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26
jan
10

Ce qu’on ne dit jamais

Il n’y a qu’un seul sujet que je n’aborde jamais avec mes potes, et qui pourtant nous touche tous directement. On parle de politique, d’animés, de retrogaming, de cinoche, de se barrer de ce pays de con, mais on parle jamais de ce qui nous manque et qui nous rend malheureux, de dépression. Pourtant, c’est pas le fond qui manque. Ceux qui ont un emploi sont en rupture familial, ou incapable d’avoir le plus petit début de vie sociale. Ceux qui sont au chômage galèrent chez leur parents.

On fait ce qu’on peut pour prendre sur nous. Mais honnêtement, on n’y croit plus. Je sais pas, y a comme un truc qui casse quand on arrive sur le marché du travail, un truc bien glauque qu’on sent venir pendant toute l’adolescence et qu’on rejette d’instinct. Je saurai pas le définir précisément. Je crois que ça a beaucoup à voir avec l’idée qu’on se faisait de la vie durant l’enfance, comme quelque chose d’absolue, d’infiniment précieux. Et le travail donne un prix à cette beauté là, et l’économie rend sale et humiliante l’existence.

Oh ! Non pas que le travail soit en soi une torture. Je dirai plutôt que le travail contemporain a perdu son âme, son utilité. On n’y trouve pas de sens. On ne s’y sent pas vivant. "Trouve un travail qui te plaît", qu’ils disaient. Alors on fait les études qu’il faut, on passe X barrières de sélection, on passe des années de sa vie la tête dans des cahiers. Et on se ramasse comme une buse : le travail en question est merdique. On s’y fait chier. Les gens y sont névrosés, et ils ont tous envie d’autre chose.

Gros lecteur de littérature fantastique et d’anticipation, le réel passe son temps à évoquer, pour moi, des univers comme ceux de 1984, ou du cycle des robots. Tout semble si absurde ! On doit en chier, on doit s’emmerder, on doit souffrir, pour préserver sa petite fiche de paye. La robotisation de l’homme est précisément le processus d’aliénation qui lui ôte de l’esprit toute velléité transcendante, tout désir spirituel, pour se satisfaire uniquement du travail et de la consommation.

On se réveil un matin, on allume son ordi pour regarder, comme d’habitude, un site quelconque en écoutant de la musique. Et puis, vient cette pensée entêtante : la vie ce n’est que ça. Galérer pour se loger, galérer pour travailler, mendier son salaire, se vendre comme une pièce détachée, pour obtenir l’aumône qui permet de survivre encore un peu. Il n’y a que ça.

Ce n’est pas de l’orgueil mal placé : je ne vois pas ce qu’il y a de mal à travailler pour un salaire. En revanche, je ne comprends pas pourquoi il est si difficile de trouver un travail, malgré des années d’études. Je ne parvient pas à accepter que le travail soit devenu si dérisoire, pour les entreprises, qu’elles en suppriment sans arrêt par millions. A quel moment le profit est-il devenu prioritaire sur le bien-être de l’humanité ? A quel tournant tragique de notre histoire avons-nous décidé qu’il était bon de licencier, et mal d’embaucher ?

L’invention du chômage moderne est l’une des plus diabolique créée par l’homme. Condamner des hommes à ne rien faire, à l’inutilité sociale, c’est, je crois, un sort bien pervers et destructeur. Mais dans le même temps, le chômage n’est là que pour dissimuler pire encore : la vacuité du travail moderne. Le chômage est le corollaire indispensable de l’esclavage du travail. Chômage et travail sont les deux faces d’une même soumission, d’un même culte misanthrope : l’argent-roi. Sans chômage, rien ne nous empêcherait de quitter notre travail, pour faire simplement ce qui nous plaît.

Lorsqu’une personne est au chômage, son entourage s’empresse de l’entourer, de la conseiller. Si elle ne trouve pas de contrat, on lui fait bientôt des reproches : "tu as baissé les bras !", "tu es faignant !", "tu t’y prend mal !". On remue beaucoup d’air pour se persuader qu’il y a quelque part un emploi qui ne demande qu’à être occupé, mais qu’on a simplement pas bien cherché.

Le mythe de la croissance et du progrès a besoin, pour fonctionner, que chacun croit qu’il a un rôle à jouer dans l’économie, que chacun croit que la croissance n’exclue personne, que le progrès est pour tout le monde. Or, la réalité nous montre bien que ce n’est pas vrai. La misère dans laquelle baigne 80% de la population de cette planète est précisément la condition de l’opulence des 20% restant. La société de consommation n’a besoin que d’un nombre de plus en plus réduit d’agents pour fonctionner.

