Archives de février 2009

27
Fév
09

beware of the otaku comedy !!

kovsko1

Konata Izumi versus Komugi Nakahara

Ces derniers temps, tous les nolife du pays ont fondu devant l’otakisme tranquille de Konata, la fascinante petite fanboy de Lucky Star qui fait timoteiPourtant, bien avant elle, une autre héroïne avait su porter haut les couleurs de l’otakisme ainsi qu’un humour geek ravageur : Nurse Witch Komugichan. Deux conceptions de la comédie pour fanboy s’affrontent. Let’s begin de gozaimasu !

Présentation (pour les nuls)

Nurse Witch Komugi-chan et Lucky Star sont deux animés réalisés par le même mec, héros des temps modernes, Yasuhiro Takemoto (il n’a pas réalisé les 4 premiers épisodes de LS), et développés notamment par le fameux studio Kyoto Animation (responsable de Suzumiya Haruhi no Yuuutsu).

NWK est un spinoff d’une banale série d’action, The SoulTaker, qui se focalise sur le personnage de Komugi, une lycéenne et une idole qui fantasme sur Kyousuke Date, héros de SoulTaker. Cette gamine est également une Magical girl complètement déjanté et irresponsable qui est censé sauvé le monde des virus !

Lucky Star est une série qui s’intéresse au quotidien d’une bande de lycéennes dont fait parti Konata. C’est une otaku surdouée, flemmarde et relativement cool. Elle tente en permanence de corrompre ses amies à ses passions et de les entraîner dans les méandres du true otaku spirit. Grand bien lui en fasse.

nkw1Opening/Ending

Autant le dire tout de suite : Lucky Star envoi du gros, du très très gros : son opening, Motteke! Sailor Fuku!, est devenu, à juste titre, cultissime. Pour plusieurs raison : d’abord la chanson en elle-même mêle adroitement niaiserie jap-pop et un refrain entraînant assez réussi. Ensuite, la chorégraphie des personnage, qui sonne comme une référence directe à l’opening du non moins cultissime Suzumiya Haruhi no Yuuutsu, est une vraie tuerie visuelle. Costumes (pompom girl inside), mouvement, animation : voilà de l’otakisme puissance 10. A tel point que le débat fait encore rage sur Youtube et les forums afin de déterminer si l’opening de LS détrône celui Suzumiya Haruhi no Yuuutsu.

Les premiers ending de la série sont, eux aussi, très réussis. Le concept est excellent, puisque le studio mise entièrement sur le son. On peut ainsi entendre Konata et ses copines dans un karaoké, interpréter des génériques de séries et autres chansons japonaises, alors qu’on aperçoit uniquement la porte fermée de leur salle. Le Chala-Head-Chala de Konata, qui vient clôturer le cinquième épisode, est magnifique.

A côté, l’opening de NWK fait plus classique, malgré des délires tout de même bien sympatoches, et une musique à la con qui restera dans les annales. La seconde version, qui apparaît seulement dans l’épisode 2.5, est la meilleure de la série, parce qu’elle pousse assez loin le délire kawaii/con et a des airs d’hallucination d’otaku agonisant sous LSD. Enfin, l’opening du second OVA NWK Magikarte Z est une sacré célébration de la culture japanime, multipliant les délires et références (Gunbuster, Gundam, Trappe Taupes, …).  Tous ces opening viennent saluer, par l’intermédiaire de la carotte géante, les vidéos animés légendaires des Daicon III et IV. Pas étonnant, puisque cet animé se revendique clairement de l’héritage de Gainax, même s’il rit parfois de la communauté otakus.

Référence bien trash à Keroro dans l'OVA Lucky Star.

NKW propose un sympatique générique de fin, avec une Komugi déguisée en Mugimaru qui danse et joue de la guitare, sur une musique toujours aussi débile (l’OST vaut le détour). Rien d’inoubliable toutefois.

Activités

En tant qu’idole, Komugi passe par toute sorte d’activités stupides. Du démarchage publicitaire déguisée en chaîne stéréo au concert devant une horde de nolifes transpirants, de la signature d’autographes en convention au travail de serveuse dans un cosplay café, Komugi n’épargne pas ses efforts pour faire tourner son agence. Tous ces petits boulots sont évidemment prétexte à porter un regard extérieur décalé et ironique sur la communauté otaku.

Konata, au contraire, incarne la fanbase, le reflet du spectateur. Elle lit des mangas, regarde des animes, joue à des jeux vidéo, et notamment à un MMORPG et traque les goodies rares. Ce qui ne l’empêche pas elle aussi de chanter (enregistre même un CD) et de travailler dans un cosplay café (décidément !). C’est sa connaissance poussée des univers et des pratiques geeks qui en font un médium parfait pour s’adresser à cette communauté.

