26
Jan
10

Ce qu’on ne dit jamais

Il n’y a qu’un seul sujet que je n’aborde jamais avec mes potes, et qui pourtant nous touche tous directement. On parle de politique, d’animés, de retrogaming, de cinoche, de se barrer de ce pays de con, mais on parle jamais de ce qui nous manque et qui nous rend malheureux, de dépression. Pourtant, c’est pas le fond qui manque. Ceux qui ont un emploi sont en rupture familial, ou incapable d’avoir le plus petit début de vie sociale. Ceux qui sont au chômage galèrent chez leur parents.

On fait ce qu’on peut pour prendre sur nous. Mais honnêtement, on n’y croit plus. Je sais pas, y a comme un truc qui casse quand on arrive sur le marché du travail, un truc bien glauque qu’on sent venir pendant toute l’adolescence et qu’on rejette d’instinct. Je saurai pas le définir précisément. Je crois que ça a beaucoup à voir avec l’idée qu’on se faisait de la vie durant l’enfance, comme quelque chose d’absolue, d’infiniment précieux. Et le travail donne un prix à cette beauté là, et l’économie rend sale et humiliante l’existence.

Oh ! Non pas que le travail soit en soi une torture. Je dirai plutôt que le travail contemporain a perdu son âme, son utilité. On n’y trouve pas de sens. On ne s’y sent pas vivant. « Trouve un travail qui te plaît« , qu’ils disaient. Alors on fait les études qu’il faut, on passe X barrières de sélection, on passe des années de sa vie la tête dans des cahiers. Et on se ramasse comme une buse : le travail en question est merdique. On s’y fait chier. Les gens y sont névrosés, et ils ont tous envie d’autre chose.

Gros lecteur de littérature fantastique et d’anticipation, le réel passe son temps à évoquer, pour moi, des univers comme ceux de 1984, ou du cycle des robots. Tout semble si absurde ! On doit en chier, on doit s’emmerder, on doit souffrir, pour préserver sa petite fiche de paye. La robotisation de l’homme est précisément le processus d’aliénation qui lui ôte de l’esprit toute velléité transcendante, tout désir spirituel, pour se satisfaire uniquement du travail et de la consommation.

On se réveil un matin, on allume son ordi pour regarder, comme d’habitude, un site quelconque en écoutant de la musique. Et puis, vient cette pensée entêtante : la vie ce n’est que ça. Galérer pour se loger, galérer pour travailler, mendier son salaire, se vendre comme une pièce détachée, pour obtenir l’aumône qui permet de survivre encore un peu. Il n’y a que ça.

Ce n’est pas de l’orgueil mal placé : je ne vois pas ce qu’il y a de mal à travailler pour un salaire. En revanche, je ne comprends pas pourquoi il est si difficile de trouver un travail, malgré des années d’études. Je ne parvient pas à accepter que le travail soit devenu si dérisoire, pour les entreprises, qu’elles en suppriment sans arrêt par millions. A quel moment le profit est-il devenu prioritaire sur le bien-être de l’humanité ? A quel tournant tragique de notre histoire avons-nous décidé qu’il était bon de licencier, et mal d’embaucher ?

L’invention du chômage moderne est l’une des plus diabolique créée par l’homme. Condamner des hommes à ne rien faire, à l’inutilité sociale, c’est, je crois, un sort bien pervers et destructeur. Mais dans le même temps, le chômage n’est là que pour dissimuler pire encore : la vacuité du travail moderne. Le chômage est le corollaire indispensable de l’esclavage du travail. Chômage et travail sont les deux faces d’une même soumission, d’un même culte misanthrope : l’argent-roi. Sans chômage, rien ne nous empêcherait de quitter notre travail, pour faire simplement ce qui nous plaît.

Lorsqu’une personne est au chômage, son entourage s’empresse de l’entourer, de la conseiller. Si elle ne trouve pas de contrat, on lui fait bientôt des reproches : « tu as baissé les bras !« , « tu es faignant !« , « tu t’y prend mal !« . On remue beaucoup d’air pour se persuader qu’il y a quelque part un emploi qui ne demande qu’à être occupé, mais qu’on a simplement pas bien cherché.

Le mythe de la croissance et du progrès a besoin, pour fonctionner, que chacun croit qu’il a un rôle à jouer dans l’économie, que chacun croit que la croissance n’exclue personne, que le progrès est pour tout le monde. Or, la réalité nous montre bien que ce n’est pas vrai. La misère dans laquelle baigne 80% de la population de cette planète est précisément la condition de l’opulence des 20% restant. La société de consommation n’a besoin que d’un nombre de plus en plus réduit d’agents pour fonctionner.

Cette non société ne fonctionne que par la peur. Et le rôle du chômage est d’entretenir cette peur : la peur du déclassement, de l’inactivité, de la perte de statut social. L’économie mondialisé n’a pas besoin d’homme, elle a besoin de robots serviles et ignares.

Ma génération préfère souvent se suicider, plutôt que d’en arriver à formuler ces idées. La vérité fait plus peur, que l’acceptation de normes absurdes. La norme est rassurante, même dans ses dimensions les plus odieuses. Mais la vérité, la vérité sur le travail, la vérité sur l’économie, conduit l’homme à la marge.

La crise, par exemple, n’est que la manifestation du désordre économique qui règne, elle n’a rien d’exceptionnelle ou d’imprévue. Elle intervient pour aider la modernité à enfoncer les clous, à mettre de nouvelles chaînes, à construire de nouvelles prisons, sans que cela choque personne. Des figures enfermées dans leur costume décident qu’il est bon de supprimer des emplois, de payer moins, d’endetter les générations futures, d’empirer le travail existant, de tout faire pour préserver le système nihiliste à la tête duquel ils se trouvent. On voit très bien que les choses vont de mal en pis. Mais est-ce que cela conduit quiconque à réagir ? Nous préférons le confort et le cynisme. Nous avons capitulé. Tout ce dont on a la force de faire, c’est oeuvrer à notre salut individuel, tenter de tirer notre épingle du jeu, en attendant la fin.

Le putain de problème, c’est que nous avons quitté notre monde pour le leur. Nous avons accepté leurs règles, leurs lubies, leur tyrannie. Quelque part, sur le chemin, nous avons abandonné, nous sommes remontés à la surface.

Ma génération est peut-être la première à avoir intégré si parfaitement le désespoir, à l’avoir si bien accepté qu’il en est devenu notre projet, notre espérance. Nous sommes confiants que les choses vont continuer ainsi. Nous savons que cela va empirer, et nous sommes convaincus que c’est bien. Moins de travail, plus d’aliénation, plus de consommation, le meurtre des faibles, la jungle. Oui, tout va bien.

Les zombis, les robots, les costumes-cravates, c’est nous maintenant.

C’est marrant. Y a un seul sujet que j’aborde jamais avec mes potes, et qui pourtant nous touche tous

directement. On parle de politique, d’animés, de retrogaming, de cinoche, de se barrer de ce pays de con,

mais on parle jamais de dépression. Pourtant, c’est pas le fond qui manque. Ceux qui ont un emploi sont en

rupture familial, ou incapable d’avoir le plus petit début de vie sociale. Ceux qui sont au chômage

galèrent chez leur parents.