Cette non société ne fonctionne que par la peur. Et le rôle du chômage est d’entretenir cette peur : la peur du déclassement, de l’inactivité, de la perte de statut social. L’économie mondialisé n’a pas besoin d’homme, elle a besoin de robots serviles et ignares.

Ma génération préfère souvent se suicider, plutôt que d’en arriver à formuler ces idées. La vérité fait plus peur, que l’acceptation de normes absurdes. La norme est rassurante, même dans ses dimensions les plus odieuses. Mais la vérité, la vérité sur le travail, la vérité sur l’économie, conduit l’homme à la marge.

La crise, par exemple, n’est que la manifestation du désordre économique qui règne, elle n’a rien d’exceptionnelle ou d’imprévue. Elle intervient pour aider la modernité à enfoncer les clous, à mettre de nouvelles chaînes, à construire de nouvelles prisons, sans que cela choque personne. Des figures enfermées dans leur costume décident qu’il est bon de supprimer des emplois, de payer moins, d’endetter les générations futures, d’empirer le travail existant, de tout faire pour préserver le système nihiliste à la tête duquel ils se trouvent. On voit très bien que les choses vont de mal en pis. Mais est-ce que cela conduit quiconque à réagir ? Nous préférons le confort et le cynisme. Nous avons capitulé. Tout ce dont on a la force de faire, c’est oeuvrer à notre salut individuel, tenter de tirer notre épingle du jeu, en attendant la fin.

Le putain de problème, c’est que nous avons quitté notre monde pour le leur. Nous avons accepté leurs règles, leurs lubies, leur tyrannie. Quelque part, sur le chemin, nous avons abandonné, nous sommes remontés à la surface.

Ma génération est peut-être la première à avoir intégré si parfaitement le désespoir, à l’avoir si bien accepté qu’il en est devenu notre projet, notre espérance. Nous sommes confiants que les choses vont continuer ainsi. Nous savons que cela va empirer, et nous sommes convaincus que c’est bien. Moins de travail, plus d’aliénation, plus de consommation, le meurtre des faibles, la jungle. Oui, tout va bien.

Les zombis, les robots, les costumes-cravates, c’est nous maintenant.

C’est marrant. Y a un seul sujet que j’aborde jamais avec mes potes, et qui pourtant nous touche tous

directement. On parle de politique, d’animés, de retrogaming, de cinoche, de se barrer de ce pays de con,

mais on parle jamais de dépression. Pourtant, c’est pas le fond qui manque. Ceux qui ont un emploi sont en

rupture familial, ou incapable d’avoir le plus petit début de vie sociale. Ceux qui sont au chômage

galèrent chez leur parents.

On fait ce qu’on peut pour prendre sur nous. Mais honnêtement, on n’y croit plus. Je sais pas, y a comme

un truc qui pète quand on arrive sur le marché du travail, un truc bien glauque qu’on sent venir pendant

toute l’adolescence et qu’on rejette d’instinct. Je saurai pas le définir précisément. Je crois que ça a

beaucoup à voir avec l’idée qu’on se faisait de la vie durant l’enfance, comme quelque chose d’absolue,

d’infiniment précieux. Et le travail donne un prix à cette beauté là, et l’économie rend sale et

humiliante l’existence.

Oh ! Non pas que le travail soit en soi une torture. Je dirai plutôt que c’est le travail contemporain qui

a perdu son âme. On n’y trouve pas de sens. On ne s’y sent pas vivant. "Trouve un travail qui te plaît",

qu’ils disaient. Alors on fait les études qu’il faut, on passe X barrières de sélection, on passe des

années de sa vie la tête dans des cahiers. Et on se ramasse comme une buse : le travail en question est

merdique. On s’y fait chier. Les gens y sont névrosés, et ils ont tous envie d’autre chose.

Gros lecteur de littérature fantastique et d’anticipation, le réel passe son temps à évoquer, pour moi,

des univers comme ceux de 1984, ou du cycle des robots. Tout semble si absurde ! On doit en chier, on doit

s’emmerder, on doit souffrir, pour préserver sa petite fiche de paye. La robotisation de l’homme est

précisément le processus d’aliénation qui lui ôte de l’esprit toute velléité transcendante, tout désir

spirituel, pour se satisfaire uniquement du travail et de la consommation.

On se réveil un matin, on allume son ordi pour regarder, comme d’habitude, un site quelconque en écoutant

de la musique. Et puis, vient cette pensée entêtante : la vie ce n’est que ça. Galérer pour se loger,

galérer pour travailler, mendier son salaire, se vendre comme une pièce détachée, pour obtenir l’aumône

qui permet de survivre encore un peu. Il n’y a que ça.