waterbulletEntourage

La galerie de perso autour de Konata est frustrante. Oui frustrante. Parce que ses copines proches, que l’ont suit pendant tout l’anime, ont finalement beaucoup moins d’intérêt que les side characters qui apparaissent au fur et à mesure. Kagami Hiiragi et sa conne de sœur Tsukasa sont parfaites pour donner la réplique à notre lycéenne aux cheveux bleus quand il s’agit de mettre en valeur l’aspect dérisoire des passions de Konata. Mais assez rapidement, on sature du caractère franchement chiant de Kagami, et même l’adorable débilité de Tsukasa devient rasoir au bout du dixième épisode. Sans même parler de Miyuki, la belle fille aux atouts ravageurs qui cumule inexplicablement crasse niaiserie et remarquable intelligence (qui a dit « idéal féminin » ?) et fait franchement potiche la plupart du temps. D’ailleurs les rares foiselle dit quelque chose, on se rend compte qu’on en a rien à foutre. D’un autre côté, des personnages comme le père de Konata (lui-même otaku/stalker franchement barré), Patricia alias Patty (américaine et amie de Konata avec laquelle elle travaille et enregistre une chanson), Yuki (cousine de Konata et policière dévergondée) et encore Hiyori Tamura (otaku dessinatrice de doujin et indécrottable perverse), ajoutent vraiment aux situations et dialogues. On termine donc les 24 épisodes frustré : pourquoi ne peut-on pas voir un concert de Konata et Patty ? Pourquoi ne suit-on pas Hiyori dans la fabrication d’un de ses doujin et de sa vente ? Pourquoi ne voit-on pas Yuki foirer une enquête pour une raison débile ? Pourquoi ne voit-on pas le papa de Konata engagé dans une course poursuite avec les flics qui veulent l’arrêter pour atteinte à la pudeur ? Pourquoi ? POURQUOIIII ?

Komugi n’est pas beaucoup plus chanceuse. Les idoles avec lesquelles elle travaille sont aussi ses collègues de classes (pas de chance!). Et pas une n’a vraiment d’intérêt d’un point de vue geek (le physique mis à part évidemment), exceptée peut-être la petite psychopathe, Runa Tokisaka. Cette idole à l’apparence d’enfant est en fait un esprit cynique et calculateur qui utilise froidement son potentiel kawaii pour se faire du pognon, tout en haïssant secrètement ses rivales. Malheureusement, ce perso est très peu runaexploité. Shiro Mibu, le manager de Komugi, a l’apparence et le caractère d’un rescapé de la guerre ou d’un homme marié trois fois. Bizarre donc qu’il ne se révèle être qu’un banal manager comme les autres, et même plutôt sympa au final. Celui qui vient relever un brin le niveau,  c’est la mascotte Mugi-Maru, petite chose informe (comme toutes les mascottes), qui ne sait jamais trop ce qu’il fout là et se révèle être gros pervers. L’adversaire de Komugi, Magical Maid Koyori, apporte également son petit plus piriglioni à l’ensemble, avec ses tournures de phrase à la « degoseimasuwane », le rire qui va avec et surtout ses idées débiles pour attaquer la planète.
Mais décidément, j’en ai soupé des stéréotypes de pouffes, au choix, arrogantes et agressives ou débiles et ataviques, qu’on nous refile jusque dans une parodie ! A croire que ces deux espèces pullulent dans l’imaginaire des studios d’animation nippons, ce qui laisse deviner un certain manque de nuances dans leur conception des femmes.

Comique

Tout le génie (ne mâchons pas les mots) de NWK apparaît dans les scènes d’action complètement démesurées. Le script et les péripéties de l’infirmière magique sont définitivement placés sous le signe du « /random ». Nul doute que le staff derrière ce déluge d’abstractions otakisantes sans nom en avait de la bonne sous la main, et mon flair me dit que l’épisode 2 n’a pas pu être écrit sans l’apport incontestable d’Big cytron, le mécha otak par excellence.un cocktail de drogues dures ukrainien ou après trois jours ininterrompus de Puyo-Puyo Pop Fever.
Dans le premier épisode, MMKoyori, pour détruire le monde, décide d’infecter Kaneda, un otaku de la classe de Komugi. Celui-ci se met alors à balancer super vite des tonnes de dessins en ASCII sur le forum de 2chan, ce qui permet au virus de rassembler du pouvoir (oui, oui, WTF, je sais) jusqu’à ce que le virus soit prêt à passer à l’attaque. Et alors, un gigantesque dessin en ASCII se matérialise en plein Akihabara et transforme tout le monde en smiley en criant « Copier-coller ». Ceux- ci font des délires de forumeurs attardés du genre : « Aller on crée un topic sur les petits seins !! » en voyant Komugi arriver.
Le second épisode surpasse toutes les attentes que l’on pouvait légitimement avoir après ce premier jet prometteur. L’épisode se déroule au comiket, tous les otakus présents sont zombifiés par un doujinshi maudit, le Tokyo Big Sight (le fameux bâtiment de l’île d’Odaiba qui accueil le comiket depuis 1996) se voit transformé en mécha géant (avec des wagons de métro pour faire les bras !) et notre héroïne part dans un délire indescriptible et suicidaire afin d’en venir à bout. LEGENDARY ! Avec NKW, l’humour par l’absurde prend tout son sens, et on en redemande. Le déluge de références et autres clins d’oeils est impressionnant : c’est simple ça n’arrête pas ! Quasiment un plan sur deux recelle une petite boutade, pas forcément évidente pour les profanes et les non-japanophiles qui ne savent pas ce qu’ils manquent.

