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this is badass shit

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Les plus grandes claques frappent quand on s’y attend le moins. On mène son petit train intellectuel, la conscience bien posée sur des rails dont on connaît l’origine et dont on imagine la direction. Mais rarement une œuvre nous touche, nous pénètre et nous retourne suffisamment pour nous faire dérailler, pour nous arrêter dans notre ruée vers la bonne conscience, pour nous étourdir et nous faire voir tout ce qu’on a perdu, la laideur de notre intériorité.

Gran Torino est un assaut sauvage et calculé, à l’intelligence lumineuse, contre l’air du temps et ses multiples avatars. Alors que le film n’est pas encore diffusé en France, et que les critiques n’ont pas eu le temps de le déchiqueter (quel que soit le nombre de point qu’ils lui infligeront), il est encore temps pour moi de vanter tout ce qu’il a d’intégral, d’absolu, de beau.

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Clint Eastwood a une intelligence de l’humanité qu’auront du mal à saisir ceux qui s’obstinent à ne voir en lui qu’un comédien de western réac, une « gueule » que ses récentes réalisations (Million dollar Baby ou L’Echange) ont promu au rang de coqueluche de festival. Il campe ici un vétéran américain, Walt Kowalski, veuf, habitant dans une banlieue qu’il a vu se dégrader, désormais peuplée d’étranger et terrorisée par la guerre des gangs. Ce vieux fait figure de loup des steppes, qui ne comprend pas ce qu’est devenu son pays, la manière dont se comportent les gens, l’immoralité des jeunes. Ses deux fils et leur familles vivent loin de chez lui, et lui sont devenus étrangers. Il est le stéréotype de ce qu’on appel un « réac » ou « facho », en France : quelqu’un de fondamentalement intolérant et qui croit encore en une éducation, une morale, une décence.

Durant l’intégralité des presque deux heures que durent le film, Eastwood joue avec ce stéréotype, le démonte, pièce par pièce, en le confrontant à la fois avec la simplicité d’une communauté Hmong (une ethnie chinoise) voisine et la crasse vulgarité de sa propre famille.

Les abrutis diront que c’est un beau film sur la tolérance ou sur les valeurs familiales, alors que ce film ne parle ni de tolérance ni de famille : il parle de l’humanité perdue. Il parle de l’héroïsme d’être un homme debout aujourd’hui. Le personnage incarne un parangon de politiquement incorrect : raciste, vieux, aigri, solitaire, moralisateur. Il marmonne sans cesse des insultes sur les gens qu’il rencontre, engueule quiconque met le pied sur son gason, fusil M-1 braqué sur le malheureux, critique son fils pour avoir acheté une voiture étrangère, traite ses voisins Hmong de barbares… Walt Kowalsky n’est pas sans évoquer la figure d’un Rambo ou d’un Conan, qui ne veut pas d’emmerdes mais qu’il ne faut pas venir faire chier.

Et même si la famille éclatée de Walt détonne par rapport à la communauté unie autour de Tao, c’est bien l’amitié rédemptrice, d’abord avec Sue puis son frère Tao, qui détermine l’issue du film.

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Le sujet n’est donc pas le retour du « facho » dans le giron salvateur de la bonne conscience, mais bien la conversion d’un homme, que la guerre a perdu, à sa propre nature, qu’une autre guerre (celle des gangs) lui donne l’occasion de retrouver. C’est à travers les conflits dans lesquels sont plongés ses voisins qu’il va pouvoir retrouver l’homme qu’il était, celui prêt à se battre, à risquer sa vie pour sauver des innocents.

Avec ce film, Clint Eastwood met une putain de mandale au spectateur, en lui renvoyant à la face tout ce qu’il croit savoir sur le personnage de Walt et sur l’issue du film. Si badass veut dire quelque chose, c’est bien cette attitude de « cow-boy » solitaire, de héros déchu, qui incarne les espoirs et les attentes du petit peuple contre l’oppression omniprésente de la mécanique moderne. Gran Torino nous montre, une fois de plus, que le vrai cinéma n’est ni cette soupe commerciale que les grands studios dégueulent en permanence, ni l’élitisme revendiqué des pseudo réalisateurs parisiens, mais la capacité géniale de mettre de l’humain à l’écran.

L’une des scènes qui m’a le plus impressionné est celle où le fils et la belle fille de Walt viennent discuter avec lui de la possibilité qu’il aille habiter dans une maison de retraite. Alors que son fils développe des arguments, Walt serre silencieusement les poings et le sang lui monte au visage, avec une expression de colère et d’infinie tristesse gravée au burin. Une douleur silencieuse mêlée au sentiment de révolte totale face au scandale de ce cet enfant qui vient dépouiller son père de sa maison et de son honneur. C’est l’image même du regard que porte Eastwood sur le monde moderne et ceux qui l’habitent, qu’il ne comprend plus. Cette scène est un sacré cri de détresse, presque désespéré, contre le néant total de ce que deviennent les gens, qui fait échos à un autre hurlement, poussé par Sidney Lumet dans son excellent Before the devil knows you are dead. Là réside l’inestimable héritage que nous lèguent ces réalisateurs de la vieille école.