Ce n’est pas de l’orgueil mal placé : je ne vois pas ce qu’il y a de mal à travailler pour un salaire. En

revanche, je ne comprends pas pourquoi il est si difficile de trouver un travail, malgré des années

d’études. Je ne parvient pas à accepter que le travail soit devenu si dérisoire, pour les entreprises,

qu’elles en suppriment sans arrêt par millions. A quel moment le profit est-il devenu prioritaire sur le

bien-être de l’humanité ? A quel tournant tragique de notre histoire avons-nous décidé qu’il était bon de

licencier, et mal d’embaucher ?

L’invention du chômage moderne est l’une des plus diabolique créée par l’homme. Condamner des hommes à ne

rien faire, à l’inutilité sociale, c’est, je crois, un sort bien pervers et destructeur. Mais dans le même

temps, le chômage n’est là que pour dissimuler pire encore : la vacuité du travail moderne. Le chômage est

le corollaire indispensable de l’esclavage du travail. Chômage et travail sont les deux faces d’une même

soumission, d’un même culte misanthrope : l’argent-roi. Sans chômage, rien ne nous empêcherait de quitter

notre travail, pour faire simplement ce qui nous plaît.

Ma génération préfère souvent se suicider, plutôt que d’en arriver à formuler ces idées. La vérité fait

plus peur, que l’acceptation de normes absurdes. La norme est rassurante, même dans ses dimensions les

plus odieuses. Mais la vérité, la vérité sur le travail, la vérité sur l’économie, conduit l’homme à la

marge.

La crise, par exemple, n’est que la manifestation du désordre économique qui règne, elle n’a rien

d’exceptionnelle ou d’imprévue. Elle intervient pour aider la modernité à enfoncer les clous, à mettre de

nouvelles chaînes, à construire de nouvelles prisons, sans que cela choque personne. Des figures enfermées

dans leur costume décident qu’il est bon de supprimer des emplois, de payer moins, d’endetter les

générations futures, d’empirer le travail existant, de tout faire pour préserver le système nihiliste à la

tête duquel ils se trouvent. On voit très bien que les choses vont de mal en pis. Mais est-ce que cela

conduit quiconque à réagir ? Nous préférons le confort et le cynisme. Nous avons capitulé. Tout ce dont on

a la force de faire, c’est oeuvrer à notre salut individuel, tenter de tirer notre épingle du jeu, en

attendant la fin.

Le putain de problème, c’est que nous avons quitté notre monde pour le leur. Nous avons accepté leurs

règles, leurs lubies, leur tyrannie. Quelque part, sur le chemin, nous avons abandonné, nous sommes

remontés à la surface.

Ma génération est peut-être la première à avoir intégré si parfaitement le désespoir, à l’avoir si bien

accepté qu’il en est devenu notre projet, notre espérance. Nous sommes confiants que les choses vont

continuer ainsi. Nous savons que cela va empirer, et nous sommes convaincus que c’est bien. Moins de

travail, plus d’aliénation, plus de consommation, le meurtre des faibles, la jungle. Oui, tout va bien.

Les zombis, les robots, les costumes-cravates, c’est nous maintenant.

02
oct
09

Observatoire des ténèbres rampantes

fcoffice

MAJ du 8 octobre :

Article intéressant du Monde, bien que ne présentant le problème, une nouvelle fois, que sous un angle purement sociologique (en journalisme, on ne parle que économie ou sociologie, on ne mélange pas les deux, et on ne prend jamais de recul par rapport à ces analyses) :

Pourquoi les jeunes sont-ils les premiers touchés lors des crises en France ?

Eric Morin :L’attachement d’une société aux statuts et aux rangs a pour contrepartie la relégation des nouveaux arrivants. Or, les nouveaux arrivants, ce sont les jeunes. Avant de s’assurer une place sur le marché du travail et dans la société, ils ont toujours dû patienter. Le paradoxe est qu’une fois arrivés au pied de l’échelle sociale, les jeunes eux-mêmes défendent ce système. C’est ainsi que j’analyse le refus du CPE en 2006 : les jeunes ne voulaient surtout pas qu’on dévalue ce qu’ils cherchaient tant à obtenir.

Et encore :

Louis Chauvel : A de nombreux points de vue, on mesure de plus en plus de jeunes dont le niveau de vie n’a pas progressé, bien au contraire, par rapport à la génération précédente.

Le problème, c’est que ces difficultés ne sont pas simplement des effets d’âge – les jeunes vont plus mal –, ce sont des effets de génération, c’est-à-dire qu’une mauvaise entrée dans la vie adulte a des conséquences sur la très longue durée.