Le comique de LS est au moins aussi hermétique. Il prend le parti inverse d’un NWK, en tirant son humour de situations banales du quotidien de nos petites lycéennes. Le premier épisode, avec son dialogue interminable sur la manière de manger leur gâteau fourré au chocolat, viendra d’emblée déblayer le public. Seul l’otaku pénitent pourra le passer. Ceux qui y survivent se révèleront digne d’accéder à la suite de la série. Et j’avoue avoir été à deux doigts de me rouler un buzz de regarder un épisode de Naruto à la place. Quelle erreur ! C’est en Ce gars est un vendeur de manga et DVD.persévérant, en s’acharnant malgré l’ennui, la souffrance de garder les yeux ouverts, que l’on peut accéder au vrai bonheur ! Parce qu’un bon anime, c’est comme une montagne, … euh non. On se surprend en fait assez rapidement à sourire, puis à rigoler franchement quand Konata expose ses stratégies de geek sur la façon d’acheter ou de lire un manga, quand elle correspond online avec son prof, ou quand elle fait des parallèles douteux entre le réel et ses fantasmes. Il y a de véritable moment de grâce en terme de dialogue. Mais les meilleures scènes restent incontestablement celles qui impliquent la DENSETSU SHOUJO “A” (LEGENDARY GIRL A). Ces scènes, outre la qualité de l’animation soudainement revue à la hausse, sont de pures gags d’otaks hardcore bourré aux amphét’. Les personnages qui prennent un design oldschool, les effets visuels d’excellentes factures, les réactions surexagérées, rendent ces sketchs absolument mythiques. L’idée derrière ces personnages de vendeurs passionnés vient d’une publicité animée par Gainax pour un magazin appelé Animate et diffusée en 2002. On se prend à rêver d’une série d’OAV intitulée Tenchou Toppa Densetsu Shoujo « A »!, entièrement consacrée à la vie quotidienne de ces vendeurs, pros ou amateurs, qui luttent pour attirer l’attention de cette otaqueen.

En résumé, Lucky Star a un potentiel comique gigantesque, mais sous-exploité au profit d’une forme d’humour ordinaire et kawaii inspiré d’Azumanga Daioh et que peu arriveront à supporter durant des épisodes entiers. Parce que, tout fanboys que nous sommes, la vie quotidienne de lycéennes, certes très miTenchou poursuit Konata jusque dans un mmorpg.gnonnes, ça fait léger comme sujet pour un anime de 24 épisodes. Tout ça manque cruellement de dynamisme, d’actions, de trash (le trip kawaii 100% du temps, c’est usant) et d’enjeux. Néanmoins, LS contribue de manière originale à valoriser, sans idéaliser, la culture otaku.

NWK, quand à lui, démontre que c’est dans la démesure et l’exagération des codes de la culture otaku que l’on puise le meilleur en terme d’humour. C’est con, c’est hystérique, c’est bourré de références, ça se moque gaiement de l’industrie de l’animation nipone et on ne s’en lasse pas. Le point de vue exterieur à la communauté otaku (puisque Komugi n’est pas otak’) montre tout de même clairement ses limites quand au traitement de l’otakisme, et ce manque de profondeur pourra en lasser certains. Dommage que des tentatives presque poignantes, comme celle de la fin de l’épisode un, où Komugi rend visite à un nolife et tente de dialoguer avec lui alors qu’il chat sur un forum, ne soient pas plus développé dans la suite de la série.

Ces deux animés sont révélateurs de la distance prise par les otakus sur leur propre culture, dont ils sont aujourd’hui capables de rire. Lucky Star marque en ce sens un net progrès, car il montre le quotidien d’une otaku hardcore qui a une vie, des amis, et ne s’en porte pas plus mal. Pour autant, une bonne comédie a aussi besoin de profondeur par moment, et cela fait toujours défaut. Je reste persuadé que dans le domaine de la comédie otakisante, tout reste encore à inventer ! Un humour qui soit capable de saisir le côté habituel de l’otakisme tout en faisant preuve de caricature bien dosée et d’action déjantée, sans oublier de diffuser une vraie réflexion sur le fond de cette culture et le malaise social qui en est à l’origine.

Ganbare !

Une petite chanson, pour la route.

25
Fév
09

le futur à coups de griffes

snikt12

Généralement, c’est l’occident qui vient pomper inspiration et licences à la culture japonaise. Alors quand un des artistes de l’avant-garde du manga revisite un monstre sacré du comics américain, on est sûr de tomber sur une oeuvre originale et digne d’intérêt. Véritable déclaration d’amour au héro velu et ovni graphique sans précédant, le Wolverine: Snikt! de Tsutomu Nihei est un stand alone comme on aimerait en voir plus souvent dans nos librairies.

L’univers de Tsutomu Nihei est à la fois cohérent et multiforme, puisqu’il le développe dans chacune de ses oeuvres, mais chaque fois d’une façon différente. Snikt! n’échappe pas à la règle, et l’auteur n’hésite pas à transposer Logan dans son cauchemar urbain. Les petits malins repèreront des références à Blame! (dont une notable apparition de Killy), au glauquissime Testuo, à Matrix (les écrans, les tunnels de navigations…), aux BD d’Enki Bilal ou encore au Dune de David Lynch (les bad guy me font toujours un peu penser aux Harkonnen).

snikt61

Techniquement irréprochable, même si les plus exigeants maugréeront que la colorisation est trop américaine et ne correspond pas tout à fait à l’univers blafard et morbide de Nihei, ce Snikt! est un véritable art book. Chaque page éblouit le lecteur et l’on se perd volontiers dans la contemplation des planches. On n’a pas finit de s’ébaudir devant la finesse du style de ce jeune dessinateur.