On fait ce qu’on peut pour prendre sur nous. Mais honnêtement, on n’y croit plus. Je sais pas, y a comme

un truc qui pète quand on arrive sur le marché du travail, un truc bien glauque qu’on sent venir pendant

toute l’adolescence et qu’on rejette d’instinct. Je saurai pas le définir précisément. Je crois que ça a

beaucoup à voir avec l’idée qu’on se faisait de la vie durant l’enfance, comme quelque chose d’absolue,

d’infiniment précieux. Et le travail donne un prix à cette beauté là, et l’économie rend sale et

humiliante l’existence.

Oh ! Non pas que le travail soit en soi une torture. Je dirai plutôt que c’est le travail contemporain qui

a perdu son âme. On n’y trouve pas de sens. On ne s’y sent pas vivant. « Trouve un travail qui te plaît »,

qu’ils disaient. Alors on fait les études qu’il faut, on passe X barrières de sélection, on passe des

années de sa vie la tête dans des cahiers. Et on se ramasse comme une buse : le travail en question est

merdique. On s’y fait chier. Les gens y sont névrosés, et ils ont tous envie d’autre chose.

Gros lecteur de littérature fantastique et d’anticipation, le réel passe son temps à évoquer, pour moi,

des univers comme ceux de 1984, ou du cycle des robots. Tout semble si absurde ! On doit en chier, on doit

s’emmerder, on doit souffrir, pour préserver sa petite fiche de paye. La robotisation de l’homme est

précisément le processus d’aliénation qui lui ôte de l’esprit toute velléité transcendante, tout désir

spirituel, pour se satisfaire uniquement du travail et de la consommation.

On se réveil un matin, on allume son ordi pour regarder, comme d’habitude, un site quelconque en écoutant

de la musique. Et puis, vient cette pensée entêtante : la vie ce n’est que ça. Galérer pour se loger,

galérer pour travailler, mendier son salaire, se vendre comme une pièce détachée, pour obtenir l’aumône

qui permet de survivre encore un peu. Il n’y a que ça.

Ce n’est pas de l’orgueil mal placé : je ne vois pas ce qu’il y a de mal à travailler pour un salaire. En

revanche, je ne comprends pas pourquoi il est si difficile de trouver un travail, malgré des années

d’études. Je ne parvient pas à accepter que le travail soit devenu si dérisoire, pour les entreprises,

qu’elles en suppriment sans arrêt par millions. A quel moment le profit est-il devenu prioritaire sur le

bien-être de l’humanité ? A quel tournant tragique de notre histoire avons-nous décidé qu’il était bon de

licencier, et mal d’embaucher ?

L’invention du chômage moderne est l’une des plus diabolique créée par l’homme. Condamner des hommes à ne

rien faire, à l’inutilité sociale, c’est, je crois, un sort bien pervers et destructeur. Mais dans le même

temps, le chômage n’est là que pour dissimuler pire encore : la vacuité du travail moderne. Le chômage est

le corollaire indispensable de l’esclavage du travail. Chômage et travail sont les deux faces d’une même

soumission, d’un même culte misanthrope : l’argent-roi. Sans chômage, rien ne nous empêcherait de quitter

notre travail, pour faire simplement ce qui nous plaît.

Ma génération préfère souvent se suicider, plutôt que d’en arriver à formuler ces idées. La vérité fait

plus peur, que l’acceptation de normes absurdes. La norme est rassurante, même dans ses dimensions les

plus odieuses. Mais la vérité, la vérité sur le travail, la vérité sur l’économie, conduit l’homme à la

marge.

La crise, par exemple, n’est que la manifestation du désordre économique qui règne, elle n’a rien

d’exceptionnelle ou d’imprévue. Elle intervient pour aider la modernité à enfoncer les clous, à mettre de

nouvelles chaînes, à construire de nouvelles prisons, sans que cela choque personne. Des figures enfermées

dans leur costume décident qu’il est bon de supprimer des emplois, de payer moins, d’endetter les

générations futures, d’empirer le travail existant, de tout faire pour préserver le système nihiliste à la

tête duquel ils se trouvent. On voit très bien que les choses vont de mal en pis. Mais est-ce que cela

conduit quiconque à réagir ? Nous préférons le confort et le cynisme. Nous avons capitulé. Tout ce dont on

a la force de faire, c’est oeuvrer à notre salut individuel, tenter de tirer notre épingle du jeu, en

attendant la fin.

Le putain de problème, c’est que nous avons quitté notre monde pour le leur. Nous avons accepté leurs

règles, leurs lubies, leur tyrannie. Quelque part, sur le chemin, nous avons abandonné, nous sommes

remontés à la surface.

Ma génération est peut-être la première à avoir intégré si parfaitement le désespoir, à l’avoir si bien

accepté qu’il en est devenu notre projet, notre espérance. Nous sommes confiants que les choses vont

continuer ainsi. Nous savons que cela va empirer, et nous sommes convaincus que c’est bien. Moins de

travail, plus d’aliénation, plus de consommation, le meurtre des faibles, la jungle. Oui, tout va bien.

Les zombis, les robots, les costumes-cravates, c’est nous maintenant.

26
Déc
09

Nolife, insert coin(s)

Début 2007, peut-être avez-vous découvert comme moi, un immense sourire au lèvre, le projet Nolife et son teasing de la mort. Peut-être avez-vous eu une érection en apprenant que c’était la société Pocket Shami qui portait cette initiative. Peut-être avez-vous fréquenté le forum Fulllife en guettant les informations qui parvenaient au compte-goutte. Peut-être faites vous partie de ces âmes damnées qui ont suivi, de loin, comme des pestiférés, le lancement légendaire de la chaîne et sa progression, car n’ayant pas le bonheur de remplir les conditions requises pour la recevoir (pas dégroupé, par exemple… -_-).

Vous savez donc probablement que, depuis quelques temps, ils ont eu la bonne idée de proposer un abonnement en ligne, qui permet à tout un chacun d’accéder aux contenus créés par la chaîne, directement sur leur site, en streaming HQ. L’abonnement est tout bonnement monstrueux, car il ouvre l’accès à plus de 500 vidéos en abonnement standard, et 2200 vidéos si vous prenez l’option archives. Le tout sur un site bien foutu, avec un player agréable (c’est pas du dailymotion…) et une bande passante excellente.

La qualité du contenu est indiscutable. Si, comme moi, vous êtes allergique à Davy et ses potes, que vous n’aimez pas NerdZ, soyez sans craintes, il y a des tonnes et des tonnes de trucs de fous dans cette caverne d’ali baba que sont les archives de la chaîne. Des conférences, des reportages tous plus passionnants et originaux les uns que les autres, des émissions de fous (Hall of Shame !!!), du retrogaming à foison, des trucs 18+ (hin hin hin), pleins de superplays à vous péter les rétines (le stupidplay d’Erhune est mythique !), la série NOOB, et bien sûr, toutes les émissions habituelles, les news, les tests, …

Voilà, tout ça accessible instantanément pour quelques euros, payables aussi bien par paypal que par SMS. C’est deux fois moins cher qu’une place de cinéma, et vous en avez pour un mois de glande devant votre PC.
Si je fais leur publicité, c’est parce que j’adore leur trip, la passion et l’énergie qu’ils mettent dedans pour nous offrir tant d’heures de programmes bien mieux foutus que ce qu’on balance sur les grandes chaînes. Ils ont une vraie identité, une démarche authentique, ils se démarquent radicalement du reste et nous prennent pas pour des moutons infantiles. Si on veut que ça continue, il faut souscrire. Si on laisse mourir la chaîne, ce sera une vraie perte, et ça en dira long sur l’état d’esprit de la communauté geek francophone.