Les jeunes qui ont connu des bas salaires, de faibles niveaux d’emploi, qui ont connu le chômage à leur entrée tardive dans la vie adulte après de longues études, peineront à trouver un niveau de retraite décent dans les prochaines décennies.

Autre article, plus intéressant encore, traitant du sujet géopolitique majeur de ce siècle : la fin du pétrole bon marché.

Q › Pourquoi sommes-nous si mal préparés face à ce qui s’en vient? Manquons-nous d’information?
R ›
Je ne crois pas. Toutes les autorités crédibles s’accordent à dire que les réserves de pétrole seront complètement épuisées d’ici à la fin du XXIe siècle. Si l’on ne s’inquiète pas davantage, c’est qu’on s’imagine que la technologie et les marchés nous sauveront.

C’est ce que j’appelle la pensée magique. Habituellement, ce terme s’applique aux enfants! Mais il est évident que nos sociétés modernes s’appuient sur un nombre exorbitant de rêves, d’illusions et de fantasmes. Mais nous sommes incapables de faire face à la réalité. Nous n’arrivons pas à croire que 200 ans de modernité peuvent être balayés par une pénurie mondiale d’énergie.

On m’a reproché, çà et , d’exposer dans mon blog et mes commentaires une vision des choses désespérée, pessimiste et déconnectée de la réalité. De telles reproches, surtout au vue de mes deux derniers billets, ne semblent peut-être pas sans fondements. Néanmoins, qu’on me permette d’expliquer mon point de vue.

Mon effort vise, pour reprendre les mots de feu Philippe Muray, à "réintroduire le négatif pour montrer que lorsqu’on l’évacue, on ne peut plus rien comprendre". Soyons réalistes et lucides sur notre condition : nous sommes coincés, par une inertie effroyable, derrière nos écrans d’ordinateur, les mains poisseusement englués à nos claviers. Nous passons d’animés en jeux vidéos, de jeux vidéos en films, et de films à internet. Ce que nous recherchons, au fond, le savons-nous nous-même ?

Pourquoi internet et les loisirs numériques nous attirent-t-ils avec autant de force ? On me rétorquera à raison, que nous faisons cela par plaisir. Mais les plaisirs du réels devraient, en théorie, être plus forts, plus puissants, plus attirants car plus vrais.

Certaines œuvres nous parlent plus que d’autres. Des consensus s’installent, des animés, des films, des jeux vidéo, déclenchent parfois des torrents d’enthousiasmes et d’énergie, que les normalfags prennent pour de la beaufitude. Qu’y a-t-il dans ces divertissements pour soulever une telle adhésion ? Qu’est-ce qui fait d’Evangelion un mythe, une révolution audiovisuelle ?

Ces œuvres expriment un malaise social profond, une incompréhension insurmontable de la norme et la question récurrente de notre identité. Qui sommes nous, dans ce marasme, dans ce chaos qu’est l’ordre moderne ? Est-il normal de souffrir d’un système dont tous nos proches semblent se satisfaire ? Nous ressentons une douleur sourde, qui n’est peut-être pas toujours consciente, mais qui nous amènent, en flots toujours plus gros, dans les filets de la toile. Le virtuel paraît tellement plus cohérent, plus sincère, plus vrai, et on y trouve tellement plus, au final, que dans la vie réelle, qu’on y construit une vie entière, et ce, de plus en plus tôt et de plus en plus assidûment.

On parle de nous dans la presse du jour.

J’aime bien leur phrase d’introduction "C’est l’élite d’une génération qui trinque". Sans me sentir membre d’une "élite" (à part, peut-être, celle des connaisseurs d’Eva et de Gainax en général… non mes chevilles vont bien), j’ai vraiment le sentiment que notre génération, et spécialement ceux qui ont le plus de choses à apporter à la société, est traitée comme de la bouse.

Tous ces jeunes qui ont fait le choix de n’être pas des "requins", de ne pas succomber aux sirènes des marchés, de la mode, de l’avidité, qui nous susurrent leurs refrains entêtants depuis qu’on est gamins, deviennent les victimes d’un système carnassier qui n’accorde aucune valeur à ce qu’ils ont de plus cher. Vous savez, ces vieilles valeurs traditionnelles dévaluées et ringardes que sont le désintéressement, la créativité, la passion, le savoir-faire, l’altruisme, etc. Seuls les plus agressifs, qui montrent un appétit immodéré pour l’argent, qui sont prêts à bouffer les autres pour réussir, qui sont "motivés" par l’augmentation exponentielle du profit de l’entreprise au détriment du respect des hommes qui la compose, auront une chance de dégoter la carrière de leur rêve.