Comme d’habitude avec le très sobre Tsutomu Nihei, le pitch tient en peu de lignes : Wolverine est contacté par une gamine qui, aussitôt après lui avoir demandé d’aider les siens, le « transfert » à son époque, en 2058. Une fois là-bas, il doit combattre une horde de bestioles mutantes dont le dessinateur a le secret. Probablement suite à la demande de Marvel, le chapitre 3 (sur les 5 qui constitue Snikt!) vient éclaircir un peu tout ça, mais on s’en serai franchement passé, comme on s’en passe durant les 10 tomes de Blame!. Dans les œuvres de Tsutomu Nihei, le contenu n’est pas dans le script. Ce qui est intéressant, c’est la vision du futur qu’il nous communique.

Le mangaka ne nous prévoit clairement pas un avenir radieu. Terre ravagée, appauvrie, couverte de bâtiments gigantesques plus ou moins en ruine, peuplée de saloperies en tous genre, d’IA détraquées et de quelques humains apeurés réunis en tribus : pas de quoi fantasmer. Chez Tsutomu Nihei, ancien étudiant en architecture, l’environnement est encore davantage qu’un personnage, c’est le vecteur privilégié par lequel il nous fait passer tout ce qu’il a à dire. Des pages entières montrent ses personnages évoluer entre différents niveaux, escalader des tuyaux titanesques, des escaliers escheriens, découvrir de nouveaux passages et de nouvelles tribues. Il conçoit sa métropole comme un labyrinthe et les péripéties de ses personnages comme une immense métaphore.
snikt8L’absurdité et l’implacable ironie des situations qui piègent les protagonistes nous renvoient aux thèmes de la SF la plus dure. L’humanité se retrouve mise en danger par les solutions technologiques qu’elle avait elle-même mise en oeuvre. Dans Snikt!, les ennemis (les Mandate) sont les fruits d’une bactérie créée afin de digérer les déchets, et qui finit par prendre possession de corps humains en les infectants.

Les bastons sont l’affaire de fractions de secondes et font donc preuve d’une rare nervosité. La vivacité du trait et l’inventivité des plans donnent une vision glaciale et furieuse de ces combats du futur. Le bestiaire y est pour beaucoup, puisqu’ici les mandate évoluent et mutent en permanence, contrairement à une humanité « figée » dans ses gênes. En assimilant des composants extérieurs, les corps de ces post-terminators peuvent varier à la fois en taille et en armements, ou même se faire pousser des ailes. Le « boss » que devra anéantir Wolverine fait d’ailleurs plusieurs centaines de mètres de haut, et notre héros ira jusqu’à se perdre dans ses entrailles.

Face à ces créatures, l’humanité apparaît comme un reliquat de l’ancien monde, des êtres primitifs et effrayés qui survivent in extrémis dans un dédale urbain où tout leur est hostile. Perdu au milieu d’immenses perspectives, l’homme n’a plus de place et s’efforce de s’adapter à un environnement qu’il a créé et fonctionne désormais sans lui. L’horreur de cet univers, c’est la prise de conscience que l’existence de l’homme est devenue futile, qu’il n’y a plus aucun sens à sa présence sur le terre. Il ne répond plus aux exigences de l’économie nouvelle, ultra-rapide, entièrement technicisé, qui ne supporte ni la lenteur, ni les erreurs, et encore moins le caractère nuisible de l’homme.

Chaque fois qu’un être humain apparaît, c’est en soldat d’une résistance désespéré, ou comme un être corrompu bourré d’implants. Quand on lui demande où est l’espoir dans son travail, Tsutomu Nihei répond (source: Catsuka) :

Au départ je n’ai jamais pensé à l’espoir, pour moi ça n’existe pas.

snikt9Tsutomu Nihei est clairement un auteur nihiliste, qui perçoit notre avenir à l’aune de l’hystérie techno-économique caractéristique de l’époque moderne. Il interroge le monde que nous construisons : où est la place de l’être humain, au sein de la matrice bétonnée et cablée qu’il a conçu ?

Au milieu de ce post-modernisme déprimant, le caractère taciturne et téméraire de Wolverine s’intègre parfaitement. Il incarne une espérance, un dynamisme que ces gens du futur ont perdu, ainsi qu’un certain pragmatisme. C’est lui qui fait entrer dans l’action la tribu de survivants qui l’ont appelé, dont la moitié ne sont plus que des loques zombifiées. Sa sauvagerie fait merveille face à un ennemi surpuissant: ça fait plaisir de voir un Wolverine déchaîné affronter seul une armée de mutants sans pitié.

Snikt! se révèle une excellente porte d’entrée dans l’univers obscur de Tsutomu Nihei, tant en terme de narration (ici plus accessible que dans Blame!) que de la chronologie (puisqu’on est au début du chaos). C’est l’œuvre la moins hermétique de Tsutomu Nihei, et avant tout un genre de crossover commercial. Mais le plan final vient nous rappeler que ce que nous dit Nihei, même à travers le divertissement d’un comics, nous concerne directement. La silhouette de Wolverine, de retour à son époque, est écrasée par les buildings de New York, évoquant l’inexorable digestion de la fiction par le réel.

