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Fév
09

g33k

Image tirée du docu Suck my geek

A l’heure de toutes les récupérations mercantiles et de tous les foutages de gueules cyniques, qui ne sont souvent qu’une seule et même chose, il faudrait peut être comprendre la notion de geek dans ses fondements. Car ce n’est pas parce qu’une bande de binoclards coincés et accrocs aux sciences se baladent devant la caméra qu’il faut parler d’œuvre geek.

Loin de moi l’idée de me faire porte parole des geeks ou de me permettre de poser une définition définitive de ce terme. Mais lorsque des aberrations racoleuses à la Big Band Theory se multiplient et que les licences d’univers geeks sont dévastées par centaines, l’heure est à la mise au point.

Quand on consulte l’Oracle Wikipedia, on a droit à de la sociologie bien superficielle comme on l’aime :

Un geek (terme anglais) se prononçant [giːk] (« guik ») est un stéréotype décrivant une personne passionnée, voire obsédée, par un domaine précis.

Éclairant.

La vérité, c’est que ce terme, lui-même dérivé de « freaks », est tellement subjectif qu’il est impossible de le définir à la manière d’un dictionnaire. Voilà pourquoi je me suis intéressé dernièrement à la démarche de Laurent Suply, auteur du blog « Suivez le geek ». Celui-ci se propose d’interroger une poignée de « geeks » plus ou moins réputés pour leur demander leur vision de la chose. Je lui laisse le soin de synthétiser les 13 interviews intitulées « T’es geek toi ? », mais me permet tout de même quelques observations.

astier

Il ne faut pas confondre le geek avec sa passion et ses attitudes. Ce n’est pas parce que énormément de geeks aiment les jeux vidéo, l’informatique, ou les mangas que quelqu’un qui a aussi ces loisirs est un geek. Alexandre Astier, interviewé dans le docu « Suck my geek », affirme assez justement : « Ce n’est pas Goldorak qui compte, c’est ce que je bouffais pendant, c’est les gens qu’il y avait dans la maison, pour certains aujourd’hui disparus…  » On ne devient pas geek du jour au lendemain, c’est quelque chose qu’on a toute sa vie. Comme le dit Yannick Dahan, « il y a un drame fondateur » chez le geek. Une douleur qui s’étale sur des années.

Un geek aura eu une scolarité difficile, un drame familial ou un accident. La rencontre avec le monde, avec les impératifs absurdes de la modernité, avec le cynisme des adultes, est violente et destructrice. Il découvre que la morale et l’héroïsme (que les contes et les dessins animés lui avaient appris à aimer), n’existent plus en grandissant.

Mais le geek aura fait un choix, celui de se réfugier dans ses passions, dans l’imaginaire, dans un domaine où l’inhumanité, l’incroyable dureté de la modernité, n’aura pas prise sur lui. Quel que soit la définition, le geek est quelqu’un qui a un rapport étroit avec son enfance. Il est hors de question pour lui de la chasser, ou d’oublier des rêves, des sensations, peut-être une certaine manière naturelle et fluide d’être au monde, qui s’est altéré avec le temps.

De ce point de vue, le geek est quelqu’un qui est en conflit avec le monde des hommes. Il en a peur. On peut considérer que les hikikomori ou nolife sont un stade ultime (avant le suicide) dans le stéréotype du geek qui refuse les codes sociaux. Souvent, les mauvais analystes de ces types de comportement parlent de « refus du réel », quand il s’agit d’un refus de la norme.

J’adhère complètement à la définition donnée par Alexandre Astier :

« Un geek est une personne qui ne parvient pas à trouver une raison satisfaisante de devenir adulte. »

nhk1

Non pas que le geek soit un « éternel enfant », mais quelqu’un qui refuse ce qu’implique « devenir adulte ». Il ne veut pas marchander sa conscience ou la soumettre aux impératifs carriéristes, il a besoin d’authenticité, de vérité. Le refus de devenir adulte n’a donc rien à voir avec le refus de prendre ses responsabilités. C’est avant tout la volonté de ne pas être absurde, de ne pas obéir, par défaut, à la pression sociale, de ne pas adhérer à une pensée unique dangereuse.