Mais le plus grave, c’est que ces jeunes, ces bonnes âmes piétinées, ne pensent majoritairement pas qu’ils sont l’objet d’un scandale.

"Paradoxalement quand ils évoquent l’avenir, 83 %, qu’ils soient en poste ou en recherche, sont confiants. Ils n’ont pas conscience de faire partie d’une génération sacrifiée et oublient qu’en juin 2010 c’est une autre cohorte de 400 000 diplômés qui arrivera sur le marché du travail.

Que la reprise soit ou non au rendez-vous, certains risquent de rester sur le carreau dans un pays qui fait d’abord porter à ses jeunes les dysfonctionnements de son marché du travail."

Tout est dit. Ce n’est pas moi qui délire (je ne suis pas fou HA HA HA  !). Je ne suis pas en train de psychoter, de me battre contre des moulins, de projeter ma paranoïa sur le reste du monde. Les faits sont là. On se fait bouffer, et on en redemande. Nous sommes à ce point conditionnés à croire que valoriser le gain matériel au détriment de la vie humaine est légitime, que nous sommes convaincus que le chômage, les emplois précaires, ne sont destinés qu’aux faibles, aux misérables. Nous sommes persuadés que l’avenir sera meilleur, parce que nous avons une foi irraisonnée en la croissance économique, parce qu’on nous a appris que le PIB est destiné à augmenter indéfiniment, et que rien ne nous fait plus plaisir que la vision d’une petite flèche verte à côté de l’acronyme "CAC40". Oui, c’est certain, notre tour viendra. Tôt ou tard, ce sera nous qui pourrons profiter du système, qui auront la plus grosse part du gâteau, qui empêcherons les autres, les plus faibles, les jeunes, d’accéder à un revenu correct.

Ça ne m’intéresse pas. La course à la connerie s’arrêtera sur le pas de ma porte. Je suis un herbivore et les hallucinations de mes parents ne m’atteignent pas. Je ne veux pas de carrière. Je ne désire pas une voiture neuve tous les cinq ans, ni un logement secondaire, ni me mettre à la remorque du train des modes qui ne cesse d’accélérer. Je ne veux pas contribuer, par un mode de vie démesuré et égomaniaque, à la destruction d’une planète que j’aime, et je ne désire pas davantage me faire le bourreau de mes semblables.

Et quand, dans quelques dizaines d’années, ce sera à moi de m’adresser aux plus jeunes, je veux pouvoir leur dire "profitez de la vie", et non pas, comme on m’a perpétuellement commandé de le faire : "profite des autres".

On m’a reproché, çà et là, d’exposer dans mon blog et mes commentaires une vision des chosesdésespérée, pessimiste et déconnectée de la réalité. De telles reproches, surtout au vue demes deux derniers billets, ne semblent peut-être pas sans fondements. Néanmoins, qu’on me

permette d’expliquer mon point de vue.

Mon effort vise, pour reprendre les mots de feu Philippe Muray, à "réintroduire le négatif

pour montrer que lorsqu’on l’évacue, on ne peut plus rien comprendre". Soyons réalistes et

lucides sur notre condition : nous sommes coincés, par une inertie effroyable, derrière nos

écrans d’ordinateur, les mains poisseusement englués à nos claviers. Nous passons d’animés en

jeux vidéos, de jeux vidéos en films, et de films à internet. Ce que nous recherchons,au

fond, le savons-nous nous-même ?

Pourquoi certaines oeuvres nous passionnent-elles tellement ? Pourquoi internet nous

attire-t-il avec autant de force ? On me rétorquera à raison, que nous faisons cela par

plaisir. Mais les plaisirs du réels devraient, en théorie, être plus forts, plus puissants,

plus attirants car plus vrais.

Nous sommes attirés par certaines oeuvres plus que d’autres. Des consensus s’installent, des

animés, des films, des jeux vidéo, déclenchent parfois des torrents d’enthousiasmes et

d’énergie, que les normalfags prennent pour de la beaufitude. Qu’y a-t-il dans ces

divertissements pour soulever une telle adhésion ? Qu’est-ce qui fait d’Evangelion un mythe,

une révolution audiovisuelle ?

Ces oeuvres expriment un malaise social profond, une incompréhension insurmontable de la

norme et la question récurente de notre identité. Qui sommes nous, dans ce marasme, dans ce

chaos qu’est l’ordre moderne ? Est-il normal de souffrir d’un système dont tous nos proches

semblent se satisfaire ? Nous resentons une douleur sourde, qui n’est peut-être pas toujours

consciente, mais qui nous amènent, en flots toujours plus gros, dans les filets de la toile.