Au moment où des scientifiques nous avertissent de la mauvaise influence de la ville sur le cerveau humain, le prophétisme de Nihei laisse un arrière goût de malaise.

snikt211

22
Fév
09

éloge d’un guerrier clodo

vaga31
Vagabond, pour les incultes, est un manga dessiné par le maestro du trait, Takehiko Inoue, dont le premier chapitre fut publié en 1998, et que je lis fiévreusement depuis bientôt dix ans. Il reprend la vie d’un des héros de la tradition japonaise du XVIIème siècle, le ronin Miyamoto Musashi.

Ceux qui connaissent déjà l’excellent Musahi d’Eiji Yoshikawa, publié en France en deux livres (La pierre et le sabre et La parfaite lumière), seront surpris de constater que le manga d’Inoue s’éloigne très sensiblement de l’histoire et prend de grandes liberté avec le déroulement des évènements. La différence la plus frappante est le personnage de Sasaki Kojirô, rival de Musashi, métamorphosé en un dandy sourd et romantique absolument magnifique.

Takehiko Inoue adopte un style de dessin et de narration absolument unique en son genre. Son trait superbe est assez réaliste et précis. Les faciès des personnages sont incroyables par leur diversité et leur humanité. On est loin ici d’une galerie de perso uniquement différenciés par des coupes de cheveux, leur corpulence ou leur look. Le dessinateur a la capacité de créer de vrais « gueules » de cinéma, de les faire évoluer dans le temps, et de leur donner, par des procédés de pure mise en scène, une présence hallucinante pour de simples dessins en noir et blanc.

vaga

Son style narratif est d’ailleurs, lui aussi, très inspiré du cinéma. Il n’hésite pas à étaler une scène d’action sur des volumes entiers, à multiplier les plans ou à nous faire pénétrer la conscience des personnages par des procédés graphiques ingénieux (du simple flashback à la discussion fantasmé entre les spectres de ses différents maîtres, venus critiquer le style du personnage). Cela donne à l’ensemble de l’histoire un rythme lent, très progressif, mais jamais lourd. Car l’auteur ne s’égare pas, ne digresse pas, se concentre tout entier sur la maturation de ses personnages.

Ce qui nous amène au véritable sujet que prétend traiter Vagabond. Ici, il n’est pas question d’une fresque biographique ou historique, et encore moins d’un shonen d’inspiration historique. Vagabond est un seinen d’initiation, narrant la fantastique progression de Takezo Shinmen, alias Miyamoto Musashi, dans le domaine du sabre. Ce personnage de quasi-orphelin, nourrissant depuis toujours la volonté de surpasser son père, bretteur renommé et figure tyrannique, est l’incarnation même du guerrier téméraire, prêt à toutes les folies pour rencontrer et terrasser les meilleurs combattants du pays. Ainsi, en revenant de la bataille de Sekigahara, notre héro pénètre le dojo du clan Yoshioka, considérés comme les plus redoutables, et provoque en duel leur maître, Soijiro Yoshioka.

Tel le dernier des clochards, ce sabreur intrépide voyage sans aucune richesse, comptant sur sa propre débrouillardise et d’heureuses rencontres pour se nourrir et se loger, quand il ne jeûne pas en dormant à la belle étoile. Hors de question pour lui de trouver un travail ou de s’installer quelque part. Seul importe le perfectionnement de son art. Cet absolu désir de progression, pour lequel il sacrifie autant sa vie affective que sociale, l’amènera à remettre en question jusqu’à la finalité même de son désir de combat.

Au contact de mentors spirituels et philosophiques comme le « bonze de merde » Takuan, le sage Sekishusai Yagyu, le vénérable Hōzōin In’ei ou le très généreux Honami Kōetsu, Miyamoto Musashi va progressivement abandonner ses illusions de pouvoirs (« être le meilleur »), son aggressivité aveugle d’animal blessé, pour nevaga21 chercher dans le duel qu’un moment d’existence. Ses combats, comme autant de jalons sur la route vers la perfection, l’amènent à se confronter à ses propres peurs, à se débarrasser des spectres qui l’encombrent, à accepter complètement l’idée qu’il pourrait mourir la seconde qui suit. Enfin, le lien étroit qu’il a noué avec la nature (qu’il reconnaît comme son seul maître) l’entraîne dans une perpétuelle contemplation du monde et des considérations métaphysiques d’une profondeur extraordinaire.

Pour mettre encore plus en valeur cette exigence d’absolu, l’auteur développe un autre personnage : Matahachi Hon’iden, ami d’enfance de Miyamoto Musashi. Esprit incertain, en proie aux remords et à la nostalgie, succombant aux tentations de la chair, de le gloire ou de la richesse, il incarne la faiblesse de caractère et le manque de détermination. Cette faiblesse le rend désagréablement proche de nous, nous renvoyant à nos propres défauts, aux excuses que l’on s’invente pour justifier notre inertie.

Pour autant, Miyamoto Musashi n’est pas un héro invincible, sans défauts. Et toute la volonté de l’auteur est justement de démontrer que l’excellence est à la porté de tous, pourvu qu’on s’y consacre vraiment. Au final, quel que soit l’art que l’on veut maîtriser, c’est soi-même que l’on a besoin de changer, de façonner, d’épurer, pour atteindre à la paix. Vagabond est un appel furieux et salvateur à remettre en question nos existences, à réhausser sensiblement la valeur que nous accordons à nos vies et à déblayer en profondeur nos intelligences embrumées. Ce manga cible en permanence l’essentiel, l’humain apeuré et sauvage qui nous habite, l’exhortant à sortir de sa réserve, à renverser le décorum conformiste qui le masque, et à partir, pieds nus et sans le sous, en quête d’absolu.