Le geek se caractérise par un rejet de l’infantilisation qui est la règle dans « le monde adulte ». Il conteste le manque d’alternative qui lui est offert, l’obligation de prendre La voie. Il ne perçoit finalement le monde que comme une gigantesque garderie pour vieux, qui fournit, de la naissance à la mort, de quoi s’employer, de quoi se distraire. N’arrivant pas à satisfaire sa soif de vérité et de liberté dans ce « monde adulte », il choisit de s’évader dans la fiction. En ce sens, être un geek signifie lutter contre une certaine idée consensuelle et nihiliste de ce qu’est la « réussite » sociale.

Le geek est donc une créature fondamentalement obscure, ténébreuse, ayant grandit dans l’incompréhension des canons du siècle et dans une lutte perpétuelle pour conserver en soi la passion du jeu, de l’invention, de la liberté de penser et d’aimer. C’est un conflit existentiel qui fait naître le geek : son choix de ne pas adhérer au commun, mais d’entretenir la flamme de l’esprit d’enfance, un désir d’absolu.  Dès lors, on voit mal ce que signifie que le geek soit devenu tendance et accepté par tous : la société a-t-elle changé radicalement vers davantage d’humanisme et de simplicité ? Ou n’est-ce pas simplement l’effet secondaire de la commercialisation massive d’oeuvres geeks, qui les transformerai en petits princes de la consommation ?

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9 Responses to “g33k”


  1. mars 8, 2009 à 23:14

    Je ne sais pas pourquoi, mais à chaque fois que je fois ce texte, ça me fait toujours penser à la chanson Okkusenman et son rapport à l’enfance. Une enfance qui est ici perdue, mais selon ta définition, le geek a bien sut l’entretenir pour pouvoir vivre en ce monde sans trop en éprouver ces affres les plus pesants.
    Est-ce que tu pense aussi qu’il ya uarit eu des équivalents aux geeks dans d’autres époques, comme le dit le cinéaste Rafik Djoumi en comparant la « geekitude » au compagnonnage du moyen-âge?

    Bon texte, très intéressant et touchant.

  2. 2 brotch
    mars 9, 2009 à 02:21

    Merci beaucoup pour toutes tes remarques et tes compliments.

    Le rapport à l’enfance est fondateur chez le geek. Pour autant, il ne faut pas croire qu’il s’agit d’une quelconque nostalgie ou d’une idéalisation du passé. Le mythe de « la pureté de l’enfance » ou de son innocence, ça ne tient pas debout. Ce qui se passe, c’est que quand on est enfant, on baigne dans l’imaginaire, le jeu, un rapport simple et concret avec la nature, un véritable amour de la découverte. En bref, on est tout ce que le monde nous interdit implicitement d’être. Donc, le geek (consciemment ou pas) n’essaye pas de préserver son enfance, mais plutôt un état, que je pense être l’essence de l’humanité.

    Des équivalents aux geeks dans l’histoire, cela m’est difficile d’en trouver. Rafik Djoumi n’a jamais expliqué ce qu’il a voulu dire. Je penses que le mouvement geek est inédit, parce que jamais une société n’a autant renié ce qui la fait humaine que celle d’aujourd’hui. Et c’est ce refus de notre humanité, à travers une économie complètement mécaniséz et robotiséz, qui fabrique indirectement les geeks (qui eux refusent d’éteindre la « flamme »).

    Pour autant, il y a en effet toujours eu des êtres farfelus ou marginaux, passionnés par leur art, qui ont contribué à repousser les limites du monde et à faire avancer la pensée et la sagesse humaine. Le compagnonnage est un bon exemple, j’irai même jusqu’à citer certains ordres monastiques (les franciscains ou les dominiquains, pour ne citer qu’eux).

  3. janvier 6, 2010 à 03:55

    En lisant cet article je viens de comprendre quelque chose de très profond sur moi même.
    Comment, alors qu’on arrive pas à trouver le sommeil un simple paragraphe peut remettre 10 ans en perspective.

    Merci.