Le virtuel paraît tellement plus cohérent, plus sincère, plus vrai, et on y trouve tellement

plus, au final, que dans la vie réelle, qu’on y construit une vie entière, et ce, de plus en

plus tôt et de plus en plus assidûment.

On parle de nous dans la presse du jour :

http://www.lemonde.fr/societe/article/2009/10/02/les-jeunes-diplomes-peinent-a-s-inserer-prof

essionnellement_1248150_3224.html

J’aime bien leur phrase d’introduction "C’est l’élite d’une génération qui trinque". Sans me

sentir membre d’une "élite" (à part, peut-être, celle des connaisseurs d’Eva et de Gainax en

général… non mes chevilles vont bien), j’ai vraiment le sentiment que notre génération, et

spécialement ceux qui ont le plus de choses à apporter à la société, est traitée comme de la

bouse.

Tous ces jeunes qui ont fait le choix de n’être pas des "requins", de ne pas succomber aux

sirènes des marchés, de la mode, de l’avidité, qui nous susurrent leurs refrains entêtants

depuis qu’on est gamins, deviennent les victimes d’un système carnassier qui n’accorde aucune

valeur à ce qu’ils ont de plus cher. Vous savez, ces vieilles valeurs traditionnelles

dévaluées et ringardes que sont le désintéressement, la créativité, la passion, le

savoir-faire, l’altruisme, etc. Seuls ceux les plus agressifs, qui montrent un appétit

immodéré pour l’argent, qui sont prêts à bouffer les autres pour réussir, qui sont "motivés"

par l’augmentation exponentielle du profit de l’entreprise au détriment du respect des hommes

qui la compose, auront une chance de dégoter la carrière de leur rêve.

Mais le plus grave, c’est que ces jeunes, ces bonnes âmes piétinées, ne pensent

majoritairement pas qu’ils sont l’objet d’un scandale.

"Paradoxalement quand ils évoquent l’avenir, 83 %, qu’ils soient en poste ou en recherche,

sont confiants. Ils n’ont pas conscience de faire partie d’une génération sacrifiée et

oublient qu’en juin 21010 c’est une autre cohorte de 400 000 diplômés qui arrivera sur le

marché du travail.

Que la reprise soit ou non au rendez-vous, certains risquent de rester sur le carreau dans un

pays qui fait d’abord porter à ses jeunes les dysfonctionnements de son marché du travail."

Tout est dit. Ce n’est pas moi qui délire. Je ne suis pas en train de psychoter, de me battre

contre des moulins, de projeter ma paranoïa sur le reste du monde. Les faits sont là. On se

fait bouffer, et on en redemande. Nous sommes à ce point conditionnés à croire que valoriser

la gain matériel au détriment de la vie humaine est légitime, que nous sommes convaincus que

le chômage, les emplois précaires, ne sont destinés qu’aux faibles, aux misérables. Nous

sommes persuadés que l’avenir sera meilleur, parce que nous avons une foi irraisonnée en la

croissance économique, parce qu’on nous a appris que le PIB est destiné à augmenter

indéfiniment, et que rien ne nous fait plus plaisir que la vision d’une petite flèche verte à

côté de l’acronyme "CAC40". Oui, c’est certain, notre tour viendra. Tôt ou tard, ce sera nous

qui pourrons profiter du système, qui auront la plus grosse part du gâteau, qui empêcherons

les autres, les plus faibles, les jeunes, d’accéder à un revenu correct.

Ça ne m’intéresse pas. La course à la connerie s’arrêtera sur le pas de ma porte. Je suis un

herbivore et les hallucinations de mes parents ne m’atteignent pas. Je ne veux pas de

carrière. Je ne désire pas une voiture neuve tous les cinq ans, ni un logement secondaire, ni

me mettre à la remorque du train des modes qui ne cesse d’accélérer. Je ne veux pas

contribuer, par un mode de vie démesuré et égomaniaque, à la destruction d’une planète que

j’aime, et je ne désire pas davantage me faire le bourreau de mes semblables.

Et quand, dans quelques dizaines d’années, ce sera à moi de m’adresser aux plus jeunes, je

veux pouvoir leur dire "profitez de la vie", et non pas, comme on m’a perpétuellement

commandé de le faire : "profite des autres".

25
sept
09

Economie sans homme

travail1

Notre passion immodérée pour les mondes inexistants et les délires post-modernes qu’enfantent nos imaginaires malades ne nous préservent pas des contingences biologiques et psychologiques communes à notre espèce. Nous éprouvons la sensation de faim et de soif, de fatigue, d’insécurité et d’inconfort. Bref, il nous faut, pour vivre, une situation relativement stable, un revenu pour alimenter cette stabilité, un travail pour produire ce revenu.