Un tel humanisme acharné, à une époque où le summum de l’accomplissement est d’être riche et égoïste, ne saurait être boudé.

vagabond

21
Fév
09

Why so evil ?

20080717-220950-pic-74740495
On a pas mal parlé de The Dark Knight, dernier film de Batman en date, sorti en salle en aout 2008. Il en a réjoui beaucoup par sa noirceur, son ambiance glauque et malade qui rend enfin justice à l’idée que se font les fans de l’univers de la chauve souris milliardaire. Personnellement, j’ai été moins séduit par le film dans son ensemble (qui pêche par une mise en scène trop sobre) que par le charisme et le charme invraisemblable du Joker. Ce taré crève à tel point l’écran qu’il m’en a fait oublié Batman, et qu’en regardant le générique je me suis posé la question : pourquoi ce film ne s’appelle-t-il pas Rise of the Joker ?

En règle général dans le cinéma, le méchant est perçu comme l’anti-thèse du héro, comme son contraire. Il intervient dans le film à la fois pour donner au héro l’occasion de se valoriser et pour montrer que le bien l’emporte. Trop rarement, le bad guy est un personnage à part entière, traité de manière cohérente et complète. Trop souvent, on ne lui attribue que des « circonstances atténuantes » pour justifier ses actes, et non pas une véritable philosophie.

Le Joker de Heath Ledger est un génie. Vrai monstre, véritable enfant pourri de la modernité, ce gars-là a tout compris de la société dans laquelle il vit, a su démonter et inspecter chaque aspect du monde moderne. Il a si bien apprit ses mécanismes qu’il s’y insinue et les manipule avec une aisance prodigieuse, naturelle.

Du début à la fin, c’est ce clown psychopate aux allures de dandy toxico qui mène la danse, qui prend tous les risques. Et alors que son adversaire est surentraîné et bardé de gadgets technologiques, ce gogo n’a que son costume psychédélique et son intelligence corrompue pour arriver à ses fins.

Le rapport qu’il entretien avec le Batman est, lui aussi, plus nuancé et pertinent que la routine habituelle. Le Joker ne dit pas au héro « nous sommes pareils », mais « tu me complètes ». Il lui explique que la lutte du bien contre le mal, scénarisée par les médias, est une plaisanterie, et que le vrai drame est la manière dont les « gens civilisés » s’entre-dévorent pour de la sécurité, de la gloire ou des richesses. Le nihilisme du Joker a un goût d’authenticité, parce qu’il a admis l’absurdité des normes, ces codes qui ne sont là, bien souvent, que pour masquer l’insupportable difformité de l’homme-consommateur.

ellindioL’objectif du Joker est de faire éclater la vérité, de rendre public le chaos du monde moderne, son immoralité fondamentale. Le but du Batman est de préserver l’idée de la justice. Tous deux ne croient pas en l’ordre établit, et le défient, parce qu’ils savent que cet ordre est infecté, illusoire, mafieux. L’un espère pouvoir un jour le rétablir, l’autre veut que cesse la mascarade.

Le Joker confronte son relativisme intégral et désespéré avec la morgue schizophrénique de Batman, personnage torturé, qui n’assume pas ses propres principes ni sa richesse, ne cesse de douter de sa légitimité et éprouve le besoin de se dissimuler derrière un masque. Au contraire, le Joker n’obéit à aucune règle, il ne veut ni argent, ni responsabilité, ni contrôle. Il incarne le parfait agent du chaos. Au moins, affirme-t-il à un Harvey Dante défiguré, ce chaos est « fair », équitable, par rapport à un système mensonger qui ne laisse aucune chance à ceux d’en bas.

De mémoire, il n’y a que le personnage de El Indio (Per qualche dollari di piu, Sergio Leone, 1965) qui soutienne la comparaison. Il apparaît d’ailleurs dans le seul film de la trilogie des dollars où Clint Eastwood semble en retrait, presque éclipsé. Dans de tels films, on sent que le réalisateur lui-même est en lutte avec son personnage, avec ce qu’il représente. Que ce soit El Indio ou le Joker, ces caractères rapetissent l’ordre en place, et nous donnent une furieuse envie de briser nos propres règles, parce que leur liberté ridiculise ce que nous prenons pour une morale et qui se révèle, à leur contact, n’être qu’un vernis d’humanisme sur un fond absurde et animal.

Alors que l’histoire récente nous montre que les pays prétendument « développés » mijotent, par leur impensable égoïsme, une catastrophe humaine et environnementale mondialisé, l’anarchisme déjanté et fascinant du Joker paraît, finalement, pas si disproportionné que ça. Et ce n’est pas l’optimisme outrancier venu « sauver » la fin du film, qui nous en dissuadera.

joker

21
Fév
09

this is badass shit

eastwood2

Les plus grandes claques frappent quand on s’y attend le moins. On mène son petit train intellectuel, la conscience bien posée sur des rails dont on connaît l’origine et dont on imagine la direction. Mais rarement une œuvre nous touche, nous pénètre et nous retourne suffisamment pour nous faire dérailler, pour nous arrêter dans notre ruée vers la bonne conscience, pour nous étourdir et nous faire voir tout ce qu’on a perdu, la laideur de notre intériorité.