    (c’est pas avec ça que je vais pouvoir dormir XD)

  4. octobre 7, 2010 à 13:34

    C’est marrant, j’arrive pas à être d’accord… C’est assez réducteur comme point de vue bien qu’il explique nombre de vocations. En tous cas, c’est bien écris mais…

    Le mec qui se passionne pour son taf le fait autant qu’un geek pour sa passion. Par contre, celle du geek l' »alienne » peut-être un peu plus des autres.

    Ce que tu dis reviens à mettre le geek dans une case qui justifie le comportement qu’il a longtemps connu de par ses contemporains (moqueries, etc.).

    Je trouve que maintenant que la notion de geek est à la mode on se défend de l’être mieux que d’autres.

    • 5 brotch
      octobre 13, 2010 à 12:55

      Ma définition souffre peut-être d’un manque de développement. Elle se focalise aussi sur la conséquence de l’état, plutôt que sur sa description. Néanmoins, tes remarques sont malvenues. Je le dis dans l’article : ce n’est pas la passion qui définit le geek, ni même les moqueries de ses semblables.

      Je crois que ce qui définit le mieux le geek, c’est son absence de second degré. Le geek, pour moi, est un être dont l’esprit goûte peu l’hypocrisie ou le double jeu. Il a une appétence pour le vrai, le sûr. Il aime décrypter un comportement comme aller au bout d’une énigme ou d’un jeu. Ce qui l’intéresse, c’est aller au bout de ce qu’il pense, parce qu’il ne tolère pas le compromis.

      C’est cet amour du vrai qui le met à la marge. Car l’ensemble de nos civilisations fonctionnent par le mensonge. Le mensonge sur la monnaie, l’amour, le travail, l’amitié, la guerre, la paix… Rien de ce qu’on nous dit dans les écoles, les entreprises ou les médias, n’est jamais une vérité pleine et entière.

      Durant l’enfance, la candeur du geek lui vaut les brimades de ceux qui jouent déjà avec les apparences. Avec l’âge, le geek comprend de plus en plus la norme, la dissèque, l’analyse, et peut l’adopter ponctuellement, mais sans jamais l’accepter, sans jamais se confondre avec elle. Il voit dans la norme un ensemble de codes inefficaces et parasites, qui empêchent l’homme d’atteindre un objectif rationnel, comme l’harmonie ou la répartition optimale des richesses.

      Quand on discute avec un geek d’un sujet sérieux, il met rapidement ses tripes sur la table, il confronte aussitôt son analyse, sans restriction, quand la plupart des gens préfèrent éviter le conflit. L’objectif du geek est la vérité. L’objectif des autres gens, c’est le confort ou la gloire. C’est ce qui fait du geek un rebelle beaucoup plus dangereux, potentiellement, qu’un rocker ou un punk.

      Un article assez pertinent sur le sujet.

  5. octobre 13, 2010 à 15:40

    @brotch : c’est vrai aussi même si je trouve ce point de vue réducteur => le terme geek est bien trop vague pour qu’on puisse le mettre dans une case…

    • 7 brotch
      octobre 13, 2010 à 17:04

      Ne cédons pas au relativisme. Ce n’est pas parce qu’un terme est utilisé à tort et à travers, qu’on doit renoncer à lui donner une définition. Au pire on peut lui en donner plusieurs. La définition qui m’intéresse est la définition fondamentale, celle qui va au cœur du phénomène, qui opère la discrimination de personnalité, qui caractérise l’individu.
      Je ne conteste pas que d’autres définitions existent, qui sont souvent nés d’abus de langage (comme l’expression « faire son geek » lorsqu’on passe une heure sur un ordi).
      Mais je croit important de ne pas abandonner tout à fait ce terme à ceux qui en font une étiquette à la mode, un look, une case communautaire.
      La langue est la base de la pensée, il faut la défendre contre les assauts de la barbarie.

  6. octobre 14, 2010 à 10:07

    @brotch : « Ce n’est pas parce qu’un terme est utilisé à tort et à travers, qu’on doit renoncer à lui donner une définition. »
    Tu as bien raison même si au final, cette définition ne satisfera jamais tout le monde. En tous cas, écris comme tu le fais, ca fera des émules! Continue!


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