Aussi, depuis quelques temps déjà, me suis-je lancé dans le monde professionnel, comme un vautour sur sa proie, comme un gueux avide de quelques miettes, comme un nolife qui va faire sa corvée de frigo quotidienne. Courageusement, je me lève chaque matin avec la conscience que ma journée sera, une nouvelle fois, dédiée à l’accomplissement de tâches objectivement futiles mais financièrement nécessaires. Au bureau, donc, je passe mes jours devant un écran, activité à laquelle je m’adonnait habituellement chez moi, mais de manière non rémunérée. Il est admis que s’abrutir au travail est positif, mais que le faire dans l’intimité est méprisable, car c’est le lieu-entreprise, qui valorise une activité, lui donne du crédit, plutôt que son utilité réelle. Et cette vérité se décline au sein-même de l’entreprise : s’abrutir dans un petit bureau est moins prestigieux et moins rémunérateur, que s’abrutir dans un grand bureau, d’où différences hiérarchiques.

Mécanique de l’aliénation

Le travail aujourd’hui idolâtré, le travail pour lequel on nous somme de conditionner nos existences, pour lequel il est convenu d’abandonner toute mesure, n’est rien d’autre qu’une tâche mécanique et ennuyeuse. Qu’on soit OS (pas one shot, Ouvrier spécialisé), cadre, ou "créatif" (catégorie dans laquelle j’ai du m’insérer), la finalité de notre mission est la même : le crasse et absurde impératif de croissance. Et les méthodes pour y parvenir ne sont pas moins uniformes : plus de ventes, plus de marges, plus de performance. La qualité, comme le savoir faire, comme la dignité de l’homme et la valeur inestimable de son existence, comme le plus élémentaire bon sens, n’ont plus leur place dans les stratégies manageriales.
Nous devenons, peu à peu, des robots, au sens véritable du terme, au sens où l’entendait Asimov. Le mot, issue des langues slaves, signifie esclave ou travailleur dévoué. Il désigne aujourd’hui, pour reprendre l’Oracle Wikipedia,

"un dispositif mécanique accomplissant automatiquement des tâches généralement considérées comme dangereuses, pénibles, répétitives ou impossibles pour les humains ou dans un but d’efficacité supérieure".

chaplin_mod_times1_smLa mention qui exclue l’humanité de la définition ne doit pas nous faire oublier que l’idée même d’humanité est actuellement profondément remise en question, tant du point de vue éthique que philosophique, voir biologique. Autrement dit, l’économie nouvelle, et les lubies techno-scientistes qu’elle véhicule, soumet les hommes à un traitement aliénant, susceptible, par des manipulations mentales, comportementales et physiques, de modifier sa nature propre. Peu à peu, à force de formatages et de traitements pharmaceutiques, nous abandonnons ce qui nous rend hommes (la conscience de notre mort prochaine, l’usage de nos sens, la recherche du vrai et du beau, la culture de la nature, la vie en société), pour nous enfermer dans un rôle nouveau : celui de travailleur dévoué, obsédé par l’accomplissement de sa tâche et par sa quête de reconnaissance.

Cette idée aide à comprendre la vague de suicides en entreprise, elle-même précédée depuis longtemps d’un tsunami de dépressions chroniques et de crises de nerfs. Elle explique aussi les déclarations d’employés licenciés, sur le mode : "ma vie n’a plus de sens". La feuille de paye n’est pas un simple bulletin comptable, une facture, mais l’évaluation en argent de notre valeur en tant que robot. Nous en priver revient à nous ôter toute estime de soi, toute dignité, toute finalité. L’entreprise n’a pas besoin d’hommes, ces créatures qui ne tolèrent ni l’enfermement, ni le nihilisme, ni la monotonie, mais d’automates capables de supporter un rythme exponentiel de répétition, de production.

Aussi, pour ceux qui, comme moi, n’envisagent le travail que sous l’angle strictement pratique, et non pas existentiel, la vie en entreprise ressemble à une plongée infernale dans une fiction orwellienne. Et le poids des conventions, exacerbé par la proximité et les pressions manageriales incessantes, fait vaciller les certitudes. Finalement, est-il bien raisonnable de refuser de s’impliquer émotionnellement dans son travail, au point d’en souffrir dans sa chair ? Est-il convenable de ne pas endurer la pression psychologique inhérente aux contraintes impossibles, humainement, à surmonter, et qui sont le lot de tous les salariés ? Est-il normal d’être encore un homme, dans une chaîne de production entièrement technicisé ?