Autant je suis pour le téléchargement libre. Autant quand je vois que des gens se donnent du mal pour créer quelque chose qui m’enthousiasme, à un prix plus que raisonnable, bah je met la main à la poche. C’est la conception de la culture que je défends : celle où créateur et spectateur entretiennent des liens étroits, se parlent honnêtement, se nourrissent et s’influencent l’un-l’autre dans une relation symbiotique fertile. Les gars de Nolife ont réussi à aménager un petit espace de liberté et de convivialité, loin des logiques industrielles et du matraquage marketing. A nous de participer, dès maintenant, à sa pérennité et son développement.

42, les amis. 42.

Et puis merde, ils ont sortis la musique de Gunbuster là. L’heure est grave !

18
Déc
09

Merci, Jim

Je suis allé voir Avatar. Durant 3h, j’ai été mystérieusement transporté sur une planète lointaine, pour suivre les aventures d’un paraplégique qui copine avec une tribu locale. Et j’aurai voulu que ça ne s’arrête jamais. James Cameron n’a pas fait une révolution. Il vient de célébrer dignement la gloire et la magnificence de ce qui reste d’humanité. Il vient de signer le plus féroce et magnifique acte de guerre contre la modernité de ce début de millénaire. Une apothéose humaniste dont la puissance n’a d’égal que le pessimisme qui la sous-tend : l’humanité est en train de mourir.

Quand les tristes sires sont à cour de munition pour dégommer de belles choses, ils s’inventent des arguments de toute pièce. Ainsi, sur la toile, entend-t-on depuis mercredi un refrain aussi lancinant qu’hypocrite : Avatar est prévisible, peu original. Peu importe qui a lancé la chaîne, si l’affirmation est ou non pertinente, tout ce que le web geek comporte de vieux cons aigris plus ou moins précoces, la relaye.

SPOILERS OMNIPRÉSENTS

Une intrigue éternelle

Devant tant de bêtise, difficile de discuter. Car en quoi un scénario absolument parfait, sans défauts, limpide, au déroulement aussi naturel qu’ingénieux, aurait-il à souffrir de la critique qu’on voit dedans comme dans un livre ouvert ? N’est-ce pas là l’un des signes qu’on est en présence d’une écriture brillante ? Quand aux capacités de prédictions de certains … J’aurai aimé les entendre me dire les beautés de Pandora, et la laborieuse conversion de Jake, j’aurais aimé les écouter décrire les atrocités commises par les hommes, et l’obstination téméraire de notre héros. Et puis, j’aurais aimé les voir prédire la fin, moi, à cette bande de goinfres cinéphiles, qui engouffrent sans déguster, et rotent comme des porcs après le festin de monarque concocté par James Cameron. Ce type de vautour-là, au lieu de prendre leur part comme tout le monde, se doivent de répandre à tout instant leur cynisme névrotique.

S’ils désiraient à ce point être surpris par James Cameron, que n’ont-ils pas, comme moi, refusés de voir la seconde partie de la Bande Annonce, et évités les spoilers qui trainaient çà et là ?

Non, l’argument ne tient pas. C’est un scénario à l’ancienne, à la précision minutieuse, et dénué du très à la mode « twist » 20 minutes avant la fin. Avatar est un monolithe dont aucun relief n’est superflus, et où rien ne manque. Comme un conte transmis de génération en génération, affiné par les siècles de transmission successive, et qu’on entendrait de la bouche d’un orateur sans égal. Ce qui donne cet aspect intemporel au film, et sa plus grande force, est précisément sa fidélité aux grands principes de toute mythologie, aux étapes initiatiques et chevaleresques emblématiques que traversent les héros, et qu’ont déjà suivi des films comme Star Wars, Matrix, ou le Seigneur des Anneaux. Pas étonnant qu’Avatar nous évoque aussi bien Miyazaki, que Terrence Malick, ou encore Neill Blomkamp : chacun de ces réalisateurs s’attaque au sujet de la déliquescence de l’humanité, à travers des récits éminemment mythologique. Je voudrais faire comprendre à tous ces blasés que l’histoire elle-même n’est jamais fondamentalement nouvelle, qu’elle ne peut être qu’une réappropriation, une reformulation des vieilles légendes. James Cameron, pourtant au sommet de l’avant-garde cinématographique, nous le rappel ici avec génie. Vouloir s’affranchir de ces mythes pour créer véritablement une nouvelle histoire, revient à sortir soi-même de l’humanité, à ne plus rien partager avec elle.

Encore plus absurde est la critique qui affirme que ce film manque de fond, comme les gueux décervelés qui trainent en nombre sur le forum de Mad osent l’affirmer (on y apprend que ceux qui ont aimé sont « des neuneus », que l’écologie est « le degré zéro de la réflexion humaine », et autres joyeusetés de caniveaux). Alors que j’ai rarement vu une œuvre au contenu aussi abyssal, aussi vertigineux. On s’y perd, tellement les thématiques sont riches et savamment exploitées. On en sort avec le vertige, tant l’évocation mythologique vient chercher loin dans nos consciences pour faire naître le sens et nous remettre en question.

Parler de planète, de nature, de spiritualité, bref, d’écologie, alors que tout le monde le fait, ça fait pas rebelle, ce n’est pas assez bien pour ces petits rois du désert. Est-il nécessaire de préciser que l’ampleur de la crise qui nous touche actuellement, et qui bouleverse chaque jour un peu plus le visage de la Terre et menace jusqu’à notre survie, justifie amplement qu’on en parle abondamment, voir qu’on ne parle que de ça ?

Décidément, une frange grandissante de la communauté geek tend à succomber à la régression mentale générale. Idiocracy paraît chaque jour plus crédible.

Une humanité nihiliste robotisée

Nous commençons le film en admirant un vaisseau spatial, l’ingéniosité scientifique de cette humanité future. Entourés d’écrans holographiques, maîtrisant les techniques de cryogénisation et de voyage spatial longue distance, les humains nous paraissent d’abord évolués et sympathiques. Ils nous sont proches. Nous découvrons Jake Sully, marine paraplégique, qui fait le voyage jusqu’à Pandora pour tout risquer, pour se prouver qu’il n’est pas fini, qu’il peut encore accomplir de grandes choses. Le commandement humain auquel il est confronté présente d’emblée la donne : Jake est ici pour son génome (identique à celui de son frère jumeau décédé) dans lequel la compagnie a déjà beaucoup investit. Le corps de Na’vi artificiel conçu pour son frère, ne convient en effet qu’à son empreinte génétique. Personne d’autre ne peut donc l’utiliser. Le général quand à lui, considère comme une chance d’avoir à sa solde un marine doté d’un corps d’avatar, susceptible d’infiltrer les lignes « ennemies » et de lui apporter des informations cruciales pour les défaire.

Le héros est donc considéré comme un objet utile pour ses semblables, dont ils peuvent user à leur convenance. Pire, on constate que la planète elle-même n’est colonisé que pour sa richesse minérale, et que les colons sont prêts détruire l’écosystème et à déplacer sauvagement la population autochtone, pour servir la satisfaction exclusive de leur seul besoin maladif de ressources.