Gran Torino est un assaut sauvage et calculé, à l’intelligence lumineuse, contre l’air du temps et ses multiples avatars. Alors que le film n’est pas encore diffusé en France, et que les critiques n’ont pas eu le temps de le déchiqueter (quel que soit le nombre de point qu’ils lui infligeront), il est encore temps pour moi de vanter tout ce qu’il a d’intégral, d’absolu, de beau.

gran-torino-teaser-poster

Clint Eastwood a une intelligence de l’humanité qu’auront du mal à saisir ceux qui s’obstinent à ne voir en lui qu’un comédien de western réac, une « gueule » que ses récentes réalisations (Million dollar Baby ou L’Echange) ont promu au rang de coqueluche de festival. Il campe ici un vétéran américain, Walt Kowalski, veuf, habitant dans une banlieue qu’il a vu se dégrader, désormais peuplée d’étranger et terrorisée par la guerre des gangs. Ce vieux fait figure de loup des steppes, qui ne comprend pas ce qu’est devenu son pays, la manière dont se comportent les gens, l’immoralité des jeunes. Ses deux fils et leur familles vivent loin de chez lui, et lui sont devenus étrangers. Il est le stéréotype de ce qu’on appel un « réac » ou « facho », en France : quelqu’un de fondamentalement intolérant et qui croit encore en une éducation, une morale, une décence.

Durant l’intégralité des presque deux heures que durent le film, Eastwood joue avec ce stéréotype, le démonte, pièce par pièce, en le confrontant à la fois avec la simplicité d’une communauté Hmong (une ethnie chinoise) voisine et la crasse vulgarité de sa propre famille.

Les abrutis diront que c’est un beau film sur la tolérance ou sur les valeurs familiales, alors que ce film ne parle ni de tolérance ni de famille : il parle de l’humanité perdue. Il parle de l’héroïsme d’être un homme debout aujourd’hui. Le personnage incarne un parangon de politiquement incorrect : raciste, vieux, aigri, solitaire, moralisateur. Il marmonne sans cesse des insultes sur les gens qu’il rencontre, engueule quiconque met le pied sur son gason, fusil M-1 braqué sur le malheureux, critique son fils pour avoir acheté une voiture étrangère, traite ses voisins Hmong de barbares… Walt Kowalsky n’est pas sans évoquer la figure d’un Rambo ou d’un Conan, qui ne veut pas d’emmerdes mais qu’il ne faut pas venir faire chier.

Et même si la famille éclatée de Walt détonne par rapport à la communauté unie autour de Tao, c’est bien l’amitié rédemptrice, d’abord avec Sue puis son frère Tao, qui détermine l’issue du film.

gran

Le sujet n’est donc pas le retour du « facho » dans le giron salvateur de la bonne conscience, mais bien la conversion d’un homme, que la guerre a perdu, à sa propre nature, qu’une autre guerre (celle des gangs) lui donne l’occasion de retrouver. C’est à travers les conflits dans lesquels sont plongés ses voisins qu’il va pouvoir retrouver l’homme qu’il était, celui prêt à se battre, à risquer sa vie pour sauver des innocents.

Avec ce film, Clint Eastwood met une putain de mandale au spectateur, en lui renvoyant à la face tout ce qu’il croit savoir sur le personnage de Walt et sur l’issue du film. Si badass veut dire quelque chose, c’est bien cette attitude de « cow-boy » solitaire, de héros déchu, qui incarne les espoirs et les attentes du petit peuple contre l’oppression omniprésente de la mécanique moderne. Gran Torino nous montre, une fois de plus, que le vrai cinéma n’est ni cette soupe commerciale que les grands studios dégueulent en permanence, ni l’élitisme revendiqué des pseudo réalisateurs parisiens, mais la capacité géniale de mettre de l’humain à l’écran.

L’une des scènes qui m’a le plus impressionné est celle où le fils et la belle fille de Walt viennent discuter avec lui de la possibilité qu’il aille habiter dans une maison de retraite. Alors que son fils développe des arguments, Walt serre silencieusement les poings et le sang lui monte au visage, avec une expression de colère et d’infinie tristesse gravée au burin. Une douleur silencieuse mêlée au sentiment de révolte totale face au scandale de ce cet enfant qui vient dépouiller son père de sa maison et de son honneur. C’est l’image même du regard que porte Eastwood sur le monde moderne et ceux qui l’habitent, qu’il ne comprend plus. Cette scène est un sacré cri de détresse, presque désespéré, contre le néant total de ce que deviennent les gens, qui fait échos à un autre hurlement, poussé par Sidney Lumet dans son excellent Before the devil knows you are dead. Là réside l’inestimable héritage que nous lèguent ces réalisateurs de la vieille école.

Depuis Gran Torino, je garde cette image indescriptiblement puissante gravée dans ma conscience, et je suis sûr d’avoir vécu là un des plus grand moment de cinéma de ma vie.

gran-torino-clint-eastwood

20
Fév
09

g33k

Image tirée du docu Suck my geek

A l’heure de toutes les récupérations mercantiles et de tous les foutages de gueules cyniques, qui ne sont souvent qu’une seule et même chose, il faudrait peut être comprendre la notion de geek dans ses fondements. Car ce n’est pas parce qu’une bande de binoclards coincés et accrocs aux sciences se baladent devant la caméra qu’il faut parler d’œuvre geek.

