairement de grosses inspirations, ou l’envie de les partager.

    Dans l’attente éprouvante de Eva 2.0, Musashi, Avatar, etc… cela fait en effet longtemps que je n’ai pas eu quelque chose de consistant à regarder, et donc à commenter. Mais je vais voir District 9 ce soir. Il y a des chances que cela me donne de furieuses envies d’écrire.

    Ce n’est pas parce que l’on est dans la marge, tant en terme de pensée que de normes ou de culture, que l’on ne doit pas rechercher une certaine qualité. On applique d’abord à soi-même l’exigence que l’on a pour les autres. Ce qui ne veut pas dire que je m’estime de bonne qualité. Je ne m’estime pas. Je ne m’évalue pas. Ce n’est pas à moi de le faire. Mais quand on est mauvais créateur, la moindre des choses est d’être bon spectateur/lecteur/amateur.


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