Depuis Gran Torino, je garde cette image indescriptiblement puissante gravée dans ma conscience, et je suis sûr d’avoir vécu là un des plus grand moment de cinéma de ma vie.

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6 Responses to “this is badass shit”


  1. février 23, 2009 à 12:22

    Que ça fait plaisir de lire quelqu’un qui parle bien et simplement de ce gigantesque cinéaste. Mon impatience de voir ce film est à son comble !

    >Clint Eastwood a une intelligence de l’humanité qu’auront du mal à saisir ceux qui s’obstinent à ne voir en lui qu’un comédien de western réac, une “gueule” que ses récentes réalisations (Million dollar Baby ou L’Echange) ont promu au rang de coqueluche de festival.

    Bon sang, j’ai l’impression que c’est moi qui ai écrit ça, tellement je suis d’accord… Tu insistes précisément sur les aspects qui me touchent le plus chez Eastwood, et dans toute oeuvre que je lis ou vois en général (l’ « humanisme », ou plutôt le sens de l’humanité)…

    Tant que j’y suis : j’imagine que tu connais Watanabe et ses séries Cowboy Bebop et Samurai Champloo. Il me semble qu’on y retrouve cette même finesse, ce même sens de l’humanité que chez Eastwood. Je serais curieux de savoir ce que tu en penses.

    Je ne lis pas trop les blogs en général, mais tu peux être sûr que je continuerai de te lire avec énormément d’intérêt (tes autres articles sont aussi excellents et ton style n’est jamais pompeux, ça change des Cahiers du cinéma. Bravo !). En plus, tu traites pour l’instant exactement des sujets qui me passionnent en ce moment…

    • 2 brotch
      février 23, 2009 à 13:56

      Que d’éloges ! Tu va m’embarrasser. Merci beaucoup en tout cas, ça fait plaisir que tu apprécies ces quelques réflexions sans grandes prétentions.

      J’ai toujours constaté un décalage entre ce que je reçois des films et les critiques qui en parle dans la presse, même si quelques plumes font de la résistance (l’inénarrable Yannick Dahan, Arnaud Bordas ou Rafik Djoumi, pour ne citer qu’eux). Eastwood est un titan du cinéma américain, et on reverra ses films dans 20 ans avec le même plaisir, j’en suis certain.

      Je connais bien sûr les deux séries et le film qu’a réalisé Watanabe (ainsi que l’excellentissime Kid’s Story, meilleur segment de Animatrix à mon sens), absolument cultes. Il y a chez lui un véritable amour de ses personnages, c’est certain, même s’il s’exprime bien différemment que chez Eastwood. Les personnages de Watanabe sont atypiques, et c’est précisément leur « grain de folie » qui nous les rend proche. Eastwood préfère des personnages peut-être plus sobres en apparence, pour saisir davantage la profondeur et les nuances de leur psyché.

      J’ai en mémoire une scène marquante de Samurai Champloo : celle où Mugen, trahit par son amie d’enfance, la croise sur un chemin. Elle, pétrifié, attend passivement son inéluctable sentence, pendant que Mugen, blessé et clopinant, se dirige lentement vers elle. L’intensité, accentué par un genre de solo de batterie déchaîné, est à son comble quand Mugen double son ancienne amie, presque sans la voir. Alors seulement, la pauvrette s’effondre dans le remord et la culpabilité. J’aime ces instants où se rencontrent une vraie sagesse et la faiblesse morale caractéristique de l’humanité. Ça m’évoque effectivement la fin de Gran Torino.

      Cela reste tout de même difficile à comparer, et je suis assez impatient de voir ce que donnera l’adaptation de CowBoy Bebop en film live, avec Keanu Reeves en Spike.

      J’essayerai, dans ce blog, de parler de ce qui me passionnes comme cela me vient. Mais surtout, j’éviterai de faire du « blogisme » et de me regarder le nombril, ce qui m’ennuierai moi-même, alors pour les lecteurs…

      Un grand bravo, au passage, pour le site Anime-Kun, que je consultes depuis des années, autant pour ses critiques d’animés que pour ses articles parallèles passionnants. C’est, avec Anime-Days, mon site de référence pour tout ce qui touche à l’animation. Continuez comme ça !