Nous découvrons avec horreur cette absence de morale, de conscience, d’humanité, et nous nous rendons comtpe avec un certain malaise, que ce vide spirituel est le nôtre, que nous ne nous conduisons pas autrement. James Cameron nous glisse dans le personnage de Jake Sully, un infirme. Il a fait ce choix judicieux pour signifier notre incapacité à vivre librement, pour nous situer aussi au milieux de nos semblables. Nous ne sommes tous, au fond, que des personnes handicapées et assistées, sans autonomie, sans perspectives d’avenir, qui nous jetons désespérément dans les salles obscurs, comme Jake sur Pandora, dans l’espoir de remplir un peu cette coupe vide intérieure, à la source originelle et spirituelle que nous avons exclu du monde moderne. Nous sommes comme ce nabot sans principe, qui se vend au plus offrant, accepte tous les compromis, du moment que cela lui permet de s’éloigner le plus possible du désert du matérialisme marchand, de trouver un peu de sens pour combler la soif de son cœur asséché.

Dans ce film, l’homme est une créature à l’agonie, rongée de l’intérieure, dévorée par sa propre démesure, consummé d’hybris. Les humains les plus atteints, c’est-à-dire les militaires et le directeur de la station, parlent comme des machines, fixant des objectifs les uns après les autres, prêts à tout pour suivre les ordres, n’ayant aucune considérations pour le mal qu’ils provoquent. Ces personnages rigides et dénués de la moindre sensibilité, font figures de barbares, de gros beaufs impuissants, sans dignité.

« Ils ont tué leur mère », tente d’expliquer Jake au peuple Na’vi. Nous avons coupé le lien, nous avons rompu la filiation, nous avons trahi nos propres intérêts, dans notre tentative folle d’orgueil de nous faire nos propres dieux. Et, non contents d’avoir anéantit nos racines, nous venons encore faire de même sur d’autres planètes, n’hésitant pas à écraser et brûler tout ce qui se trouve sur notre route.

Changer notre regard

Le réveil que nous propose James Cameron à beau passer par la technologie électronique, il n’en a pas moins comme effet de nous en sevrer. Jake Sully, une fois propulsé par la machine dans son nouveau corps, n’a qu’une hâte : se lever et marcher. A nouveau capable de se déplacer, il se débarrasse aussitôt des électrodes, écarte les scientifiques de son passage et défonce la porte qui le sépare du dehors. Alors, on le voit courir, s’élancer, savourer la caresse de l’air sur sa peau et plonger ses pieds dans la terre du potager. De même, le spectateur, au début embarrassé par les lunettes à cristaux liquides auxquelles il n’est pas habitué, oublie tout à fait, durant cette scène, qu’il est en train de vivre une expérience inédite en terme de maîtrise technologique. Pour lui, la seule chose qui importe est de partager la joie de Jake, de redécouvrir avec lui le plaisir simple d’avoir des jambes et de galoper à l’air libre. Cette scène est la vraie profession de foi du film : celle de renouveler notre regard, de nous rééduquer, de nous réapprendre à aimer vivre. Rien que ça.

Qu’importe la prouesse technique, semble nous dire James Cameron, si elle n’est pas avant tout au service de l’homme, de l’élévation de son âme.

La suite du film propose une plongée, de plus en plus intime, dans une nature foisonnante fantasmée, déifiée, métaphysique. Mais si la qualité et la profondeur de l’univers de Pandora n’a pas échappé aux critiques, personne ne semble souligner que les héros de ce film sont des « hommes des cavernes », ce que nous appelons, avec la sinistre morgue qui caractérise notre siècle, des primitifs, des indigènes. James Cameron réussis le défi impressionnant de nous les faire paraître infiniment plus évolués, de nous donner envie d’en être un soi-même. Nous, génération multimédia, droguée dès le berceau aux émanations publicitaires et aux technologies du divertissement, il nous fait miroiter un monde sans électricité, sans écrans, sans consommation. Il nous fait pénétrer les mystères d’un peuple qui vénère un grand arbre et dort dans des hamacs, qui vit de chasse et de cueillette, se balade en haut des branches, porte des colliers d’os, se couvre de peintures de guerre et fait subir des rites initiatiques à ses adolescents, qui ridiculisent les bizutages aujourd’hui interdits. Il nous fait voir par leurs yeux la vie idyllique sur Pandora (qu’on nous présentait jusque là comme un enfer), et les tares de notre propre race. Cette empathie qu’il parvient à susciter, atteint son climax lors de l’abattage de l’arbre-maison qui abrite les Na’vi. On pleure littéralement toutes les larmes de son corps à la vision de ce tronc gigantesque qui s’effondre, dans une évocation majestueuse du crime que nous avons déjà commis sur Terre, contre la nature et notre sang.

En un mot, James Cameron nous montre ce que nous appelons complaisamment des sauvages, cette part d’humanité que nous avons chassé et refoulé, et nous persuade qu’ils disposent d’un savoir que nous ignorons, d’une technique que nous avons oublié, d’un trésor inestimable, essentiel à notre bien-être, que nous avons perdu. A travers un cheminement émotionnel de très haute volée, il réussit le pari de nous montrer que ce sont bel et bien ces misérables automates humanoïdes au comportement absurde, qui ont perdu leurs repères et leur bon sens. C’est nous, qui sommes ignorants de tout.

La nature, seule technologie vraiment humaine

Contrairement à ce qui était suggéré au début du film, la seule apparence physique ne suffit pas à faire de soi un Na’vi. La rencontre de Jake avec ce peuple autochtone révèle, dès les premiers instants ce qui les sépare, et les différencie radicalement des hommes : ils sont à l’écoute de ce qui les entourent, ils font encore parti intégrante du monde dont ils sont issus. A l’image de Neytiri, qui renonce à tuer Jake, alors qu’une graine de l’arbre de vie se dépose sur la flèche qu’elle s’apprêtait à décocher.

En maître cinéaste, James Cameron a bien sûr trouvé moyen de montrer cette chose qui nous est étrangère, de la rendre tangible, démonstrative, spectaculaire, afin qu’elle s’imprime aussi bien sur nos rétines que dans nos têtes. Aussi a-t-il doté ses Na’vi, mais aussi bien les animaux et les arbres, de tentacule à l’extrémité sensible, qui se connectent les unes aux autres, et permettent la communication -le Tsaheylu- entre tous les êtres. Ainsi, l’intégralité de la sphère du vivant est en communion, ou du moins en harmonie, chacun trouvant sa place au sein de la forêt, s’il sait la respecter.

Conscient qu’il ne sait rien, qu’il n’est qu’une coupe vide, qu’un enfant insouciant et ignorant, Jake supplie la jolie Na’vi de lui venir en aide, de lui apprendre. Et les grands bleus finiront par consentir à le « guérir de sa folie » d’homme, à lui enseigner absolument tout, de la manière de marcher à la communion avec Eywa, la déesse qui est dans toute vie. Jakesully s’intègre donc, peu à peu, au monde de la forêt, et tisse avec lui une infinité de liens. Contrairement, aux technologies modernes, qui finissent par isoler les individus et leur nuir (exemple : cancers générés par les ondes et les produits chimiques, alzheimer, maladies du coeur, asthme, détérioration de la vue avec les écrans etc…), la nature de Pandora offre un réseau organique qui n’exclu personne, qui guérit et féconde la vie. Le plus remarquable étant le travail de James Cameron pour souligner la synergie sans faille entre les Na’vi et le reste de la biosphère, à contrario de l’enfer technologique moderne dans lequel nous sommes enfermés physiquement et mentalement, et où l’homme ne semble pouvoir exister que par la destruction des autres formes du vivant.