Loin de moi l’idée de me faire porte parole des geeks ou de me permettre de poser une définition définitive de ce terme. Mais lorsque des aberrations racoleuses à la Big Band Theory se multiplient et que les licences d’univers geeks sont dévastées par centaines, l’heure est à la mise au point.

Quand on consulte l’Oracle Wikipedia, on a droit à de la sociologie bien superficielle comme on l’aime :

Un geek (terme anglais) se prononçant [giːk] (« guik ») est un stéréotype décrivant une personne passionnée, voire obsédée, par un domaine précis.

Éclairant.

La vérité, c’est que ce terme, lui-même dérivé de « freaks », est tellement subjectif qu’il est impossible de le définir à la manière d’un dictionnaire. Voilà pourquoi je me suis intéressé dernièrement à la démarche de Laurent Suply, auteur du blog « Suivez le geek ». Celui-ci se propose d’interroger une poignée de « geeks » plus ou moins réputés pour leur demander leur vision de la chose. Je lui laisse le soin de synthétiser les 13 interviews intitulées « T’es geek toi ? », mais me permet tout de même quelques observations.

astier

Il ne faut pas confondre le geek avec sa passion et ses attitudes. Ce n’est pas parce que énormément de geeks aiment les jeux vidéo, l’informatique, ou les mangas que quelqu’un qui a aussi ces loisirs est un geek. Alexandre Astier, interviewé dans le docu « Suck my geek », affirme assez justement : « Ce n’est pas Goldorak qui compte, c’est ce que je bouffais pendant, c’est les gens qu’il y avait dans la maison, pour certains aujourd’hui disparus…  » On ne devient pas geek du jour au lendemain, c’est quelque chose qu’on a toute sa vie. Comme le dit Yannick Dahan, « il y a un drame fondateur » chez le geek. Une douleur qui s’étale sur des années.

Un geek aura eu une scolarité difficile, un drame familial ou un accident. La rencontre avec le monde, avec les impératifs absurdes de la modernité, avec le cynisme des adultes, est violente et destructrice. Il découvre que la morale et l’héroïsme (que les contes et les dessins animés lui avaient appris à aimer), n’existent plus en grandissant.

Mais le geek aura fait un choix, celui de se réfugier dans ses passions, dans l’imaginaire, dans un domaine où l’inhumanité, l’incroyable dureté de la modernité, n’aura pas prise sur lui. Quel que soit la définition, le geek est quelqu’un qui a un rapport étroit avec son enfance. Il est hors de question pour lui de la chasser, ou d’oublier des rêves, des sensations, peut-être une certaine manière naturelle et fluide d’être au monde, qui s’est altéré avec le temps.

De ce point de vue, le geek est quelqu’un qui est en conflit avec le monde des hommes. Il en a peur. On peut considérer que les hikikomori ou nolife sont un stade ultime (avant le suicide) dans le stéréotype du geek qui refuse les codes sociaux. Souvent, les mauvais analystes de ces types de comportement parlent de « refus du réel », quand il s’agit d’un refus de la norme.

J’adhère complètement à la définition donnée par Alexandre Astier :

« Un geek est une personne qui ne parvient pas à trouver une raison satisfaisante de devenir adulte. »

nhk1

Non pas que le geek soit un « éternel enfant », mais quelqu’un qui refuse ce qu’implique « devenir adulte ». Il ne veut pas marchander sa conscience ou la soumettre aux impératifs carriéristes, il a besoin d’authenticité, de vérité. Le refus de devenir adulte n’a donc rien à voir avec le refus de prendre ses responsabilités. C’est avant tout la volonté de ne pas être absurde, de ne pas obéir, par défaut, à la pression sociale, de ne pas adhérer à une pensée unique dangereuse.

Le geek se caractérise par un rejet de l’infantilisation qui est la règle dans « le monde adulte ». Il conteste le manque d’alternative qui lui est offert, l’obligation de prendre La voie. Il ne perçoit finalement le monde que comme une gigantesque garderie pour vieux, qui fournit, de la naissance à la mort, de quoi s’employer, de quoi se distraire. N’arrivant pas à satisfaire sa soif de vérité et de liberté dans ce « monde adulte », il choisit de s’évader dans la fiction. En ce sens, être un geek signifie lutter contre une certaine idée consensuelle et nihiliste de ce qu’est la « réussite » sociale.

Le geek est donc une créature fondamentalement obscure, ténébreuse, ayant grandit dans l’incompréhension des canons du siècle et dans une lutte perpétuelle pour conserver en soi la passion du jeu, de l’invention, de la liberté de penser et d’aimer. C’est un conflit existentiel qui fait naître le geek : son choix de ne pas adhérer au commun, mais d’entretenir la flamme de l’esprit d’enfance, un désir d’absolu.  Dès lors, on voit mal ce que signifie que le geek soit devenu tendance et accepté par tous : la société a-t-elle changé radicalement vers davantage d’humanisme et de simplicité ? Ou n’est-ce pas simplement l’effet secondaire de la commercialisation massive d’oeuvres geeks, qui les transformerai en petits princes de la consommation ?