Comme s’il y avait besoin d’en rajouter, je suis atteint de jeunesse, une maladie grave dans le monde de l’entreprise française. Cette peste me met d’office au salaire minimum et à la quarantaine. Je suis rémunéré au SMIC pour un travail (maketing) que des sociétés indépendantes feraient payer des dizaines de milliers d’euros. On me place dans un coin du bureau des secrétaires. Et bien sûr, on ne m’adresse la parole que pour demander si je suis dans les temps. Je sens d’ailleurs que je suis sensé m’estimer heureux : contrairement à la plupart des gens de mon âge, je ne dois pas travailler bénévolement et je ne suis pas au chômage.

travail

La vie anti moderne

Plutôt que de laisser cet inéluctable processus d’aliénation me torturer davantage, j’aspire à un ouvrage simple, où l’on attend rien de moi, ou si peu, et où je puis m’assurer d’être étranger à toute forme de responsabilité professionnelle. Je suis un looser, au sens marketing du terme, car je refuse de me perdre dans les victoires de mon entreprise. Aux autres la gloire des grands chiffres et des beaux CV, à moi la juste subsistance et la liberté de penser. Je fais mienne l’absence d’ambitions socio-professionnelles des personnages de Kevin Smith (Clerks) ou d’Edgar Wright (Spaced), parce que je n’ai besoin que d’un toit et d’une connexion internet. Je ne cherche du travail que quand j’arrive au bout de mes réserves. Je ne veux pas me mettre en couple, parce que les relations hommes-femmes sont scénarisées, sources d’angoisses et qu’elles exigent qu’on travail davantage. Je me contente de lire, de me cultiver, d’écrire, de jouer. Je mange peu, boit peu, sort pas, et j’achète mes fringues dans les supermarché.

J’apprends, en écrivant ce billet, qu’il y a un mot, au Japon, pour désigner cet état d’esprit : herbivore. Plusieurs caractéristiques définissent cette nouvelle étiquette sociologique (apparue en 2006 sous la plume de Maki Fukasawa), les plus importantes étant l’absence d’ambition professionnelle, une consommation réduite au minimum, ainsi qu’un désintérêt total pour les relations de couple. On aurait tendance à appeler cela de la résignation, ou de la faiblesse, quand il s’agit davantage, selon moi, de résistance culturelle et philosophique contre l’ère du temps.

Je suis un herbivore, l’anti-thèse du winner d’aujourd’hui, du requin, du carnivore agressif dressé en école de commerce pour marcher sur la gueule des autres. Je n’éprouve pas le besoin de me battre pour réussir et m’approprier le gâteau. La plus petite part a le meilleur goût, parce qu’elle ne prive pas mon voisin, parce qu’elle n’ a pas l’acidité de la culpabilité ni l’arrière goût de la honte. La plus petite part a la saveur de la simplicité et de la juste mesure, et elle comble celui qui sait l’apprécier, de bien meilleure façon que les portions gargantuesques qu’on nous apprend à envier, contre toute raison. Et quel intérêt a la vie de couple, si elle implique toujours davantage de travail, de frénésie, d’accumulation ? Si fonder un foyer doit se faire au détriment de ma liberté, de mon loisir, de mes passions et d’une certaine tranquillité quotidienne, alors je m’en passerai bien.

J’ai vu nombre de mes amis, au collège, au lycée et durant mes études, dépendants aux anti-dépresseurs, à l’alcool ou au shit, faire des tentatives de suicides ou finir en hôpital psychiatrique. Ce n’était pas des marginaux, au contraire : la plupart étaient des personnes intelligentes et cultivées, qui avaient d’excellents parcours, mais ne supportaient plus le cynisme auquel on les confrontaient. Je refuse cet ordre malsain, qui correspond à une certaine vision des choses commune aux générations précédantes : la vie doit être dure. On doit crever au travail, manquer de sommeil, avoir peur du lendemain, être en constant manque de temps, sacrifier l’essentiel, pour être reconnu et admiré comme un "travailleur". Celui qui quitte un instant cet état de stress intense est aussitôt placardé comme un imposteur et un tire-au-flanc illégitime. Aussi, dans les entreprises, rivalise-t-on de superlatifs et d’effets de scène pour persuader qu’on est au maximum, qu’on est débordé, qu’on est "mort". "Stresse un peu ! Soit plus agressif !", répète mon père depuis quinze ans. Ça ne m’intéresse pas.

Ce monde économique, ce monde qui n’est qu’économie, peut bien plonger dans la faillite la plus noire. Sa faillite humaine est, elle, depuis longtemps déclarée.

maletre




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