De la virtualité au réel

James Cameron nous amène à comprendre, comme Matrix avant lui, mais de manière plus fine encore, que ce que nous prenons pour la réalité, ce monde grisâtre et sans saveur dont nous nous sommes entourés, n’est qu’un simulacre. L’illusion que nous ne sommes ici que des consommateurs perdus dans un supermarché de la taille d’un Univers, se déchire peu à peu, pour Jake comme pour le spectateur, au fur et à mesure qu’il explore le monde de Pandora. Jake est un nolife, un marginal, un laissé pour compte du système, auquel on offre la chance de s’extraire de sa condition, et de connaître d’autres cieux que ceux, viciés et assombris, de la Terre.

Lui qui n’avait connu que les succédanés de plaisirs que l’on distribue pour de l’argent, va apprendre à s’incarner réellement, à sentir son environnement, à interagir avec lui. La découverte des richesses impressionnantes que recelle en abondance la biosphère de Pandora, a pour but de faire appel à notre propre capacité d’émerveillement, à notre enthousiasme de gosse devant le spectacle du vivant, à notre désir de défendre une cause vraiment juste, de cultiver et protéger ce qui en vaut vraiment la peine.

Tout dans cette longue immersion dans la culture Na’vi, de la découverte du lien charnelle qui les unis aux créatures dont ils font leur compagnon, à celle de l’arbre-vie Yggdrasil, cœur spirituel de Pandora, contribue à raviver en nous l’éclat de la flamme intérieure, étouffée par le bruit de la frénésie consommatoire dans laquelle nous tentons d’exister. Jakesully se découvre des amitiés, comprend peu à peu ce qu’il cherchait jusque là, ce qui a de la valeur et qu’il faut défendre : le cœur spirituel contenant l’essence vivante de la forêt et l’esprit des ancêtres. Le symbole même du tout cosmique auquel nous appartenons.

D’un coups, Jakesully prend conscience qu’il existe vraiment un sens qui dépasse sa petite personne et le lie à tout ce qui est. Il découvre une réalité plus attrayante, parce que plus authentique, moins formatée, moins artificielle. C’est le sens magnifique de l’existence proposée par les Na’vi qui l’attire. Stimulé comme jamais il ne l’a été dans son morne passé terrien, il fonce tête baissée dans chaque défi qu’il rencontre, s’investit bien plus que de raison dans sa mission, qui n’est pour lui qu’un prétexte pour aller au contact d’une société que la follie moderne n’a pas souillée. Le parallèle avec les MMO est évident et pertinent. Car la noyade que beaucoup d’entre nous ont connu et connaissent encore, dans des univers, a priori virtuels, s’explique exactement par ce besoin viscéral d’échapper à l’aliénation permanente infligée par la société de consommation. Avatar interroge ce besoin, et le justifie, l’anoblie, lui donne mille fois raison. Aux côtés de Jake, Icare du futur, nous affrontons la vérité que nous traitions jusque là avec indifférence : nous sommes des esclaves, des êtres à demi-morts, privés non seulement de jambes, mais de ciel vers lequel tourner notre regard et où étendre nos ailes, d’un haut lieu qui nous nourrisse intérieurement.

Ce n’est pas le nolife qui est fou de vouloir se réfugier loin du monde. C’est ce monde qui a perdu de vue l’essentiel, et qui procède par robotisation de l’homme, dévastation des espèces animales et végétales, annihilation des espoirs humains. Il faut être inconscient et cynique pour croire qu’une telle civilisation de terreur et de barbarie puisse donner naissance à un bonheur quelconque. Celui qui vit dans l’illusion est donc moins Jakesully, qui sait ce qui se joue vraiment sur Pandora, que les autres humains, enfermés dans leurs cages de métal, à l’horizon rétrécit.

Renaître

L’aboutissement narratif de l’histoire, sa conclusion géniale et naturelle, est l’incarnation définitive de Jakesully dans le corps d’un Na’vi, sa transformation achevée, sa conversion totale à la spiritualité Na’vi, son intégration au cosmos de Pandora. Cela signifie, non pas qu’il cesse d’être un homme, mais qu’il le devient au contraire pleinement, qu’il entre à nouveau dans le cycle du vivant. Puisque les Na’vi représentent eux-même la véritable humanité, celle que nous avons laissé mourir en nous, cette race supérieure, vraiment évoluée, qui respecte toutes choses vivante. La forme de Na’vi répond davantage aux exigences de sa nature humaine que son corps atrophié, qui ne lui permet ni de savourer l’air de Pandora, ni de partager l’existence des Na’vi. Jakesully a eu besoin de quitter le monde moderne, de fuir l’engourdissement cryogénique dans le rêve d’une autre vie, pour obéir à sa nature profonde d’animal spirituel et conscient, pour répondre au mieux à son désir de vrai, de beau, de réel.

Dans cette dernière image des paupières qui s’ouvrent, résonne l’injonction ultime du réalisateur : à vous ! Laissant le spectateur partagé entre un émerveillement total, et le désir violent de réformer sa vie.

Beaucoup ont vu dans la colonisation barbare de Pandora par les hommes une référence à l’extermination des natifs américains ou à l’occupation de l’Irak, mais elle se veut plus universelle, plus évocatrice. Le cinéma manipule des mythes, qui eux-même sont ancrés dans la réalité. Que James Cameron ait souhaité aborder le problème de l’invasion économique, ne signifie pas qu’il désire expressément dénoncer un tel fait ponctuel dans l’histoire humaine. Il veut avant tout s’adresser à notre conscience, à notre imaginaire et nous interroger sur notre manière personnelle d’être au monde. Il est plus confortable de dire que le message de ce film s’adresse à des gouvernements, plutôt qu’à nos propres petites personnes.

De même, ceux qui ne voient que la prouesse technique et osent affirmer qu’elle résume à elle seule le message du film, comme ce gus adepte du trans-humain, n’ont pas compris du tout la démarche de James Cameron. Qu’il choisisse de montrer une vision du réel capturé sur pellicule argentique, ou une créée sur ordinateur, le réalisateur ne fait que faire de la fiction, concevoir une représentation subjective. Aussi, quelle différence cela fait-il que nous ayons à l’écran un personnage de synthèse ? Aucune. Dans tous les cas, ils restent des personnages. Ils ne sont pas réels.

Les âmes encore éveillées, les esprits encore capable de respirer à l’air libre, comprendront qu’il s’agit là du premier véritable chef d’œuvre du XXIème siècle, qui porte en lui tous les enjeux nouveaux dans lesquels nous baignons et que nous n’avons, pour certains d’entre eux, même pas encore réussis à formuler. On se sent littéralement submergé par ce monument, tant il est dense, riche, et tant il fait appel à des aspects de notre psyché que nous avons refoulé, tant il évoque des aspirations enfouies, et suscite en nous de profonds bouleversements.

Plus qu’un simple film, Avatar relève de l’expérience mystique. On touche là à la quintessence de l’art, au summum du langage symbolique. Cette œuvre nous fait entrer dans un domaine si vaste que les mots ne suffisent plus à éclairer la route, et à expliquer l’envie furieuse qui naît en nous, de ne plus être ici, dans ce monde de merde.

Il faut allez voir Avatar. Puis, il faut faire la révolution.

17
Déc
09

Watch it !

Je n’ai rien de plus important à dire.
Ce devrait être valable pour un bon bout de temps.

16
Déc
09

Vous… ne passerez… PAS !

L’atmosphère est glacée. L’aube est rouge. Plus d’un sera stoppé par le piège de glace, et sur les quais noircis de monde, le sang coulera en flots abondants.

Avatar sort aujourd’hui dans les salles du monde entier. Cet évènement sans précédent aura essuyé sa dose de cynisme médiatique habituel, alors que son aura mystérieuse réveille les morts et inspire le meilleur aux geeks.