  2. février 23, 2009 à 15:05

    C’est vrai que Watanabe aime les personnages voyants (graphiquement).Ils ont aussi un mode de vie marginal qui les rend à la fois drôles et touchants. Je suis totalement d’accord pour dire que les personnages de Eastwood sont sobres en général : ils se tiennent debout, un peu raides, et laissent peu transparaître leurs sentiments.

    En fait, comme tu t’en doutes, je trouve que le « message » que donne Watanabe a beaucoup de point commun avec celui d’Eastwood (ou plutôt, ils refusent tous deux de faire passer des messages) : individualisme respectueux de l’autre (ouais, pas très bien dit), pudeur dans les rapports (les personnages se font peu de déclaration, mais ils sont attentifs les uns aux autres malgré les apparences), éloge de la différence (voir le statut de la femme et l’étude de l’homosexualité qu’offre Samurai Champloo // le regard sur l’autre d’Eastwood), etc.
    Et surtout, il y a toujours ce désir de créer une communauté, une sorte de famille un peu déglinguée mais aux liens très forts (le Bebop ou le trio de Samurai Champloo) : je pense plutôt aux films du premier Eastwood comme Bronco Billy, Josey Wales (ou Whales, j’ai oublié), en incluant ceux qu’il n’a pas réalisés comme Doux, dur et dingue… La famille intéresse les deux hommes je pense… Mais bon, j’arrête de délirer, de toute façon le dossier Samurai Champloo est sur le point de débuter sur AK…

    La séquence dont tu parles, où Mugen choisit d’ignorer la jeune fille, est absolument superbe, elle fait partie des moments les plus grandioses de la série. Je la trouve cruelle et touchante : Mugen se venge en quelque sorte en lui refusant jusqu’au droit d’être punie, mais en même temps il la laisse vivre. Et tout ça sans le moindre mot ! Le décalage de la musique, complètement folle, indique que le combat est mental. C’est l’un des plus grands moments de la série avec le flashback du « premier » suicide de Mugen.

    Pour tes compliments, je te remercie, mais je te préviens : tu ferais bien de ne pas trop dire que tu apprécies Anime-Kun, c’est très mal vu dans le coin, nous sommes avant tout réputés pour faire de la merde !

  3. 4 brotch
    février 23, 2009 à 20:34

    Tu as raison. A sa manière Watanabe s’intéresse toujours à un genre de famille improvisée, composée plus ou moins de rebuts de la société. Il se fabrique ainsi un genre d’ilot, de rempart affectif et social contre l’agressivité et l’absurdité du monde.

    Bref, je suis impatient de jeter un œil à ce dossier, d’autant que je n’aime pas quand on laisse mourir une bonne série. C’est important de rappeler l’existence des bonnes choses.

  4. mars 11, 2009 à 07:54

    Bonjour, Brotch. C’est en venant te voler une photo que je découvre ton blog et cet article sur « Gran Torino ». J’ai beaucoup aimé ton interprétation du film et ta plume. Et en parcourant quelques articles, je suis séduite par l’ensemble. A bientôt, donc.
    Gran Torino est en effet un beau coup de force cinématographique de Clint Eastwood qui montre qu’il n’a pas fini de faire un sacré cinéma grand public et capable de garder un point de vue d’auteur sur ce qu’il raconte et filme.

    • 6 brotch
      mars 11, 2009 à 14:23

      Bonjour Magda. Merci de ces compliments immérités (mais que je prends quand même !).

      Je n’ai jamais cru dans la pertinence du cinéma, dit, d’auteur. Non pas que je ne saches pas en apprécier les qualités (j’ai une faiblesse pour Gus van Sant et son Elephant), mais pour moi, un film qui ne parle pas à tous est un constat d’échec. L’enjeu de l’art a toujours été d’atteindre le plus grand nombre tout en proposant un propos profond à travers un empilement de niveaux de lectures. Voilà d’où vient mon amour du cinéma « de genre » : c’est la quintessence de la mise en scène, de l’expression cinématographique.

      Gran Torino incarne tout ce que j’aime dans le cinéma : une histoire simple, des protagonistes humains, un crescendo narratif implacable, fluide, naturel et magnifique. Eastwood a le génie de rétablir la communication, au moins le temps d’un film, entre sa génération rongée par les erreurs qu’elle a perpétré, et une jeunesse noyée dans le chaos. Il a l’intelligence de montrer l’homme occidental pour ce qu’il est : un monstre avide et cruel, une machine à profit qui détruit méticuleusement tout ce qui nous rend vivant. Son propos est baigné dans les enjeux du siècle, forgé dans le vécu et la matière humaine. C’est ce qui le rend si universel (à ce propos, l’unanimité des critiques de la presse et du public est révélateur de sa réussite).


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