Notre pays ne compte qu’une seule salle capable de diffuser Avatar dans les conditions voulues par son auteur. Un unique écran, quelques centaines de sièges seulement, pour soutenir la révolution cinématographique tant attendue.

Mais comme si la rareté des places n’était pas une épreuve suffisante, une nouvelle embuche attend les pèlerins transits de froid. La marée de fans hystériques s’apprête à connaître l’enfer du syndicalisme français. Nombreux sont ceux qui n’atteindront jamais la terre promise, et sombreront dans l’oubli et la déconfiture. Paix à leurs âmes.

Vous avez vos ordres, et votre objectif. Vous savez ce qu’il vous reste à faire.

Bonne chance.

12
Déc
09

electronic music : is mankind still alive ?

Chaque génération développe, parait-il, une culture propre, une forme nouvelle de transgression, d’émancipation artistique et poétique vis à vis de l’ordre en place. L’exemple du rock et du cortège de mouvements alternatifs qu’il a engendré (hippies et punk, pour les plus connus) vérifie cette théorie.

Pourtant, le mouvement punk portait en lui l’annonce de la fin de l’art, proclamait la disparition de toute poésie, de toute subversion. Les genres musicaux qui l’ont suivis confirmaient cette annihilation culturelle, l’impossibilité d’atteindre à nouveau le sens. A l’image du groupe Nirvana, flamme incandescente du nihilisme vécue, terminant sa course dans le suicide, après avoir gueulé la vacuité de vivre pendant une décennie. La puissante vague rock s’écrase et s’effondre sur ces dunes arrides infranchissables pour l’âme en quête de sens : le désert de la paix économique, le territoire moderne, le supermarché à ciel ouvert, où la transgression n’est tolérée que si elle n’est qu’une façade autorisée du conformisme.

La dépouille du rock remue encore, mais le cœur n’y est plus. Le métal gueule à l’infini la douleur de ne plus rien avoir à dire, de ne plus rien pouvoir exprimer que l’imbécilité de l’existence en ce siècle robotisé. Et la variété, le pop, le rap, le r’n’b et tous ces avatars de la musique beauf et creuse, produisent à l’infini la vision fantasmée d’un monde où l’argent satisfait tous les désirs, et où chacun vit isolément son bonheur individuel, coincé dans sa bulle personnalisée, prisonnier de l’étroitesse de son imagination atrophiée. Quelle culture, quelle musique, pour une génération qui n’a comme ultime projet que l’acquisition du dernier gadget à la mode, comme haut lieu que la réalisation d’un monde de bisounours décervelés, et comme aspiration profonde que la possession du plus grand nombre de choses ? Quelle son reflète la déstructuration des aspirations morales, la déliquescence de tout esprit d’aventure et de désintéressement, la mise à mort, dans un climax audiovisuel, de l’homme en tant que créature spirituelle, poétique et philosophique ?

Les enfants tarés nés durant les 30 dernières années, abreuvés de virtualité, ont avalé à l’excès le dégueuli télévisé, ont digéré une quantité infini de codes issus de la culture marchande et d’univers inventés. Habitués à voyager d’un monde à l’autre, d’une image à la suivante, d’un son rock à une musique de jeux vidéo, leur cerveau malade a commencé à mélanger cette déferlante de produits culturels. Ils se sont emparés de quelques machines plus ou moins expérimentales, où ont eu l’idée de mixer ensemble deux morceaux pour en faire un troisième, et on mis en branle un mouvement sans contours précis, sans limites, sans buts définis, mais qui constitue pourtant l’ultime vestige musical de l’humanité contemporaine.

J’ai personnellement fait la rencontre de cette vague en 1996. J’étais là, à zapper, quand je suis tombé sur le clip « Extra » de Ken Ishii.

Ce sont les images qui m’ont attirés, qui m’ont fasciné, bien plus que le son. Mais mon appétence enfantine pour la violence, et ma fascination pour l’univers de Morimoto, ont aussitôt été associé à cet étrange musique. Il me semblait découvrir un univers parallèle, urbain et nocturne, à la frontière du mien, où les enfants avaient autant de pouvoir que les adultes, où tous mes rêves et mes craintes se réalisaient. Une société dangereuse et excitante, fantasmagorique, qui détournaient les technologies et les produits de consommations de leur finalité, pour en faire un usage plus intéressant, plus subversif.

L’année suivante, radios et télé ont commencé à passer ça en boucle. Là, j’ai été scotché, et mon oreille définitivement marquée. Non seulement je n’avais jamais entendu un truc aussi dément, aussi déviant, à la fois curieusement sournoi et mélancolique, mais je découvrais que j’adorais ça. Quelque chose en moi se réveillait, résonnait au son de ce synthé torturé, une espèce de déclaration intérieure, d’aveu intime : oui je suis un fou, un cerveau cramé par toute la came audiovisuelle que je m’injecte quotidiennement depuis toujours, et non je n’ai pas de repères dans le brouillard cybernétique dans lequel j’évoluais. Je suis pommé, dépendant, et sans perspectives. A 11 ans, j’en prenais conscience avec peur et délectation : ma vie ne sera qu’une longue errance dans une fiction technologique en perpétuelle création, et dans laquelle il me faudra me battre, me démener de toutes mes forces, pour trouver un peu de sens, de quoi nourrir mon âme.

Plus tard, à 17 ans, happé par cette puissance lame de fond, j’ai commencé à fréquenter des rave. Je découvrais, avec cette même fascination, l’univers hors-la-loi, et en même temps si décadent, de ces longues nuits qui ressemblent moins à des fêtes, qu’à des rassemblements orgiaques de zombis hypnotisés, drogués et lubriques. Croyez-moi, c’est bien plus effrayant que ça en a l’air. C’est un énorme mindfuck collectif, un anéantissement intellectuel de masse.

Dans nos before, on se passait des dessins animés de Walt Disney sur fond de musique techno ou Jungle. On ingurgitait en même temps les cocktails alcoolisés les plus ravageurs et sucrés, tout en fumant dizaines de bédos. En quelques minutes, on devenait hallucinés, on se téléportait dans un monde où tout ce qui est ordinaire prend un sens nouveau, détraqué, dérangeant. On mettait nos cerveaux en orbites à grande renfort de THC et de visions absurdes.

La rave est un effort pour concentrer et faire exploser, le temps d’une nuit, toute l’immondice médiatisé dont la société de consommation nous inonde en permanence. Mais ce qui fait l’étrangeté de cette débauche consommatoire, de cette démesure, c’est que le mélange de tous ces sons mécaniques et bizarroïdes, et d’imagerie publicitaire détournée, forme une purée malsaine et addictive, un genre de liqueur de néant qui vient féconder le cerveau et donner naissance aux trips les plus métaphysiques de surpuissance orgasmique.

Là où une rave est une concentration destructrice, une apogée nihiliste, un auto-débranchement volontaire en forme de grand messe de la débauche, la musique électronique peut aussi donner lieu à des oeuvres plus sensibles, mais non moins barrés. Il y a un humour en électronique, qui lui non plus ne connaît pas vraiment la modération.

Le mystère alchimique de l’électro, c’est la transmutation de la laideur industrielle ultra formatée, en beauté puissante, révolutionnaire. C’est d’assembler des ptits bouts de sons pourris et d’en faire une comptine à l’esthétique émouvante, insaisissable, profondément humaniste. L’électronique est la voix off du cauchemar moderne, le bruit résiduel qui colle au tympan quand on éteint l’écran, la bande originale des spectres obscurs qui nous hantent. C’est l’un des derniers moyens qui nous restent pour raconter notre histoire.

02
Oct
09

Observatoire des ténèbres rampantes

fcoffice

MAJ du 8 octobre :

Article intéressant du Monde, bien que ne présentant le problème, une nouvelle fois, que sous un angle purement sociologique (en journalisme, on ne parle que économie ou sociologie, on ne mélange pas les deux, et on ne prend jamais de recul par rapport à ces analyses) :

Pourquoi les jeunes sont-ils les premiers touchés lors des crises en France ?

Eric Morin :L’attachement d’une société aux statuts et aux rangs a pour contrepartie la relégation des nouveaux arrivants. Or, les nouveaux arrivants, ce sont les jeunes. Avant de s’assurer une place sur le marché du travail et dans la société, ils ont toujours dû patienter. Le paradoxe est qu’une fois arrivés au pied de l’échelle sociale, les jeunes eux-mêmes défendent ce système. C’est ainsi que j’analyse le refus du CPE en 2006 : les jeunes ne voulaient surtout pas qu’on dévalue ce qu’ils cherchaient tant à obtenir.

Et encore :

Louis Chauvel : A de nombreux points de vue, on mesure de plus en plus de jeunes dont le niveau de vie n’a pas progressé, bien au contraire, par rapport à la génération précédente.

Le problème, c’est que ces difficultés ne sont pas simplement des effets d’âge – les jeunes vont plus mal –, ce sont des effets de génération, c’est-à-dire qu’une mauvaise entrée dans la vie adulte a des conséquences sur la très longue durée.

Les jeunes qui ont connu des bas salaires, de faibles niveaux d’emploi, qui ont connu le chômage à leur entrée tardive dans la vie adulte après de longues études, peineront à trouver un niveau de retraite décent dans les prochaines décennies.

Autre article, plus intéressant encore, traitant du sujet géopolitique majeur de ce siècle : la fin du pétrole bon marché.

Q › Pourquoi sommes-nous si mal préparés face à ce qui s’en vient? Manquons-nous d’information?
R ›
Je ne crois pas. Toutes les autorités crédibles s’accordent à dire que les réserves de pétrole seront complètement épuisées d’ici à la fin du XXIe siècle. Si l’on ne s’inquiète pas davantage, c’est qu’on s’imagine que la technologie et les marchés nous sauveront.

C’est ce que j’appelle la pensée magique. Habituellement, ce terme s’applique aux enfants! Mais il est évident que nos sociétés modernes s’appuient sur un nombre exorbitant de rêves, d’illusions et de fantasmes. Mais nous sommes incapables de faire face à la réalité. Nous n’arrivons pas à croire que 200 ans de modernité peuvent être balayés par une pénurie mondiale d’énergie.

On m’a reproché, çà et , d’exposer dans mon blog et mes commentaires une vision des choses désespérée, pessimiste et déconnectée de la réalité. De telles reproches, surtout au vue de mes deux derniers billets, ne semblent peut-être pas sans fondements. Néanmoins, qu’on me permette d’expliquer mon point de vue.

Mon effort vise, pour reprendre les mots de feu Philippe Muray, à « réintroduire le négatif pour montrer que lorsqu’on l’évacue, on ne peut plus rien comprendre« . Soyons réalistes et lucides sur notre condition : nous sommes coincés, par une inertie effroyable, derrière nos écrans d’ordinateur, les mains poisseusement englués à nos claviers. Nous passons d’animés en jeux vidéos, de jeux vidéos en films, et de films à internet. Ce que nous recherchons, au fond, le savons-nous nous-même ?

Pourquoi internet et les loisirs numériques nous attirent-t-ils avec autant de force ? On me rétorquera à raison, que nous faisons cela par plaisir. Mais les plaisirs du réels devraient, en théorie, être plus forts, plus puissants, plus attirants car plus vrais.

Certaines œuvres nous parlent plus que d’autres. Des consensus s’installent, des animés, des films, des jeux vidéo, déclenchent parfois des torrents d’enthousiasmes et d’énergie, que les normalfags prennent pour de la beaufitude. Qu’y a-t-il dans ces divertissements pour soulever une telle adhésion ? Qu’est-ce qui fait d’Evangelion un mythe, une révolution audiovisuelle ?

Ces œuvres expriment un malaise social profond, une incompréhension insurmontable de la norme et la question récurrente de notre identité. Qui sommes nous, dans ce marasme, dans ce chaos qu’est l’ordre moderne ? Est-il normal de souffrir d’un système dont tous nos proches semblent se satisfaire ? Nous ressentons une douleur sourde, qui n’est peut-être pas toujours consciente, mais qui nous amènent, en flots toujours plus gros, dans les filets de la toile. Le virtuel paraît tellement plus cohérent, plus sincère, plus vrai, et on y trouve tellement plus, au final, que dans la vie réelle, qu’on y construit une vie entière, et ce, de plus en plus tôt et de plus en plus assidûment.

On parle de nous dans la presse du jour.

J’aime bien leur phrase d’introduction « C’est l’élite d’une génération qui trinque« . Sans me sentir membre d’une « élite » (à part, peut-être, celle des connaisseurs d’Eva et de Gainax en général… non mes chevilles vont bien), j’ai vraiment le sentiment que notre génération, et spécialement ceux qui ont le plus de choses à apporter à la société, est traitée comme de la bouse.

Tous ces jeunes qui ont fait le choix de n’être pas des « requins », de ne pas succomber aux sirènes des marchés, de la mode, de l’avidité, qui nous susurrent leurs refrains entêtants depuis qu’on est gamins, deviennent les victimes d’un système carnassier qui n’accorde aucune valeur à ce qu’ils ont de plus cher. Vous savez, ces vieilles valeurs traditionnelles dévaluées et ringardes que sont le désintéressement, la créativité, la passion, le savoir-faire, l’altruisme, etc. Seuls les plus agressifs, qui montrent un appétit immodéré pour l’argent, qui sont prêts à bouffer les autres pour réussir, qui sont « motivés » par l’augmentation exponentielle du profit de l’entreprise au détriment du respect des hommes qui la compose, auront une chance de dégoter la carrière de leur rêve.

Mais le plus grave, c’est que ces jeunes, ces bonnes âmes piétinées, ne pensent majoritairement pas qu’ils sont l’objet d’un scandale.

« Paradoxalement quand ils évoquent l’avenir, 83 %, qu’ils soient en poste ou en recherche, sont confiants. Ils n’ont pas conscience de faire partie d’une génération sacrifiée et oublient qu’en juin 2010 c’est une autre cohorte de 400 000 diplômés qui arrivera sur le marché du travail.

Que la reprise soit ou non au rendez-vous, certains risquent de rester sur le carreau dans un pays qui fait d’abord porter à ses jeunes les dysfonctionnements de son marché du travail. »

Tout est dit. Ce n’est pas moi qui délire (je ne suis pas fou HA HA HA  !). Je ne suis pas en train de psychoter, de me battre contre des moulins, de projeter ma paranoïa sur le reste du monde. Les faits sont là. On se fait bouffer, et on en redemande. Nous sommes à ce point conditionnés à croire que valoriser le gain matériel au détriment de la vie humaine est légitime, que nous sommes convaincus que le chômage, les emplois précaires, ne sont destinés qu’aux faibles, aux misérables. Nous sommes persuadés que l’avenir sera meilleur, parce que nous avons une foi irraisonnée en la croissance économique, parce qu’on nous a appris que le PIB est destiné à augmenter indéfiniment, et que rien ne nous fait plus plaisir que la vision d’une petite flèche verte à côté de l’acronyme « CAC40 ». Oui, c’est certain, notre tour viendra. Tôt ou tard, ce sera nous qui pourrons profiter du système, qui auront la plus grosse part du gâteau, qui empêcherons les autres, les plus faibles, les jeunes, d’accéder à un revenu correct.

Ça ne m’intéresse pas. La course à la connerie s’arrêtera sur le pas de ma porte. Je suis un herbivore et les hallucinations de mes parents ne m’atteignent pas. Je ne veux pas de carrière. Je ne désire pas une voiture neuve tous les cinq ans, ni un logement secondaire, ni me mettre à la remorque du train des modes qui ne cesse d’accélérer. Je ne veux pas contribuer, par un mode de vie démesuré et égomaniaque, à la destruction d’une planète que j’aime, et je ne désire pas davantage me faire le bourreau de mes semblables.

Et quand, dans quelques dizaines d’années, ce sera à moi de m’adresser aux plus jeunes, je veux pouvoir leur dire « profitez de la vie », et non pas, comme on m’a perpétuellement commandé de le faire : « profite des autres ».

On m’a reproché, çà et là, d’exposer dans mon blog et mes commentaires une vision des chosesdésespérée, pessimiste et déconnectée de la réalité. De telles reproches, surtout au vue demes deux derniers billets, ne semblent peut-être pas sans fondements. Néanmoins, qu’on me

permette d’expliquer mon point de vue.

Mon effort vise, pour reprendre les mots de feu Philippe Muray, à « réintroduire le négatif

pour montrer que lorsqu’on l’évacue, on ne peut plus rien comprendre ». Soyons réalistes et

lucides sur notre condition : nous sommes coincés, par une inertie effroyable, derrière nos

écrans d’ordinateur, les mains poisseusement englués à nos claviers. Nous passons d’animés en

jeux vidéos, de jeux vidéos en films, et de films à internet. Ce que nous recherchons,au

fond, le savons-nous nous-même ?

Pourquoi certaines oeuvres nous passionnent-elles tellement ? Pourquoi internet nous

attire-t-il avec autant de force ? On me rétorquera à raison, que nous faisons cela par

plaisir. Mais les plaisirs du réels devraient, en théorie, être plus forts, plus puissants,

plus attirants car plus vrais.

Nous sommes attirés par certaines oeuvres plus que d’autres. Des consensus s’installent, des

animés, des films, des jeux vidéo, déclenchent parfois des torrents d’enthousiasmes et

d’énergie, que les normalfags prennent pour de la beaufitude. Qu’y a-t-il dans ces

divertissements pour soulever une telle adhésion ? Qu’est-ce qui fait d’Evangelion un mythe,

une révolution audiovisuelle ?

Ces oeuvres expriment un malaise social profond, une incompréhension insurmontable de la

norme et la question récurente de notre identité. Qui sommes nous, dans ce marasme, dans ce

chaos qu’est l’ordre moderne ? Est-il normal de souffrir d’un système dont tous nos proches

semblent se satisfaire ? Nous resentons une douleur sourde, qui n’est peut-être pas toujours

consciente, mais qui nous amènent, en flots toujours plus gros, dans les filets de la toile.

Le virtuel paraît tellement plus cohérent, plus sincère, plus vrai, et on y trouve tellement

plus, au final, que dans la vie réelle, qu’on y construit une vie entière, et ce, de plus en

plus tôt et de plus en plus assidûment.

On parle de nous dans la presse du jour :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/10/02/les-jeunes-diplomes-peinent-a-s-inserer-prof

essionnellement_1248150_3224.html

J’aime bien leur phrase d’introduction « C’est l’élite d’une génération qui trinque ». Sans me

sentir membre d’une « élite » (à part, peut-être, celle des connaisseurs d’Eva et de Gainax en

général… non mes chevilles vont bien), j’ai vraiment le sentiment que notre génération, et

spécialement ceux qui ont le plus de choses à apporter à la société, est traitée comme de la

bouse.

Tous ces jeunes qui ont fait le choix de n’être pas des « requins », de ne pas succomber aux

sirènes des marchés, de la mode, de l’avidité, qui nous susurrent leurs refrains entêtants

depuis qu’on est gamins, deviennent les victimes d’un système carnassier qui n’accorde aucune

valeur à ce qu’ils ont de plus cher. Vous savez, ces vieilles valeurs traditionnelles

dévaluées et ringardes que sont le désintéressement, la créativité, la passion, le

savoir-faire, l’altruisme, etc. Seuls ceux les plus agressifs, qui montrent un appétit

immodéré pour l’argent, qui sont prêts à bouffer les autres pour réussir, qui sont « motivés »

par l’augmentation exponentielle du profit de l’entreprise au détriment du respect des hommes

qui la compose, auront une chance de dégoter la carrière de leur rêve.

Mais le plus grave, c’est que ces jeunes, ces bonnes âmes piétinées, ne pensent

majoritairement pas qu’ils sont l’objet d’un scandale.

« Paradoxalement quand ils évoquent l’avenir, 83 %, qu’ils soient en poste ou en recherche,

sont confiants. Ils n’ont pas conscience de faire partie d’une génération sacrifiée et

oublient qu’en juin 21010 c’est une autre cohorte de 400 000 diplômés qui arrivera sur le

marché du travail.

Que la reprise soit ou non au rendez-vous, certains risquent de rester sur le carreau dans un

pays qui fait d’abord porter à ses jeunes les dysfonctionnements de son marché du travail. »

Tout est dit. Ce n’est pas moi qui délire. Je ne suis pas en train de psychoter, de me battre

contre des moulins, de projeter ma paranoïa sur le reste du monde. Les faits sont là. On se

fait bouffer, et on en redemande. Nous sommes à ce point conditionnés à croire que valoriser

la gain matériel au détriment de la vie humaine est légitime, que nous sommes convaincus que

le chômage, les emplois précaires, ne sont destinés qu’aux faibles, aux misérables. Nous

sommes persuadés que l’avenir sera meilleur, parce que nous avons une foi irraisonnée en la

croissance économique, parce qu’on nous a appris que le PIB est destiné à augmenter

indéfiniment, et que rien ne nous fait plus plaisir que la vision d’une petite flèche verte à

côté de l’acronyme « CAC40 ». Oui, c’est certain, notre tour viendra. Tôt ou tard, ce sera nous

qui pourrons profiter du système, qui auront la plus grosse part du gâteau, qui empêcherons

les autres, les plus faibles, les jeunes, d’accéder à un revenu correct.

Ça ne m’intéresse pas. La course à la connerie s’arrêtera sur le pas de ma porte. Je suis un

herbivore et les hallucinations de mes parents ne m’atteignent pas. Je ne veux pas de

carrière. Je ne désire pas une voiture neuve tous les cinq ans, ni un logement secondaire, ni

me mettre à la remorque du train des modes qui ne cesse d’accélérer. Je ne veux pas

contribuer, par un mode de vie démesuré et égomaniaque, à la destruction d’une planète que

j’aime, et je ne désire pas davantage me faire le bourreau de mes semblables.

Et quand, dans quelques dizaines d’années, ce sera à moi de m’adresser aux plus jeunes, je

veux pouvoir leur dire « profitez de la vie », et non pas, comme on m’a perpétuellement

commandé de le faire : « profite des autres ».